L’abbé Marcel Héroux
Témoigner en actes et en présence
Par Chantal Larochelle
Malgré
une hémiplégie droite, un prêtre
résident dans un centre de soins de longue durée
témoigne par son silence et sa
prière.
L’abbé Marcel Héroux concélèbre chaque semaine en compagnie de l’abbé Denis Gervais, aumônier du centre de soins de longue durée. La présence discrète et silencieuse de l’abbé Héroux est appréciée par ceux et celles qui assistent à la messe.
Photo : Chantal Larochelle
Après-midi
d’automne gris et pluvieux. Je suis attendue à la
Résidence La Providence de Trois-Rivières. Dans sa
chambre blanche aux murs tapissés de souvenirs,
l’abbé Marcel Héroux compte les minutes.
De fait, je suis en retard sur l’heure de notre rendez-vous.
Réjean Boivin, l’agent de pastorale de
l’établissement, tenait à survoler avec
moi la vie de cet octogénaire avant qu’on ne le
rejoigne. L’homme souffre d’une aphasie
d’expression des suites d’un AVC survenu en 2005.
Ses mots sont parfois flous, ses phrases décharnées.
J’aurai parfois besoin de Réjean pour mieux le
comprendre. Il n’en demeure pas moins que dans les
circonstances, cette rencontre bien que brève et
ponctuée de silences, aura été
riche en paix, en joie profonde, en complicité et grande
tendresse. Témoignage inspirant d’un homme empreint
de Dieu.
À peine
entrés dans la chambre 4235 au 4e
étage, Réjean Boivin et moi comprenons que nos dix
minutes de retard viendront quelque peu bousculer l’horaire
hospitalier de son occupant. Réjean offre aussitôt
ses excuses, conscient surtout que notre rencontre exigera, pour
l’abbé Héroux, des efforts titanesques. De
mon côté, j’aurai souvent besoin
d’ajuster mes questions en conséquence, tant dans
leurs formulations que dans leurs contenus. Pas évident, je
l’admets. Mais avec l’aide et la
générosité de Réjean,
c’est à deux que nous tenterons de percer le
mystère de ce pasteur retraité dont la foi est plus
forte que jamais. « Quand on vit une épreuve
comme la vôtre », osé-je me lancer
en tout début d’entrevue,
« met-on en doute la présence de
Jésus dans sa vie? » −
Non, au contraire, réussit à me
dire l’ancien vicaire.
« Ça devient d’autant
plus important ».
Force
est d’admettre d’ailleurs que jamais dans
l’épreuve l’abbé
Héroux ne s’est senti abandonné par Dieu.
Sa réponse est franche, l’émotion
palpable. Pourtant, la croix pourrait paraître lourde puisque
l’hémiplégie droite limite ses mouvements
et dirige sa vie. Sa paralysie provoque un ralentissement moteur et
psycho-moteur, ce qui fait, notamment, qu’il se
déplace en chaise roulante, et que seule sa main gauche est
fonctionnelle.
Bien que tout cela suppose que
dans ses activités de la vie quotidienne
l’abbé Héroux doive composer avec son
potentiel résiduel, il n’en demeure pas moins pour
autant que pour l’ecclésiastique de 89 ans, la vie
est belle! Le fait de croire en Dieu la rendencore belle. Ne marche-t-on pas pour
s’en aller « de l’autre
côté? » précise-t-il avec
conviction. De toute évidence, il ne craint pas la mort. Il
l’espère, même!
« On attend
ça! », me répondra-t-il
solidement, les yeux mouillés de
larmes.
Jésus plus présent que jamais
S’il
est juste de dire qu’on vieillit comme on a vécu,
la sérénité de Marcel Héroux, celle
qui assurément transcende sa souffrance,
m’interpelle profondément.
L’abbé prend pour moi ni plus ni moins le visage
d’une hostie vivante pour la gloire de Dieu. Pareil
à Jésus sur la croix qui adorait la volonté
de son Père. Il semble cependant que les lunettes de foi avec
lesquelles je regarde la vie de ce pasteur ne soient pas les siennes.
Peut-être est-t-il trop humble... Si, de son point de vue, il
est faux de dire que Jésus s’incarne en lui
à travers la croix, l’abbé admet toutefois
qu’il goûte sa proximité. Dans la
souffrance, « Jésus tient plus
à nous ». Puis après un
bref moment de silence dans lequel il cherche les mots qui exprimeront
clairement sa pensée, l’homme ajoute :
« Jésus est plus près de
ceux qui ont le plus besoin ».
« Ce
qui m’interpelle chez cet homme, c’est
qu’aujourd’hui encore,
comme pasteur, il se
demande ce qu’il peut faire pour la
communauté. (…)
On
s’est alors demandé comment nous, ici, on pouvait
l’aider.
On le fait donc
concélébrer et pour lui c’est
très
important ».
