La recherche du bonheur
Le
bonheur se vend bien! Plusieurs livres et articles sont
publiés au sujet du bonheur chaque année. Tous les
nouveaux gourous de la nouvelle vague prononcent des
conférences sur le bonheur en demandant un fort prix
d’entrée. C’est donc payant que de
parler du bonheur! Ce n’est pas la démarche qui a
été entreprise par Martine Pelletier de la
Faculté de théologie, d’éthique
et de philosophie de l’Université de Sherbrooke et
Patrick Snyder du Département d’études
religieuses de la même université. Ces deux
chercheurs ont entrepris avec des collègues une
enquête sur le bonheur. Leur recherche a été
publiée aux Éditions Fides dans un
livre qui a pour titre Ceci n’est pas le
bonheur. NDC
– Comment deux universitaires en sont-ils arrivés
à écrire un livre sur le bonheur?
Martine
Pelletier – Ce projet a pris naissance
à l’intérieur d’un cours durant
lequel nous avons invité des universitaires en provenance de
différentes disciplines à présenter un
aspect de la recherche du bonheur. Nous avions constaté que la
question du bonheur est omniprésente dans
la société. De plus nous avions observé que
le bonheur que nous présentions ne semblait pas correspondre
à ce que les gens cherchent. Nous nous sommes posé
cette question : est-ce que le bonheur proposé par la
société est une illusion ou une occasion de
réalisation personnelle? Nous avons cherché une
réponse chez des personnes qui dans l’histoire ont
abordé dans leurs œuvres la question du bonheur. Il
faut se le dire, dans l’histoire de
l’humanité, nous ne sommes pas les premiers
à nous intéresser au bonheur.
NDC
– Le philosophe grec Aristote (-384 à -322 av.
J.C.) a tenu des propos intéressants sur le bonheur. En quoi
ces propos consistent-ils?
Patrick
Snyder – Aristote nous donne une grande
leçon sur le bonheur. Il a écrit que le bonheur est
la chose la plus importante au monde. Pour lui, le bonheur ne
réside pas dans l’acquisition de biens
matériels. Nous pouvons constater que les propos
d’Aristote sont encore d’actualité. Il
invitait ses lecteurs à comprendre que pour être
heureux, il faut être capable de comprendre ce qui nous rend
malheureux. Il appelle cela le concept de contemplation.
Qu’est-ce que la contemplation? Il faut sortir de la
conception chrétienne de la contemplation pour comprendre ce
qu’Aristote veut dire. Pour lui, la contemplation
réside dans le fait de prendre du recul par rapport à
ce qui nous arrive. Il faut analyser la situation afin de prendre la
meilleure décision possible pour soi et pour les autres.
C’est dans la contemplation que commence la quête
du bonheur parce qu’elle me permet de faire des choix plus
éthiques, plus justes envers soi et envers les autres. Le
bonheur réside alors dans la contemplation. Cette
démarche nous inscrit dans un long processus de vie.
NDC
– Saint Augustin a aussi été
préoccupé par la recherche du bonheur. Comment
s’est-il exprimé?
P.
S. – Saint Augustin a abordé la question
du bonheur dans son livre La vie heureuse. Ce
traité est peu analysé parce que c’est le
premier texte qu’il a écrit après sa
conversion. Augustin nous dit que le bonheur est quelque chose qui nous
demande de l’implication et du travail. On ne devient pas
heureux par la pensée magique! Il faut travailler sur soi. Il
faut comprendre les enjeux de la vie. Il faut
s’éduquer. Le bonheur n’arrive pas comme
cela dans la vie. Vers la fin de sa vie, Augustin écrira que
le bonheur est en Dieu. Pour lui, le bonheur n’existe pas si
la personne ne vit pas une vie spirituelle. La spiritualité ne
réside pas seulement dans le lien avec Dieu. Pour saint
Augustin comme pour saint Thomas la spiritualité se traduit
par les liens que nous avons avec les autres.
« Le
bonheur est ainsi devenu une affaire narcissique où
l’envie folle d’être heureux alterne
avec la frustration de voir, qu’on n’est que ce
qu’on est, c’est-à-dire des personnes
qui oublient leur grandeur. »
Martine
Pelletier
NDC
– Saint Augustin insiste sur le fait que le bonheur passe
par une meilleure connaissance de soi. Pourquoi?
P.
