Jean Monbourquette : un homme de coeur

Le
père Jean Monbourquette o.m.i. est très
bien connu par un vaste public. Ses livres sur le pardon et le deuil
sont largement diffusés. Ils sont traduits en plusieurs
langues. Aujourd’hui, à l’âge
de 76 ans, il trace pour nous le bilan d’une
carrière qui a débuté à
l’âge de 42 ans alors qu’il a
quitté le ministère paroissial pour entreprendre
à San Francisco des études en psychologie.
C’est ce nouveau départ qui l’a
amené à enseigner, à écrire et
à prononcer un grand nombre de conférences. Jean
Monbourquette a réalisé la vie
dont il rêvait à l’âge de 19 ans.
Il est devenu un « médecin des
âmes ».
NDC
– J’ai été
étonné en lisant le livre Médecin
de l’âme que vous n’ayez pas
manifesté dès votre jeune âge le
désir de devenir prêtre?
Jean
Monbourquette – Ce choix s’est fait
à l’âge de 19 ans, à la fin de la
deuxième année de philosophie. Les finissants
devaient dévoiler leur vocation devant la classe. Je me suis
rendu au tableau et j’ai écrit le motmédecin. Je suis descendu de la tribune et
après une hésitation, je suis retourné au
tableau pour compléter et j’ai ajouté« … des
âmes ». C’est
à la suite de cela que j’ai entrepris des
études pour devenir prêtre chez les Oblats de Marie
Immaculée.
NDC –
Vous devenez prêtre et vous exercez différentes
tâches avant d’aller étudier la
psychologie. Pourquoi?
J. M.
– J’ai enseigné le
français dans une école secondaire. Je suis
même allé me perfectionner à
Paris, à la Sorbone. De retour au pays,
j’ai peu à peu constaté que
l’enseignement ne me convenait plus. J’ai connu
des épisodes dépressifs et j’ai
donné ma démission. J’ai
été vicaire de paroisse plusieurs années.
J’ai pris le goût de lire des livres de
psychologie. Je me suis décidé à
demander au père provincial d’aller
étudier la psychologie à San Francisco. Je voulais
compléter mon sacerdoce avec la psychologie car
c’était mon rêve de faire le lien entre la
psychologie et l’expérience spirituelle.
La psychologie s’était
développée loin de la spiritualité. Je pense
à Freud qui niait toute spiritualité. Je croyais
vraiment qu’il y avait un lien à faire. Carl Jung,
le fondateur de l’école d’analyse,
disait que cela ne se pouvait pas que les œuvres
d’art et les œuvres religieuses soient seulement
la sublimation de la sexualité comme le pensait Freud. Carl
Jung pensait qu’il y avait un centre spirituel dans la
personne. Il avait lu les écrits chrétiens et hindous
et il a découvert ce qu’il appellel’imago Dei, l’image de Dieu
en soi, l’âme habitée par le
divin. Sa découverte est basée sur le
récit de la création du livre de la Genèse
où il est écrit que Dieu créa
l’homme et la femme à son image et
à sa ressemblance. J’ai vu dans la
pensée de Jung une unification de la psychologie et de la
spiritualité. C’est cela que je cherchais.
C’est le thème que j’ai
exploité depuis ce temps dans mes livres et dans les ateliers
que j’anime.
Le père
provincial a considéré ma demande. Cela se passait en
1975. Il était mal pris car tous ceux qu’il avait
envoyés étudier la psychologie avaient
quitté les Oblats. Je lui répondis que cela
n’était pas mon intention, même si cela
pouvait être une bonne idée…
NDC
– Vous dites que la psychologie est subordonnée
à l’âme humaine. La psychologie semble
enseigner le contraire. Qu’en
pensez-vous?
J. M.-Les psychologues laissent partir la personne
lorsqu’ils ont terminé de traiter le
côté émotionnel de la personne. Je donnais
un jour une conférence sur le deuil et je disais
qu’il y avait aussi la dimension spirituelle que nous
pouvions traiter lorsque la personne s’était
libérée de ses émotions. On pouvait alors
aborder la question du sens de la vie, du pardon à accorder et
de l’héritage à recevoir de la personne
aimée. Il y avait un psychologue dans l’assistance.
Il s’est levé pour dénoncer mon propos. Il
disait que nous n’avions pas à questionner le sens
de la vie pourvu que la personne se sente bien. Je pense que
le traitement est incomplet si nous n’abordons pas la
question du sens de la vie. Je remarque aujourd’hui que de
plus en plus de psychologues reconnaissent le côté
spirituel de la démarche de guérison.
