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Un prêtre redonne leur dignité aux victimes des nazis
J'avais au départ quelques préjugés envers le travail du père Patrick Desbois. Passer son temps à identifier des fosses communes, n'est-ce pas macabre? Pourquoi mettre tant d'énergie à déterrer un passé révolu? J'ai changé d'avis en écoutant son récit peu banal, et surtout, en apprenant les mobiles de ce prêtre français de 54 ans, auteur du livrePorteur de mémoires (Éditions Michel Lafon). Par Michel Dongois
Le
père Patrick Desbois travaille depuis 2002 à
établir les preuves Photo Michel Dongois «J'ai d'emblée un parti pris pour les victimes», me dit le prêtre. Depuis 2002, le père Patrick Desbois documente en Ukraine la «Shoah1 par balles». Il contribue à établir les preuves de cette tragédie moins connue que la Shoah par gaz, celle d'Auschwitz et des autres camps de la mort. Or, dans la vaste campagne d'extermination des Juifs, les fusillades massives dans les territoires de l'Est conquis par les nazis ont précédé les fours crématoires. La chute de l'Union soviétique a donné accès aux archives et permis au père Desbois de se rendre librement sur place. Le prêtre investigue ainsi les lieux du génocide perpétré par les nazis contre des milliers de Juifs surtout, mais aussi de Tsiganes, de commissaires soviétiques et d'opposants au nazisme, entre 1941 et 1944. Patiemment, dans ce «paysage d'horreur», il retrace chaque fosse commune, collectant les preuves (balles, douilles, objets divers) des meurtres de masse. Lien familial Un lien familial «aspire» le père Desbois vers l'Est de l'Europe: son grand-père, alors prisonnier de guerre capturé par les Allemands, a été déporté au camp disciplinaire de Rawa Ruska, en 1942. Situé en Ukraine, le camp servait à mâter les soldats français ou belges jugés récalcitrants. «Mon grand-père me disait toujours que dans le camp, c'était affreux, mais qu'à l'extérieur, c'était pire encore. Je ne comprenais pas ce qu'il voulait dire au juste. Ça me hantait.» C'est plus tard, bien plus tard, que le père Desbois a saisi le sens de ces paroles. En fait, son grand-père se trouvait captif au coeur même d'une zone d'extermination des Juifs. Cette révélation entraîna le prêtre dans un destin hors du commun, car depuis lors, il n'a de cesse de repartir à l'Est pour y retracer les fosses communes. Son objectif: offrir un digne lieu de repos aux milliers de victimes anonymes - hommes, femmes, enfants, vieillards - que les nazis y ont jetées. Il mène une véritable course contre la montre dans la mesure où, pour repérer les sites, il doit faire appel aux «réquisitionnés». Il s'agit là des derniers témoins oculaires du drame, ceux qu'ont jusqu'ici négligés les historiens, tribunaux allemands et commissions d'enquête soviétiques. Pour les retrouver, le père Desbois compte notamment sur l'aide de prêtres ukrainiens, catholiques ou orthodoxes, qui invitent pendant la messe les derniers témoins à se manifester. Mais qui sont les réquisitionnés? Le plus souvent des paysans ukrainiens que les unités mobiles de tueurs nazis2, des commandos d'assassins, ont contraints à servir comme auxiliaires obligés de leurs basses oeuvres. Certains Ukrainiens, semble-t-il, ont aussi collaboré de bonne grâce, triant les vêtements et les biens volés aux Juifs, nourrissant les soldats allemands, déplaçant les cadavres au besoin, etc. Ces gens étaient enfants ou ados au début des années 1940. Souvent ils suivaient les colonnes de juifs en route vers les lieux d'exécution, ou les observaient depuis un arbre, depuis leur maison, etc. En interviewant ces gens aujourd'hui tous âgés de plus de 75 ans, le père Desbois veut tout savoir. Certains se montrent hésitants, voire réticents. D'autres se disent carrément soulagés de libérer ainsi la parole plus de 60 ans après les tueries. «On a tout vu, mais on ne nous a jamais rien demandé.» Leur récit, insupportable, glace le sang parfois. Un