Une encyclique sur les questions sociales
Le
pape Benoît XVI a publié le 6 juillet dernier une
lettre encyclique portant sur les questions sociales.
L’encyclique Caritas in Veritate
(L’amour dans la vérité) se veut
le credo social du pape.
Par Jérôme Martineau
Photo : © 2430/Gamma/Eyedea/Ponopresse
C’est
devenu une tradition durant le règne d’un pape de
proposer une encyclique qui traite des questions de justice sociale et
d’économie. Cette tradition remonte au pape
Léon XIII avec l’encyclique Rerum
novarum publiée le 15 mai 1891. Ce pape
dénonçait alors la concentration de la production
dans les mains de quelques industriels. Il prenait le parti des
travailleurs qui étaient exploités.
L’encyclique du pape Benoît XVI est en lien avec le
40e anniversaire de l’encyclique Populorum
progressio du pape Paul VI. Ce pape plaidait pour un
développement solidaire de l’humanité. Le
pape Jean-Paul II a écrit lui aussi une encyclique sur ce
thème en 1987 pour célébrer le
20e anniversaire de Populorum
progressio. Elle a pour titre Sollicitudo res
socialis. Dans ce texte, Jean-Paul II
réclamait un développement social et
économique plus humain
Aujourd’hui, le pape Benoît XVI reprend ces grands
thèmes et il les actualise en proposant une réflexion
qui tient compte de l’évolution des
réalités sociales et économiques depuis les
dix dernières années. La publication de cette
encyclique a été retardée au moins
à deux reprises afin que le texte tienne compte de la crise
économique actuelle. Le pape a attendu la veille de
l’ouverture du Sommet du G8 qui rassemble les
dirigeants des grandes puissances économiques pour
publier son encyclique.
Amour et vérité
Après
quatre années passées à la tête de
l’Église, nous pouvons maintenant dire que le pape
Benoît XVI ne cesse de développer sa pensée
autour du lien qui unit l’amour et la
vérité. Les deux premiers mots de cette nouvelle
encyclique illustrent son thème favori :« L’amour dans la
vérité ». Dans
ce document très dense – ce
n’est pas n’importe qui peut se lancer
dans la lecture de ce document – le pape traite
des grandes questions de l’heure : crise
économique et environnement, mondialisation et
solidarité, travail et communications, droits et devoirs des
citoyens de la planète et de leurs gouvernants.
Le pape insiste dès l’introduction pour faire le
lien entre la vérité et la charité.
À la charité, pilier traditionnel de la doctrine
sociale, il ajoute celui de la vérité, car
écrit-il, « dépourvu de
vérité l’amour (…) devient une
coque vide. » Il résume sa pensée
en cette phrase qu’il convient de méditer en ces
temps où le relativisme gagne les
esprits : « La
vérité doit être recherchée,
découverte et exprimée dans
l’ « économie »
de l’amour, mais l’amour à son tour doit
être compris, vérifié et pratiqué
à la lumière de la
vérité. » Il ajoute à ce
propos : « La
vérité est une lumière qui donne sens et
valeur à l’amour. (…) Dépourvu
de vérité, l’amour bascule dans le
sentimentalisme. (…) La vérité
libère l’amour des étroitesses de
l’émotivité qui le prive de contenus
relationnels et sociaux. » En mettant
l’accent sur le lien entre la vérité et
l’amour, le pape rappelle que la raison nous indique la
route que l’amour doit suivre. Une saine charité,
dans les relations sociales, doit être au service de la
promotion de la dignité de la personne humaine sinon elle
risque d’encourager les inégalités
sociales voire même de les ignorer. Le christianisme, dans la
pensée du pape, a pour but
« d’annoncer la vérité
de l’amour du Christ dans la
société. »
En insistant sur la place de la vérité, le pape
montre indirectement le chemin qui mène à une
meilleure compréhension du monde et de ses limites.
Il faut pouvoir connaître les richesses et les limites du
système économique actuel. L’amour se
porte vers l’autre mais, si l’autre est victime
d’injustices ou de l’exploitation, nous devons
pouvoir rétablir la personne dans sa dignité. Dans
cette optique, il faut s’engager par amour dans le
service de la vérité. À la fin du
premier chapitre le pape
écrit : « La
fidélité à l’homme exige la
fidélité à la
vérité. »
Un regard sur la crise actuelle
Le
pape dans cette encyclique n’est pas anticapitaliste mais il
critique les excès du capitalisme financier et il voit dans la
crise actuelle une occasion de réorganiser
l’économie mondiale. Il dénonce en
particulier les effets d’une activité
financière mal utilisée et, qui plus est,
spéculative. Le pape évalue la gravité de la
situation économique actuelle. « La crise
nous oblige, écrit-il, à reconsidérer notre
itinéraire, à nous donner de nouvelles
règles(…). La crise devient ainsi une
occasion de discernement et elle met en capacité
d’élaborer de nouveaux
projets. »
Pour le pape, le
marché ne doit pas devenir « le lieu de la
domination du fort sur le faible ». La logique du
marché doit rechercher le bien commun. Comme tel, le
marché n’est pas négatif par nature.