La spiritualité n’est pas la religion. Il
s’agit de l’âme habitée par le
divin. La psychologie ne nomme pas le divin. La religion
chrétienne nous enseigne par Jésus qu’il
s’agit du Père tout amour. Toutes les religions
décrivent Dieu. Je n’ai pas rencontré de
personnes qui nient la théorie de Carl Jung qui dit que
l’âme est habitée par le divin.
« En
n’accordant pas le pardon, la personne est aux prises avec
l’offenseur. Elle désire se venger. En se vengeant,
l’agresseur va de nouveau attaquer. Une danse infernale se
produit alors. Elle vient contaminer la vie intérieure.
L’agresseur habite en nous, même s’il
est parti. »
NDC
– Est-ce que l’envie de remettre en question
votre sacerdoce s’est présentée durant vos
études?
L. M.
– Cela m’a effleuré
l’idée… Je me suis questionné
mais j’ai constaté que j’étais
en train de réaliser un vieux rêve, devenir un
médecin des âmes. J’aimais mon sacerdoce
et je croyais qu’avec la psychologie je serais ainsi plus
utile aux personnes. Je remarque que lorsqu’on
prêche à une personne, elle ne nous écoute
pas. Par contre, elle nous écoute si on se met à
décrire une démarche psychologique. Alors, on peut
l’amener vers la spiritualité. J’ai
donné dernièrement une session sur le
guérisseur blessé. Je disais que
l’âme était habitée par le divin.
Une femme est intervenue en disant qu’elle avait
coupé tout contact avec l’Église. Elle
voulait reprendre contact avec la vie spirituelle. Elle me demandait
comment elle pouvait le faire? Je lui répondis en lui disant
qu’on recommence là où on a
terminé.
NDC
– J’ai observé en lisant votre livre que
vous deviez être un homme qui a de l’intuition car
vous avez écrit tout au long de votre carrière des
livres qui ont connu du succès?
J.
M. – C’est vrai…
J’ai écrit un livre sur le deuil. Ce livre
s’est vendu à plus de 500 000 copies et il
a été traduit en 12 langues. Celui sur le pardon
dépasse les 200 000 copies. Il a même
été traduit en chinois. Je sens ce dont les gens ont
besoin. Je pense au livre sur le pardon. J’avais de la
difficulté à pardonner à une personne. Je me
suis mis à lire sur le pardon. J’ai
constaté que le pardon n’est pas une
démarche automatique. On ne peut accorder le pardon
qu’après avoir fait une longue démarche
personnelle. J’ai décrit cette
démarche.
NDC –
C’est là que vous avez découvert
l’importance du pardon qui se fait à
l’intérieur de soi indépendamment de
l’offenseur.
J. M.
– Il y a des personnes qui ont
été offensées qui attendent que
l’offenseur demande pardon. Je dis que si je suis
offensé, je peux me guérir sans avoir devant moi
l’offenseur qui me demande pardon. Dans un contexte
idéal, l’offenseur devrait demander
pardon.
Que fais-tu avec la blessure
causée par l’offense? La blessure pourrit au-dedans
de soi. Elle cause du ressentiment et ce ressentiment contribue
à entretenir la blessure. La personne continue à
ressentir la blessure. Cela ne finit plus! Le Simonton Cancer
Center en Californie demande que les personnes accordent des
pardons avant de subir une chimiothérapie ou une
radiothérapie. Les traitements donnent ainsi de meilleurs
résultats.
En n’accordant
pas le pardon, la personne est aux prises avec l’offenseur.
Elle désire se venger. En se vengeant, l’agresseur
va de nouveau attaquer. Une danse infernale se produit alors. Elle
vient contaminer la vie intérieure. L’agresseur
habite en nous, même s’il est parti. Je donne un
exemple. Un patron dit à un employé
qu’il est stupide. Cet employé retourne chez
lui en entendant la voix du patron. Il se dit :
« Non, je ne suis pas stupide. »
L’agresseur est entré en lui. On devient vite
sadique si on ne fait pas attention. On répand la
contamination que l’on a subie et pour se défendre.
La situation s’envenime et on n’hésite
pas à dire à une autre personne qu’elle
est stupide. Il faut arrêter cela.
Je donnais une session sur le pardon en France. J’ai
rencontré un père qui avait subi l’inceste
de la part de son père. Il avait été
contaminé. Il avait des tendances à regarder son
garçon nu par le trou de la serrure. Je lui ai dit
qu’il avait beaucoup souffert et il fallait qu’il
pardonne à son offenseur. J’ai ajouté
cette question : « Veux-tu à ton
tour contaminer la vie de ton garçon? » Il a
compris cela et a fait un pardon avec son père. Il
s’est délivré des tendances homosexuelles
vis-à-vis de ses enfants.