villageois avoue avoir vu bouger la terre d'une fosse commune plusieurs heures après le massacre. Un ancien «réquisitionné» a raconté le scénario classique de la mise à mort, qui se déroulait le plus souvent en plein jour. « J'étais avec ma mère et nous gardions une vache, dit-il, lorsque j'ai vu un officier allemand qui tournait dans un champ avec un chien. Puis il est reparti. Il repérait en fait le site d'une future fosse commune. Le lendemain des Allemands sont arrivés avec des Juifs qu'ils ont forcés à creuser la fosse. Comme les bourreaux s'ennuyaient, ils ont demandé une table, y ont posé un gramophone et fait jouer de la musique allemande. Puis ils ont fait exploser les Juifs dans la fosse. Ils ont réquisitionné une jeune Ukrainienne pour ramasser les débris de chair qui avaient revolé dans les branches des arbres environnants. Des camions sont arrivés avec des centaines de Juifs qu'un commando de mitrailleurs a liquidés. «Les Allemands n'utilisaient qu'une balle par Juif par mesure d'économie!» Appui de l'Église De retour en France, le prêtre reçoit dès le départ l'appui de Mgr Jean-Marie Lustiger (1926-2007), alors archevêque de Paris. La famille du prélat, d'origine polonaise juive, a été fusillée par les nazis, mais jamais enterrée. De fil en aiguille, le pape Benoît XVI lui-même encourage le père Desbois à poursuivre son oeuvre. Il est bien que des prêtres contribuent à rétablir la vérité de l'histoire, lui écrit en substance le pontife en novembre 2005. Le père Desbois s'est aussi adressé au Congrès juif mondial, à New-York, qui cherchait en vain, depuis 1944, à localiser les fosses communes à l'Est. Pour mener à bien son entreprise, le père Desbois a fondé l'associationYahad-in Unum («Ensemble» en hébreu et en latin). Des familles des disparus, la Fondation pour la mémoire de la Shoah en France, les grandes organisations juives, Rome et l'Église de France lui apportent un appui indéfectible. Le prêtre agit d'ailleurs comme conseiller au Vatican pour les affaires juives et secrétaire de la Conférence des évêques de France pour les relations avec les Juifs. « En Ukraine, je travaille avec les rabbins », poursuit le père Desbois. «Les juifs laïcs nous apportent aussi leur collaboration. Aux yeux des Juifs religieux, les morts de la Shoah sont des saints; alors, nous recherchons les tombeaux des saints afin qu'ils soient respectés.» L'équipe deYahad-in Unum procède avec méthode, secondée par des chercheurs qui épluchent les archives en Allemagne et aux États-Unis notamment. Le tout est colligé à Paris. Un vrai travail de bénédictin en fait, car il s'agit ensuite de corroborer le tout avec des témoins, tous interrogés selon une même liste de questions. Dès qu'il recueille de façon indépendante trois témoignages concordants, le prêtre conclut à l'existence d'un site d'exécution. «Ce qui me motive, c'est la recherche de la vérité. Je veux contribuer à rétablir la dignité humaine», précise le père Desbois. «Si on n'enterre pas décemment les morts des génocides juif et tsigane en Europe, que va-t-on faire des victimes des tueries du Rwanda et du Cambodge?» Sa décision naît aussi d'une indignation: «Pour les militaires, on ne se pose jamais la question, on les enterre avec les honneurs. Pourquoi refuser un dernier hommage aux victimes civiles?» ![]() Le
père Patrick Desbois lors d'une rencontre avec des paysans Vraies personnes Le prêtre ne fait pas dans l'histoire abstraite, celle qui se nourrit de froides statistiques. «Là, on parle de vraies personnes.» Imaginez, dit-il, que 100 morts ou plus soient enterrés en vrac dans votre jardin, à votre insu, là même où vous plantez vos tomates. Un jour, des descendants de ces gens assassinés viennent vous voir en disant: «Ces morts qui reposent dans votre jardin, ce sont des membres de notre famille!» Le prêtre contribue à sortir de l'anonymat les victimes de la Shoah par balles. On estime à 1,5 million le nombre de Juifs enterrés un