Une vie donnée aux autres
Sans
y avoir pensé, sans même avoir fait des liens avec sa
propre vie, l’abbé Héroux vient de
résumer, par cette dernière affirmation, tout son
apostolat. Depuis son ordination sacerdotale en 1946, et ce
jusqu’à ce jour, Marcel Héroux a toujours
cherché à se faire près des gens. On dit de
lui qu’il fut un prêtre dévoué,
serviable, attaché aux personnes qui lui étaient
confiées comme pasteur. Il a ainsi toujours donné le
meilleur de lui-même, notamment comme aumônier de la
JEC (jeunesse étudiante catholique), des scouts et des
louveteaux en passant par la cure, pendant près de vingt ans,
de la paroisse de St-Justin dans la MRC de Maskinongé.
On ne peut pas non plus passer sous
silence ses années d’enseignement du latin au
Séminaire St-Joseph, ni celles où il a
été vicaire, dans le diocèse de
Trois-Rivières. Bref, partout où il est
passé, l’abbé Héroux a
laissé sa trace. Tellement que trois jours avant son AVC, il a
été décoré par
l’évêque de Trois-Rivières,
Monseigneur Martin Veillette, et reconnu par les prêtres du
diocèse comme « magnifique collaborateur
pour rendre service, malgré ses 80 ans et
plus ». « C’est-tu
vrai », lance Réjean,
l’air un peu espiègle,
« que vous avez aussi été
aumônier des cordonniers et celliers du
Québec? C’est quoi
c’t’affaire-là?»,
Visiblement, cette obédience de l’année
1952 n’a pas été placée
à l’oubliette! La réponse de
l’abbé Marcel, accompagnée d’un
rire franc et enjoué, nous confirme toute sa
lucidité.
Son pain quotidien : prière et communion
Je
commence à sentir l’abbé Héroux
fatigué. Je tâcherai alors davantage de simplifier
mes questions qui, en près d’un quart
d’heure, lui ont fait vivre plusieurs émotions.
Cependant, avant de le saluer et de reprendre la route, je pousse mon
audace encore plus loin, sachant que la réponse risque de lui
demander beaucoup d’efforts : où
puisez-vous votre force? Deux mots, solidement affirmés et
assumés : dans la communion et la
prière. « Vous êtes un
grand priant, l’abbé
Héroux? » lui demande-je pour
compléter sa pensée.
« Moins qu’avant, me
répond-il humblement. On n’a pas le temps,
on y pense moins ». Mais son simple
état de vie n’est-il pas devenu prière en
soi? L’immense solitude qui meuble son quotidien serait-elle
aussi tolérable si elle n’était pas
habitée par quelqu’un de plus grand que lui? Sur le
bureau de sa chambre, de même que sur le bord de la
fenêtre, trônent respectivement deux grandes statues,
l’une de la Vierge et la seconde du
Sacré-Cœur. Et quand Réjean le questionne
à propos de ses dévotions, les yeux de
l’abbé se mettent à rouler dans
l’eau.
À la prière
quotidienne de Marcel Héroux se greffe donc aussi
religieusement la communion. Une communion vécue, cependant,
à travers des eucharisties bien particulières. Deux
fois par semaine, l’abbé Héroux se joint
à l’abbé Denis Gervais, à
côté de qui il concélèbre, et
à la fin desquelles il fait aussi la
bénédiction d’envoi.
Cette
initiative, l’abbé Marcel la doit à
Réjean. Interpellé par le témoignage du
prêtre, dès son arrivée à La
Providence en novembre 2008, l’agent de pastorale
s’est vite demandé quel apport il pouvait fournir
pour que la vie de ce résident soit mieux remplie.
« Ce qui m’interpelle chez cet
homme, c’est qu’aujourd’hui encore,
comme pasteur, il se demande ce qu’il peut faire pour la
communauté. (…) On
s’est alors demandé comment nous, ici, on pouvait
l’aider. On le fait donc
concélébrer et pour lui c’est
très
important ».
Le
témoignage de foi de Marcel Héroux
n’impressionne pas d’abord par ses quelques
paroles, mais surtout par ce qu’il est et ce
qu’il fait. Et quoi qu’il en dise, quoi
qu’il en pense, il est bien plus empreint de Dieu
qu’il ne le croit. Son corps le limite, certes,
obligeant à donner un nouveau visage à son apostolat.
Mais quand on entend de sa bouche des paroles aussi sages que
celles-ci, on comprend - enfin je crois-, que la mission n’a
pas de fin : « Que direz-vous à
ceux et celles qui ont perdu
l’espérance? » demanderai-je en
fin d’entrevue.
« L’au-delà »,répondra l’homme dans toute sa
fragilité et sa vulnérabilité.
« L’au-delà, autrement
ça ne sert à rien. L’espérance de
rencontrer Dieu et d’être
heureux ».
Sereine et
silencieuse, je reprendrai ensuite la route. Je sais que
l’abbé Héroux se repose maintenant
calmement. Je suis surtout convaincue qu’il est
plus grand qu’il ne le paraît. Par
en-dedans.
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