« Pour
moi, la grande maladie du XXIe siècle, c’est la
perte de l’âme.
On n’enseigne plus aux
personnes qu’elles ont une âme!
On ne leur apprend
plus à regarder au-dedans d’elles-mêmes,
à entendre le secret de leur
cœur. ».
NDC
– Votre point de vue n’est pas partagé
par d’autres psychologues de même que par des
psychiatres…
J. M.
– Je sais que le Dr Mailloux est contre. Je
dis : où va s’arrêter la
souffrance si je passe mon temps à remettre à
l’autre? Cela peut durer des générations.
Je pense à ce qui est arrivé à mon
père qui était Acadien. Il était
associé à un oncle dans la tenue d’un
hôtel. Il voulait l’acheter mais la
grand-mère a préféré vendre
à son fils. Mon père était un Acadien fier.
Il se faisait du mauvais sang à cause de cette situation. Il
n’a jamais remis les pieds dans cet hôtel.
Il était blessé et il est mort du cancer
à l’âge de 53 ans. Je ne voulais pas
entrer dans ce ressentiment et ainsi me détruire.
J’ai souvent voulu me venger mais j’ai
constaté que cela menait à une impasse.
Je suis chrétien et je crois qu’on peut demander
à Dieu la grâce du pardon lorsqu’on fait
son possible pour se guérir. J’ai reçu
cette grâce. Je me suis guéri et je prie pour que la
personne qui m’a agressé se convertisse.
NDC
– Vous avez été souvent malade au cours
des dix dernières années. Il y a eu un accident
cérébro-vasculaire ainsi qu’une greffe du
rein. Est-ce que vous avez été
ébranlé?
J.
M. – Je suis un batailleur. J’ai perdu
l’usage de la parole et de l’écriture
lorsque j’ai été victime d’un
ACV. Je ne pouvais pas lire. Je me suis donné une
année pour me rééduquer. J’ai
pris toutes sortes de moyens pour me guérir. Je voulais encore
parler aux foules. Je croyais que ma mission
n’était pas terminée. Cette étape
de ma vie a été difficile du point de vue spirituel.
J’en voulais à Dieu. J’avais
donné ma vie et je voyais mon corps attaqué par la
maladie. Durant cette période, je ne pouvais pas dire la
messe. J’ai toujours gardé une lueur
d’espoir même si j’ai plongé
dans le noir. J’ai encore fait dimanche dernier un petit
ACV. Le bras gauche est devenu insensible. Je prends des
médicaments. J’ai toujours l’espoir de
travailler et de revivre. C’est cet espoir qui me
soutient.
NDC – Vous terminez
votre livre en lançant un appel. Vous plaidez pour
l’urgence de retrouver la place de la spiritualité
dans la vie. Pourquoi?
J. M.
– Les gens ne pensent plus qu’ils ont
une âme. Il y a un centre spirituel qui les habite. Ce centre
leur fait surmonter les obstacles. Je connais des catholiques qui
n’ont pas de spiritualité. Je me fais un devoir de
leur dire que nous avons une âme et une dimension
spirituelle.
NDC – Est-ce que vous pensez à la mort?
J.
M. – Je n’y pense pas trop…
J’ai écrit un livre avec Denise Russel qui portait
sur les précieux moments de la fin de la vie. J’ai
dû arrêter de l’écrire parce que
cela me faisait trop réfléchir à la mort.
Cela me déprimait. Je me suis mis à
l’ouvrage deux ou trois fois avant de le terminer. Nous
sommes invités toute notre vie à accepter les petites
morts et à faire le deuil à la suite de pertes que
nous subissons tous. Ces petites morts nous préparent
à la grande mort. Je me sens prêt à
affronter la mort. Je n’aime pas la souffrance. Ma foi est
vivante et j’espère rencontrer le Père
très aimant.
MÉDECIN DE L’ÂME
Le
livre Médecin de l’âme
renferme une biographie de Jean Monbourquette. En lisant ce livre, les
lecteurs connaîtront mieux sa vie. D’autre part,
ils seront amenés à comprendre le
développement de sa pensée. Un homme, quel
qu’il soit, évolue au fil des années et de
nouvelles préoccupations font leur apparition.
C’est à la découverte de cette
évolution que nous convie Isabelle d’Aspremont
Lynden. Nous découvrons un homme, un prêtre,
profondément humain.
Isabelle
d’Aspremont Lynden, Médecin de
l’âme, Éditions Novalis, 126
pages, 15.95$
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