peu n'importe où en Ukraine. Ils étaient abattus comme des bêtes dans des fossés creusés à cet effet, au bord des ravins, dans des greniers à grain, des abattoirs, des puits d'irrigation. Les massacres se déroulaient dans le contexte de la guerre contre l'Union soviétique (1941-1945). Hitler avait prévenu ses généraux qu'elle devait se dérouler au mépris de tout sentiment humain. Staline avait répliqué en menant la guerre totale que les nazis voulaient. L'hécatombe germano-soviétique fit plus de 20 millions de morts. Les exécutions massives de Juifs et de Tsiganes s'effectuaient à l'arrière du front militaire toujours en mouvement. N'a-t-on rien fait pour prévenir les massacres des Juifs et des Tsiganes? Pas grand-chose, semble-t-il. Dès 1941, les Anglo-Américains ont eu vent des tueries commises par les nazis, souvent avec l'aide de milices locales. Les Soviétiques ont partiellement documenté le drame à partir de 1944. Le Tribunal de Nuremberg puis les tribunaux allemands ont jugé après la guerre les principaux responsables des massacres. Ces tribunaux ont mis en évidence une entreprise de mort et de déshumanisation totale menée sans émotions. L'un des plus grands traumatismes du siècle dernier aura revêtu le visage d'un meurtre industriel, sous le couvert d'une effroyable banalité administrative. D'où son caractère incompréhensible, défiant toute imagination.
Un
paysan ukrainien montre au père Patrick Desbois le lieu d'une
fosse commune. Apaiser notre monde Enterrer les morts est un devoir chrétien et c'est aussi, nous apprend la paléontologie, le premier signe qui distingue l'humanité, poursuit le prêtre. «Si dans le monde moderne on ne le fait pas, où va-t-on? On ne peut pas vivre comme des lions quand même!» Ce devoir de mémoire, le père Desbois en a fait une oeuvre d'Église. Il dit agir dans la foulée de la réconciliation judéo-chrétienne, amorcée après la guerre, alors que le Vatican a enlevé la notion du peuple juif vu comme un peuple déicide. Au-delà de la question religieuse, le prêtre dit poser avant tout un acte d'humanité. «On ne peut pas bâtir un monde aux valeurs chrétiennes sur les tombes de civils anonymes assassinés par milliers.» Jean-Paul II, précise-t-il, a répété que l'antisémitisme et le racisme constituent des péchés contre l'humanité. «Des péchés graves, destructeurs de la conscience et contre lesquels nous avons l'obligation morale de résister.» Refuser une sépulture aux victimes d'un génocide revient à concéder une ultime victoire aux responsables des tueries, selon le père Desbois. «Les génocidaires s'étudient les uns les autres», indique-t-il en rappelant ce mot d'Hitler: «Qui se souvient du génocide arménien?» Le silence et l'oubli encouragent les futurs criminels et en ce sens, ils tuent deux fois leurs victimes. Le prêtre espère d'ailleurs, par ses actes, avertir les éventuels candidats aux crimes contre l'humanité. «Qu'ils sachent que leurs massacres finissent toujours par être mis en lumière, où qu'ils soient commis.» Un génocide, souligne-t-il, n'est pas un tsunami ou un phénomène naturel. «On peut dès à présent contribuer à le prévenir.» Avec Yahad-in Unum, le prêtre a déjà mis à jour plus de 400 fosses communes en Ukraine. Il y en aurait 1200 au total. Des centaines de milliers de morts sans sépulture en fait, pour lesquels le père Desbois pose «un dernier geste de miséricorde.» Le prêtre a aussi conscience, ce faisant, de contribuer à apaiser notre monde angoissé. «Une guerre n'est jamais terminée tant qu'on n'a pas enterré le dernier mort», conclut-il en citant un proverbe russe.
![]() Le
père Patrick Desbois a publié le livre 1 En France, on utilise le mot hébreu Shoah («catastrophe», «anéantissement», «ruine») pour désigner le génocide juif. Les Anglo-Saxons préfèrent généralement le terme Holocauste, qui a une connotation religieuse. 2 Nommées Einsatzgruppen ou «groupes d'intervention». |

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