Baissons-nous les bras?

Provencher NormandLe père Normand Provencher, O.M.O., théologien à l'université St-Paul, a écrit un livre publié en 2002 qui a pour titre Trop Tard? L'avenir de l'Église d'ici. Ce livre a fait événement car il posait des questions pertinentes pour l'avenir de lÉglide au Québec. Nous l'avons rencontré dix ans plus tard pour faire le bilan de ce qui s'est passé depuis. 

NDC – Cela fait dix ans que le livre Trop tard ? a été publié. Rapidement, quel bilan tracez-vous de l’évolution de l’Église du Québec depuis 2002 ?


NORMAND PROVENCHER – J’écrivais à cette époque que nous étions rendus en automne. Je pense aujourd’hui que nous sommes rendus en hiver ou du moins tard en automne. Il y a des choses qui ont été semées mais j’ose dire que la situation s’est aggravée. Nous ne voyons pas le renouveau que j’annonçais à la fin du livre. La dernière phrase du livre se lisait ainsi : « Sans me bercer d’illusions, je rêve de vivre assez longtemps pour écrire un autre livre dont le titre pourrait être : J’ai vu naître l’Église de demain.» Je pense que dans plusieurs pays d’Occident l’Église est presque mourante.

On me reproche d’être pessimiste. Je pense que je suis plutôt réaliste. Nous assistons à la fin d’une forme d’Église. Cependant, dans la foi et dans l’espérance je pense qu’elle va renaître. Je regrette et je déplore que les autorités de l’Église à Rome comme celles Québec ne sont pas assez conscientes des conséquences liées aux événements que nous vivons maintenant.

NDC – Quels sont les faits qui vous amènent à prononcer ce verdict ?

N. P. – Je peux vous donner quelques exemples. Le nombre d’ordinations sacerdotales a continué à baisser malgré de grands efforts déployés comme par exemple au diocèse de Québec. Les communautés religieuses n’ont presque plus de novices. La pratique dominicale continue à baisser. L’initiation
sacramentelle ne porte pas les fruits espérés. De belles célébrations sont faites pour les premières communions ainsi que pour la confirmation. Les parents comme les jeunes ne reviennent pas à l’église à la suite de ces événements. Nous avons dans nos églises peu de personnes âgées de moins de 60 ans. Il est de plus en plus difficile de trouver des laïcs pour collaborer à la mission de l’Église.

Plusieurs lecteurs de mon livre m’ont fait le reproche d’être nostalgique face au passé. Il est vrai  forte et dynamique qui rayonnait beaucoup. Maintenant, elle est en déclin et dans un certain sens, elle est mourante. Si j’avais à réécrire ce livre je me demande si au lieu d’un point d’interrogation dans le titre, je ne mettrais pas plutôt un point d’exclamation : Trop tard !

NDC – Qu’est-ce qui caractérise les dix dernières années ?

N. P. – Je veux revenir sur un point qui me tient à coeur. L’Église ne réussit plus à transmettre la foi chrétienne. Je rencontre des personnes dans
ma famille et je me rends compte que les hommes et les femmes de moins de 40 ans ne connaissent plus l’Évangile. Ces personnes possèdent tout au plus un petit vernis religieux. Elles vivent dans un monde où la religion est sortie. Jamais à mon avis l’Église n’a connu une telle situation.

L’Église a déjà connu des périodes difficiles mais les difficultés venaient de l’intérieur. Je pense aux hérésies. Aujourd’hui, les difficultés viennent
de l’extérieur. Les jeunes générations n’ont plus confiance en l’Église. Les agressions sexuelles et le message de l’Église face à la sexualité l’ont discréditée.

La réaction de l’Église est de fermer des paroisses et de procéder à des regroupements. On fait venir des prêtres d’Afrique ou d’Amérique latine. Cela peut dépanner pour un certain temps. Cela ne fait que retarder la crise. L’Église ne prépare pas l’avenir. Elle est comme en panne d’imagination. On pense faire du nouveau en changeant les meubles de place. Le livre Trop tard ? est peut-être plus d’actualité aujourd’hui qu’il ne l’était en 2002.

NDC – Qu’en est-il alors de l’annonce de l’Évangile ?

