Les paysages du coeur

Gilles
Caron est un prêtre membre de laSociété des Missions
Étrangères depuis 1950. Il a vécu
47 ans au Japon y exerçant son talent artistique. Il
a peint, décoré des églises,
fabriqué des vitraux et fait de la sculpture. Voici le
portrait d’un artiste que nous méritons
de mieux connaître.
Par Jérôme Martineau
Le Voyageur Huile, 1 m x 80 cm 1977 / Œuvre de Gilles Caron p.m.é
« Dieu
est Lumière, en Lui, point de
ténèbres. » 1 Jn 5
En
toi, Je suis la route, la lumière du monde, Je suis ta
beauté, ton identité profonde.
L’Univers
tourne autour de Moi, en toi, pour
l’éternité.
Gilles
Caron est né à Cap-de-la-Madeleine, à deux
pas du Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap. Un Québécois
pure laine! Pourtant ceux et celles qui le rencontrent
aujourd’hui côtoient un homme qui a les traits
d’un occidental mais la philosophie et la
spiritualité d’un oriental. Un homme ne
vit pas 47 ans au Japon sans en adopter un peu les traits culturels et
spirituels. Mais ce qui frappe le plus chez Gilles Caron
c’est la qualité de son regard.
J’appelle ce regard le regard de l’artiste.
C’est comme si les artistes avaient derrière leurs
yeux une lampe qui vient éclairer la réalité
sous une nouvelle dimension. Ainsi, par leur main, par leurs pinceaux
et leurs couteaux, ils créent des œuvres
d’art qui semblent habitées par une
âme : l’âme de
l’artiste.
En regardant la vie de
Gilles Caron on voit tout de suite qu’une âme
artistique l’a toujours habité. Il
déclarait, dans une entrevue qu’il a
donnée à la revueMissions-Étrangères en 1980,
qu’à l’âge de douze ans il
sculptait des bas-reliefs sur bois avec les ciseaux à bois de
son père qui était menuisier. Il
réalisait les visages d’hommes
célèbres comme Moïse et Beethoven et autres
grands musiciens. Il possède encore le buste en bois de
Beethoven qu’il a sculpté à
l’âge de 18 ans alors qu’il
étudiait au Séminaire Saint-Joseph à
Trois-Rivières.
À 14 ans
il attirait déjà l’attention de
Monseigneur Albert Tessier, un prêtre qui soutenait
les artistes. C’est dans son bureau, vrai musée de
la peinture québécoise, qu’il fait
connaissance avec les œuvres originales
d’Ozias Leduc, Laurence Gagnon, Marc-Aurèle Fortin
et Rodolphe Duguay qu’il visitera d’ailleurs
quelques fois à son atelier de Nicolet avec Mgr Tessier afin
de recevoir des cours de peinture.
Une vocation
Le
jeune homme qu’il était avait aussi une
âme missionnaire. Il se souvient avoir entendu durant sa
jeunesse les récits des missionnaires oblats qui
travaillaient dans le Nord du Canada. Mais ce sont
finalement les Prêtres des Missions
Étrangères qui ont vu l’étudiant
de vingt ans frapper à leur porte. Il avait connu leurs
missions à travers leur revue qui circulait dans les classes
du séminaire. Ordonné prêtre en 1954 et
nommé au Japon, Gilles voit sa vocation artistique
confirmée par sa communauté qui l’envoie
d’abord étudier les beaux-arts à Paris. Il
y fait des rencontres qui vont marquer sa vie. Il reçoit chez
lui Paul-Émile Borduas qui apprécie son travail et
l’invite plusieurs fois dans son propre atelier, rue
Rousselet, où ils passent ensemble des heures inoubliables.
L’artiste Albert Dumouchel qu’il avait connu
à Montréal le visite à sa résidence
et ils parlent de leurs projets.
Tout
ce qui a relation à l’Asie
l’intéresse. Il se lie d’amitié
avec Paul Foujino, un peintre japonais qui séjourne à
Paris. C’est à son atelier de banlieue
qu’il boira son premier thé vert japonais un jour
d’hiver. Il visite les musées et les
églises. L’art sacré, à la fin
des années 50, était en train de se renouveler. Il
suit des cours avec André Bouvier et
s’intéresse de plus en plus au lien qui unit la
catéchèse et l’art dans
l’expression de la foi dans toutes les religions. Il
s’explique : « Un
jour je suis allé au Musée Guimet des Arts
asiatiques de Paris. J’ai vu pour la première fois
un mandala (mot sanscrit signifiant
cercle), original peint par un tibétain.
Les moines s’en servent pour leur enseignement religieux.
Les rosaces de nos cathédrales sont aussi appelés
mandalas. Je savais que le psychologue suisse C.G. Jung
l’utilisait pour aider ses clients.