S. – Le bonheur commence par
un travail sur soi. Ce ne sont pas les psychologues
d’aujourd’hui qui ont inventé cela.
Aristote disait la même chose. La recherche du bonheur
consiste à sortir de soi, à se confronter à
soi pour creuser l’authenticité de notre
être. Le bonheur n’est pas donné. Il est
acquis. Ces auteurs anciens présentent une critique des
ouvrages que nous trouvons aujourd’hui sur le
marché où les formules magiques font profit. Les
anciens nous disent qu’il faut s’investir si nous
voulons accéder au bonheur.
NDC
– Votre livre parle des facteurs qui favorisent le bonheur.
Est-ce que l’argent est un facteur
important?
M. P. –C’est vrai que la possession d’argent
est souvent associée au bonheur. Il s’agit
d’une représentation sociale très forte.
Des études en psychologie démontrent que le fait de
posséder beaucoup d’argent procure un immense
plaisir. L’argent nous décharge du poids de
l’endettement. Le même argent peut devenir une
source de malheur parce qu’on ne sait pas bien
gérer cette réalité. En
général les recherches montrent que
l’argent amène des plaisirs ponctuels. Les gens qui
gagnent à la loterie expérimentent cela. Mais ces
personnes se voient rapidement aux prises avec les
préoccupations de la vie quotidienne. À long terme,
l’argent reçu n’est plus une source de
bonheur permanent. Aristote disait que le pire malheur réside
pour le riche dans la peur de perdre son argent.
NDC– La santé donne-t-elle le bonheur?
M.
P. – Les médias nous présentent
la santé parfaite comme une source de bonheur. Cela semble
même être devenu le nouvel objectif de notre
société. La personne qui n’est pas en
santé devient un problème social. Des études
démontrent que la santé n’est pas
nécessairement un facteur qui garantit un bonheur durable. Le
vieillissement nous pose un problème. Comment gérer
notre vie lorsque la maladie chronique fait son apparition? Un accident
de santé peut devenir un drame.
Les recherches nous montrent que des personnes qui subissent un grave
accident de santé peuvent se reconstruire en
s’appuyant sur des valeurs. On peut vivre avec une maladie
chronique et offrir du temps et des services pour les autres. Nous
pouvons apprendre à vivre avec une réalité
qui fait partie de notre histoire personnelle en la dépassant
pour continuer à vivre.
P. S.
– Il faut savoir ce qu’est le bonheur.
Il faut être capable de se poser cette question :
quel est le sens du bonheur? Est-ce que le sens que j’adopte
est celui que nous transmet la société
d’hyperconsommation? Quel sens pouvons-nous donner au
bonheur pour qu’il nous pousse vers la réalisation
de soi et de la société en lien avec les autres? Il
faut pouvoir répondre à cette question :
qu’est-ce qui nous rend fondamentalement heureux?

« Il
faut prendre une distance critique face à nos agissements et
questionner le sens que nous donnons au bonheur. Il faut se recentrer
sur les personnes. Nous allons vers un gouffre si nous ne faisons pas
cela. »
Patrick Snyder
NDC-
Par contre, dans votre livre, on voit que le travail et la vie
à deux sont des facteurs qui déterminent le bonheur.
Pourquoi?
M. P. –Le travail construit l’identité
personnelle. Nous acquérons un statut par le travail. Cette
donnée a fait son apparition récemment. Par exemple,
dans les années 1950, on travaillait pour gagner sa vie. Nous
le faisons encore pour cela mais le travail donne maintenant un sens
à la vie. Nous le faisons pour relever des défis. Le
travail nous permet de nous dépasser. Nous voulons
être heureux dans notre travail. Les jeunes vont
même quitter leur travail parce qu’ils ne
sont pas heureux.
La vie à deux est
aussi un facteur important pour les personnes pour qui cette vie a du
sens. La vie de couple est un lieu où l’on peut se
supporter l’un l’autre. C’est aussi
une vie où l’on peut se découvrir
mutuellement dans un projet de vie qui a de la durée.
NDC
– Vous avez abordé la question du lien entre la
spiritualité et le bonheur. Vous l’avez fait en
analysant les livres du Dalaï Lama. Pourquoi avoir choisi
cette voie?
P. S. –J’ai choisi le Dalaï Lama parce
qu’il a écrit deux livres sur le bonheur. Ses
livres se sont vendus à plus d’un million
d’exemplaires et ils ont été traduits en
plusieurs langues. Ce grand maître présente
la vision bouddhiste du bonheur. Nous devons étudier sa
pensée. Sa réflexion rejoint celle du christianisme.