Benoît XVI rappelle que « les principes
traditionnels de l’éthique sociale, tels que la
transparence, l’honnêteté et la
responsabilité ne peuvent être
négligés ni sous
sous-évalués. » La
présente crise met d’ailleurs en relief de grandes
lacunes à ce niveau. Elles sont nombreuses les institutions
financières à avoir mis de côté ces
principes. Nous en payons le prix aujourd’hui.
Le pape jette aussi un regard sur la mondialisation qui selon son
expression « n’est ni bonne ni
mauvaise ». « Elle sera ce que les
personnes en feront. Les processus de mondialisation convenablement
conçus et gérés, offrent la
possibilité d’une grande redistribution de la
richesse au niveau planétaire comme cela ne
s’était jamais présenté
auparavant; s’ils sont mal gérés ils
peuvent au contraire faire croître la pauvreté et les
inégalités, et contaminer le monde entier par une
crise. Il faut en corriger les dysfonctionnements, dont certains sont
graves, qui introduisent de nouvelles divisions entre les peuples et au
sein des peuples, et faire en sorte que la redistribution de la
richesse n’entraîne pas une redistribution de la
pauvreté ou même son
accentuation. »
Dans cet ordre
d’idée, le pape rappelle que la mondialisation
« n’élimine pas le rôle
des États, elle engage plutôt les gouvernements
à une plus forte collaboration réciproque. La sagesse
et la prudence nous suggèrent de ne pas proclamer trop
hâtivement la fin de
l’État. (…)
L’articulation de l’autorité politique
au niveau local, national et international est entre autres, une des
voies maîtresses pour parvenir à orienter
la mondialisation économique. C’est aussi le moyen
pour éviter qu’elle ne mine dans les faits les
fondements de la démocratie. »
Un esprit de collaboration
Le
chapitre 5 est consacré au thème de la collaboration
de la famille humaine. L’importance des relations entre nous
et Dieu est d’une grande importance car selon
Benoît XVI « une des pauvretés les
plus profondes que l’homme puisse expérimenter est
la solitude. » À ce niveau, le pape signale
un danger qui guette le monde moderne. Si la vie politique
s’appauvrit, les droits humains risquent de ne pas
être respectés. Sur ce, il écrit que
« tout sur terre doit être ordonné
à l’homme comme à son centre et à
son sommet. »
Il plaide de
même pour la coopération. « La
coopération au développement ne doit pas prendre en
considération la seule dimension économique; elle
doit devenir une grande occasion de rencontre culturelle et
humaine. »
Pour le pape, la
crise actuelle exige de toute urgence la réforme del’Organisation des Nations Unies comme
celle de l’architecture économique et
financière internationale en vue de donner une
réalité concrète au concept de famille des
Nations. Le pape réclame à ce sujet
« une véritable Autorité
politique mondiale. Déjà le pape
Jean XXIII avait évoqué cette idée.
Benoît XVI en explique le sens :
« Une telle Autorité devra être
réglée par le droit, (…) être
ordonnée à la réalisation du bien commun,
s’engager à la promotion d’un
authentique développement humain intégral qui
s’inspire des valeurs de l’amour et de la
vérité. »
Le pape termine son encyclique en avertissant
l’humanité du danger de faire reposer
l’avenir de l’humanité seulement dans
les progrès de la technique.
« L’absolutisme de la technique tend
à provoquer une incapacité à percevoir ce
qui ne s’explique pas par la simple
matière. » Il
ajoute : « Le
développement doit comprendre une croissance spirituelle, et
pas seulement matérielle, parce que la personne humaine est
une unité d’âme et de
corps. »
En
conclusion, s’adressant aux chrétiens, le pape
rappelle « que l’ouverture à Dieu
entraîne l’ouverture aux frères et
à une vie comprise comme une mission solidaire et
joyeuse. » Il
ajoute : « Le
développement a besoin de chrétiens qui aient les
mains tendues vers Dieu dans un geste de prière, conscients du
fait que l’amour riche de vérité,
d’où procède l’authentique
développement, n’est pas produit par nous, mais
nous est donné. »
« La
créature humaine, qui est de nature spirituelle, se
réalise dans les relations interpersonnelles. Plus elle les
vit de manière authentique, plus son identité
personnelles mûrit également. Ce n’est pas
en s’isolant que l’homme se valorise
lui-même, mais en se mettant en relation avec les autres et
avec dieu. L’importance de ces relations devient alors
fondamentale. »
« Les
projets en vue d’un développement humain
intégral ne peuvent donc ignorer les
générations à venir, mais ils doivent se
fonder sur la solidarité et la justice
intergénérationnelles, en tenant compte de multiples
aspects : écologique, juridique, économique,
politique, culturel. »
« Sans
formes internes de solidarité et de confiance
réciproque, le marché ne peut pleinement remplir sa
fonction économique. Aujourd’hui, c’est
cette confiance qui fait défaut, et la perte de confiance est
une perte grave. »
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