J’ai décidé alors d’en faire un
sujet d’étude, cherchant à exprimer par
des symboles la réalité
intérieure d’une scène
évangélique ou, par exemple, la dignité de toute personne humaine. En un
mot, une prédication pour les yeux.
Le
texte de saint Jean : « Dieu est
amour : celui qui demeure dansl’amour demeure en Dieu et Dieu demeure en
lui » (1Jn 4, 16), ainsi que celui de
saint Paul : « Le temple de Dieu
est sacré, et ce temple, c’est
vous » (1Cor 3.17), est une
révélation biblique qui inspire la création
de mes mandalas. D’autres religions ont eu
d’ailleurs plus ou moins la même intuition
exprimée différemment.
Gilles
Caron poursuit sa
réflexion : « Les humains
vivent à la surface de soi. Autrefois, les gens
méprisaient leur corps. On mettait beaucoup
l’accent sur le péché. Les gens vivaient
dans une espèce de remords. Tout se brasse au-dedans de la
personne. Il faut penser au cœur profond, à son
âme. Tout le monde veut être bon mais les conditions
pour y parvenir sont difficiles. Il faut vivre dans le silence et
développer une âme contemplative. J’ai
pratiqué cela durant des années.
J’ai été très sensible à
la présence de la Trinité en moi. Cette
présence trinitaire en nous nous anime. Dieu est en nous.
J’avais découvert les écrits
d’Élizabeth de la Trinité pour qui
l’être humain est animé par la
Trinité. J’ai vécu dans les
Églises d’Asie et j’ai vu que le silence
y occupe une grande place. Le sourire est important en Asie. Si on
aborde un asiatique en lui souriant, il y a
déjà quelque chose de gagné dans
la relation. »
Les
disciples d’Emmaüs Huile, 1m x
1m 2000 / Œuvre de Gilles Caron
p.m.é.
Retour
vers Jérusalem le cœur brulant de Joie. Ils
l’ont reconnu à la fraction du pain.
Il est Vivant,
Lumière sur leur chemin. Dans la nuit, ils seront
témoins de la Vie sans fin.
« Notre
cœur n’était-il pas tout brûlant
au-dedans de nous,
quand Il nous parlait en chemin et qu’Il
nous expliquait les Écritures » (Luc 24, 32)
« Ils l’avaient reconnu à la
fraction du pain » (Luc 24, 35).
Une œuvre importante
« Le
tableau « Le Voyageur » a
été peint en 1977 dans le style
néo-réaliste américain de
l’époque. Un cycliste avance vers nous, un sac de
voyage sur le dos, symbole de ses connaissances et de ses
expériences. On dirait une affiche pour une rencontre
sportive. Mais en y regardant de près, on aperçoit au
centre du tableau, une lumière qui fuse derrière le
moyeu de la roue entourant le cycliste, juste à
l’endroit du cœur de celui-ci. C’est le
symbole de la présence mystérieuse de Dieu en
lui.
« Les taches blanches sur
le pavé se dirigeant vers le cœur du voyageur,
indiquent que c’est lui-même qui est au bout de son
voyage ou plutôt Dieu en lui, même si le cycliste
semble en être peu conscient et qu’il croit avancer
de ses propres forces. Au centre du mandala
«Les disciples
d’Emmaus », le pain broyé par les
mains percées du Christ ressuscité devient la
nourriture spirituelle nécessaire au voyageur. De
même, au centre de la peinture « La
Samaritaine », la Trinité,
symbolisée par les trois poissons, est la source
d’eau vive jaillissant en lui en vie éternelle.
Ainsi nous pouvons voir graphiquement, la
beauté, la grandeur, la dignité de
tout être humain habité par la Présence
divine se donnant à nous sous des formes différentes
exprimées par les symboles. C’est là le
but de mes mandalas. »
Gilles
Caron a travaillé avec au moins 15 architectes japonais
différents, soit pour des constructions
d’églises neuves, soit à des plans de
rénovation de chœur, dans lesquels il a
exprimé le même message sous des techniques
différentes : vitrail, sculptures, peintures. Il a
tenu compte de la mentalité japonaise qui
apprécie les espaces dépouillés favorisant
la méditation. Gilles ajoute :
« L’espace où porte le regard
doit être beau et calme. L’éclairage gagne
à être indirect pour ne pas nuire
au climat de la prière. J’ai voulu
créer des centres de beauté, favorables au silence,
à la méditation et aux célébrations
communautaires où tous peuvent
participer. »

La Samaritaine - Huile, 1m x 1m 2003 / Œuvre de Gilles Caron p.m.é.
Au
centre du mandala, une fleur de lotus (symbole du cœur en
Asie)
dans laquelle sont dessinés trois poissons, symbole de
la Trinité
« Si tu savais le don de Dieu et
qui est celui qui te dit :
donne-moi à boire,
c’est toi qui l’en aurais prié et il
t’aurait donné de l’eau
vive » 9Jn 4, 10).
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