REPORTAGE par Philippe Vaillancourt, Présence — information religieuse

L'aide à mourir :
un bouleversement pastoral

E n février 2014, l’ancien président de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec (AECQ), Mgr Pierre-André Fournier, ne se faisait pas d’illusions: il se doutait bien que parmi le fort pourcentage de la population en faveur d’une loi qui encadrerait l’aide médicale à mourir se trouvaient plusieurs catholiques. « On aura une attitude de salut, de confiance », assurait-il. « On ne commencera pas à haïr le monde. Notre mission est d’aimer le monde. Mais on a aussi comme mission de donner l’éclairage de notre foi catholique. On ne peut pas forcer les gens, c’est fini ce temps-là. »

Aide a mourir01Son confrère de Valleyfield et porte-parole des évêques québécois sur ce dossier, Mgr Noël Simard, entrevoyait aussi les changements à venir.

« L’Église condamne le péché, l’acte. Mais elle ne condamne pas le pécheur, la personne qui aura demandé l’injection mortelle à la fin de sa vie », nuançait-il.

Une nouvelle réalité

Au Québec, les divers partis politiques ont choisi de travailler ensemble sur le projet de loi 52 qui allait devenir la Loi concernant les soins de fin de vie, adoptée en juin 2014 mais qui n’entrait en vigueur qu’en décembre 2015. La ministre péquiste Véronique Hivon, qui était alors responsable de ce dossier, vantait le climat de collaboration exemplaire qui régnait à l’Assemblée nationale et réitérait qu’il existait désormais un « consensus » social sur cet enjeu.

À mesure que l’issue du vote semblait évidente, les appels de l’Église – des médecins et des évêques – se faisaient de plus en plus pressants pour le développement des soins palliatifs.

Autre signe d’un changement de ton pastoral, après des années de critiques et de mises en garde, l’AECQ a proposé en décembre 2015 non pas un coup de gueule mais un « parcours de réflexion christique ».

« C’est pour aider à devenir de véritables témoins du Christ et de l’Évangile – des témoins dont notre Québec aura sûrement besoin quand il sera confronté à la réalité de la multiplication de l’euthanasie – que les évêques proposent aujourd’hui à ceux et celles qui voudront bien s’y engager un parcours de réflexion sur les soins de fin de vie à la lumière de la Parole de Dieu », écrivait le président de l’AECQ, Mgr Paul Lortie, au moment de l’entrée en vigueur de la loi.

Plusieurs prélats, dont le cardinal Gérald Lacroix à Québec, continuent à ce jour de refuser d’utiliser l’expression légale « d’aide à mourir », estimant qu’il s’agit d’une manière de taire la réalité de l’euthanasie.

De plus en plus de demandes

En octobre 2016, les premières données sur le nombre de personnes ayant eu recours aux nouvelles dispositions légales étaient dévoilées par Québec. Résultat: il y a eu trois fois plus de cas qu’anticipé. Dans un rapport préparé par la Commission sur les soins de fin de vie, on révèle que 262 Québécois avaient reçu l’aide médicale à mourir entre l’entrée en vigueur de la loi et le 1 er septembre 2016. Il y a une augmentation du volume de demandes au fur et à mesure que les mois avancent, un phénomène qui a également pu être observé dans les autres pays qui ont légalisé l’aide à mourir, dont les Pays-Bas.

Le 23 janvier 2017, une étude du Journal de l’Association médicale canadienne indiquait que l’aide médicale à mourir n’engendre pas de dépenses supplémentaires en santé au pays. Au contraire, elle pourrait permettre des économies allant de 34,7 à 138,8 millions$ par année au Canada. Mgr Simard a vu en ces chiffres la concrétisation de ses craintes. « L’euthanasie, qui est présentée comme un droit, va devenir un devoir. On va faire des pressions sur les gens pour qu’ils demandent l’euthanasie, parce qu’ils sont devenus comme un poids, une charge », a-t-il prévenu.

Mgr Paul LortieLe début d'un débat pastoral

Mais alors que – confrontés à la nouvelle législation – plusieurs catholiques québécois et canadiens continuent d’exiger des soins palliatifs de qualité, il s’est développé un débat sur l’accès aux sacrements pour ceux qui veulent se prévaloir des nouvelles dispositions légales.

Ce sont les évêques d’Alberta et des Territoires du Nord-Ouest qui ont lancé le bal en publiant en septembre dernier des directives remises aux prêtres de leurs diocèses. Ils demandent de refuser la célébration de funérailles religieuses pour éviter que cela ne devienne une « occasion de célébrer la décision de la personne aimée de mourir par suicide assisté ou par euthanasie ». Idem pour le sacrement des malades: si la personne persiste dans son désir de demander à mourir, l’Église ne peut le lui accorder, insistent les évêques.

Devant le tollé provoqué par ces positions au Québec, plusieurs évêques ont indiqué qu’ils n’entendaient pas refuser des funérailles à ceux qui ont recours à l’aide médicale à mourir. C’est notamment le cas des archevêques de Montréal et de Québec.

« L’Église est clairement contre. C’est immoral. Mais dans la tradition catholique, il subsiste beaucoup d’espace pour la compassion et l’accompagnement », rappelait pour sa part le professeur Cory Andrew Labrecque, spécialiste en bioéthique catholique de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval.

À la fin du mois de novembre, les membres de l’Assemblée des évêques de l’Atlantique ont publié une « réflexion pastorale sur l’aide médicale à mourir ». Ils y estiment que les soins spirituels et pastoraux ne peuvent être réduits à des normes associées à la réception des sacrements ou à la célébration des rites funéraires chrétiens.

« Il est important que nous entretenions un dialogue pastoral avec les personnes et leurs familles qui envisagent d’avoir recours à l’euthanasie ou au suicide médicalement assisté et qui requièrent les services de l’Église. Il va de soi que nous les assurions d’un soutien compatissant de prière. On peut anticiper que le résultat d’une telle rencontre pastorale sera de faire la lumière sur une situation complexe et qu’il sera possible de discerner ce qu’il est indiqué de faire dans les  circonstances; y inclus, s’il est approprié ou non de célébrer les sacrements », insistaient-ils.

Devant l’absence de balises catholiques nationales dans le dossier, il appartient aujourd’hui aux Églises locales de faire face aux défis pastoraux posés par un phénomène qui bouleverse les pratiques ecclésiales. Même si les réponses risquent de se moduler différemment à travers le pays, tous s’entendent jusqu’ici sur l’importance à accorder à l’accueil et l’écoute de la souffrance. 

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