L’élément le plus important que nous
retrouvons chez lui et qui existe aussi dans le christianisme est
l’idée de compassion.
Selon lui, le bonheur sans compassion n’existe pas. Le
bonheur réside dans notre capacité de
s’ouvrir à l’autre par
l’entraide. Dans le catholicisme, on parlerait de
charité. La compassion pour lui est incontournable. On ne peut
pas être heureux sans être ouvert à cette
idée de compassion. Pour lui, le bonheur réside dans
le travail que nous consacrons à nous rendre heureux. Pour
lui, quelqu’un qui est heureux est une personne qui est
capable d’être charitable et ouverte aux autres. La
personne malheureuse est celle qui ne fait rien pour
s’en sortir et qui n’a pas de disposition
d’entraide envers les autres. Le Dalaï Lama fait le
lien entre la spiritualité et le bonheur. Il y a des points
communs entre la pensée du Dalaï Lama et le
christianisme. Il s’agit de la spiritualité de
l’engagement envers l’autre. Il parle
d’une spiritualité de terrain. Le bonheur
réside dans une spiritualité de terrain.
Nous devons être capables de relever nos manches pour
travailler à mettre en œuvre le concept bouddhiste
de compassion ou le concept chrétien de la
charité.
NDC – Vous
avez analysé le discours qui lie le bonheur
à la consommation. En quoi le
critiquez-vous?
P. S.
– Je crois que nous devons aujourd’hui
parler d’une société
d’hyperconsommation. Le sociologue Gilles Lipovetsky dit que
nous sommes depuis une vingtaine d’années devenus
une société d’hyperconsommation. Cette
société se déploie au nom du bonheur. Nous
produisons et consommons des biens pour être
heureux. L’idée de
« génie » des
publicitaires hypermodernes, c’est
d’avoir associé bonheur et consommation. Notre
bonheur passe par l’amélioration
perpétuelle de notre qualité de vie par
l’achat. La sacralisation du bonheur matériel va de
pair avec la sacralisation de l’individu.
Nous sommes dans une impasse incroyable parce que nous
devenons ce que nous consommons. C’est nous que nous
consommons. Le produit que nous consommons est un objet
dérisoire qui passe dans le temps. Le charme
créé par l’achat d’un bien
s’épuise et le consommateur doit trouver une
nouvelle stimulation, une nouvelle sensation de bonheur. Il faut
s’éduquer au bonheur comme le disait Aristote. Il
n’y a pas de voie possible si nous ne comprenons pas cela.
Il faut prendre une distance critique face à nos agissements
et questionner le sens que nous donnons au bonheur. Il faut se
recentrer sur les personnes. Nous allons vers un gouffre si nous ne
faisons pas cela. Les personnes qui s’occupent de
spiritualité et d’entraide sociale ont du travail
à faire parce que selon ce sociologue, ce sont ces personnes
qui ont la clé de la vraie compréhension du bonheur
qui se trouve à l’extérieur de ce que nous
consommons.
NDC– Le bonheur est-il donc essentiellement social?
P.
S. – La sociologue Anne-Marie Lemay dit cela. Le
bonheur individualiste n’est pas viable. Le bonheur
s’inscrit dans un cadre social puisque nous sommes des
individus sociaux. Nous vivons en société et le
bonheur s’inscrit dans les relations que nous avons avec les
autres. Je ne peux pas définir seul le bonheur parce que je
dois confronter mon idée du bonheur avec celle des autres. Ma
vision du bonheur ne doit pas rendre l’autre
malheureux.
Nous avons mis sur la couverture
du livre un homme tout petit devant un grand « code
barre » que nous retrouvons sur les produits que nous
achetons. Le « code barre » forme
un mur qui empêche la personne de progresser. Ses mains sont
chargées de sacs d’épicerie. Il se pose la
question face à la société
d’hyperconsommation : où est le bonheur?
Le titre du livre dit Ceci n’est pas le
bonheur. Le bonheur en « code
barre » n’est pas le bonheur. Le bonheur,
c’est apprendre à se réjouir et à
savourer le fait d’exister, d’aimer, de
créer.

Ceci
n’est pas le bonheur,
Éditions
Fides 2009, 227 pages, 24.95$
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