N. P. – Ce n’est pas le déclin de l’Église qui est le plus grave. Je reviens sur ma position. Le plus grave est la disparition de plus en plus accélérée de
la foi chrétienne. Cela est un point important. Nous avons été depuis plus de 40 ans trop soucieux de l’avenir de l’Église. Nous voulions que l’Église soit présente au monde et qu’elle s’adapte. Je pense maintenant que nous devons plus que tout annoncer Jésus Christ afin qu’il soit connu et aimé. Il est important que les gens développent une relation avec Jésus. Il y a une urgence de ce côté. Il nous faut réellement réentendre l’Évangile dans la  fraîcheur de la première annonce. Il est intéressant de constater que lorsque Jésus annonce le Royaume de Dieu il ne nous invite pas à participer à un
nouveau culte. Il annonce que les aveugles voient, que les sourds entendent et que les boiteux marchent avec aisance. L’Église s’est trop occupée
d’elle-même. Il faudrait vraiment s’assurer que lorsqu’on ferme une paroisse il demeure sur ce territoire un petit groupe de personnes qui aiment Jésus et qui désirent le faire connaître. Il est urgent de redécouvrir l’Évangile.

NDC – Que risque-t-il d’arriver si rien ne se passe ?

N. P. – Les gens sont devenus indifférents. Il y a des intellectuels qui disent que l’Église a fait son temps.Elle appartient au passé. L’Église c’est pour les musées. Ce n’est pas dangereux un musée. Il y a de la nostalgie chez les plus âgés. Les plus jeunes n’en pensent rien. J’ose dire que nous sommes en train de baisser les bras. Plusieurs personnes pensent que nous n’arriverons à rien avec le système actuel. Neuf évêques ont été nommés au Québec l’an dernier selon un processus ancien et secret.

Nous ne sommes pas fidèles à une tradition qui prévalait au quatrième siècle où les évêques étaient élus par le peuple et le clergé. Il y avait alors un principe qui disait : ce qui intéresse tout le monde doit être décidé par tout le monde.

Le monde d’aujourd’hui est devenu adulte et on n’en tient pas compte. On traite les laïcs comme des mineurs. La bonne volonté des gens est en train de diminuer. On ne laisse pas d’espace pour créer du nouveau. Il y a actuellement beaucoup moins d’espérance qu’à la fin du concile. La manière dont on exclut les femmes est l’un des problèmes. On ne va pas préparer l’avenir si on ne laisse pas de place aux femmes.

NDC – L’Église parle de plus en plus de la nouvelle évangélisation. Est-ce une bonne idée ?

N. P. – J’ai l’impression en lisant les documents qui viennent de Rome que la nouvelle évangélisation est la promotion du catéchisme universel et non pas l’annonce de l’Évangile. Je vois actuellement une  situation de repli et cela m’inquiète. Les facultés de théologie sont dépeuplées. La foi chrétienne n’a plus d’influence dans les prises de décision qui touchent la société. Elle est de même absente de la culture et des arts. Il faut accepter qu’une autre forme d’Église prenne naissance.

NDC – Suggérez-vous des pistes pour favoriser la nouvelle évangélisation ?

N. P. – Les évêques procèdent depuis plusieurs années à la fermeture de paroisses. Je pense qu’il faudrait essayer de voir si on peut garder sur le territoire une petite communauté à laquelle l’évêque pourrait donner comme mission de lire, de méditer et de vivre l’Évangile. Cette communauté pourra trouver son rythme pour célébrer l’eucharistie et la réconciliation. Je pense que l’avenir appartient aux chrétiens qui vont redécouvrir l’Évangile comme Bonne Nouvelle et qui vont l’intégrer dans leur vie et dans le culte. Il faudra leur donner de l’espace. Je pense que les gens doivent découvrir dans l’Évangile une force de libération.

Ce qui doit être premier, c’est l’amour, l’attention aux autres, aux petits et aux pauvres. Toute la question est de redécouvrir où est Dieu. Dieu n’est pas que dans nos églises. Dieu demeure chez les gens qui souffrent et chez ceux qui aident les souffrants. Il est chez les pauvres et ceux qui font la promotion de la justice. Je donne un cours à l’université sur Dieu. La ligne de fond est qu’il faut connaître Dieu qui est amour. Pour ma part je rêve que l’Église devienne assez pauvre et dépouillée pour redécouvrir l’Évangile.

Pourquoi les gens ne viennent-ils plus à l’église pour le sacrement du pardon, pour le mariage et pour les funérailles ? Les gens ont des raisons lorsqu’ils quittent. C’est souvent une question de relations. Je ne saurais pas quoi répondre si on me demandait si j’ai confiance en l’avenir. Je serais embêté parce que cela pourrait à un moment donné s’écrouler pour de bon. •