La nouvelle évangélisation

Souletie Jean LouisLa réflexion sur la nouvelle évangélisation intéresse au plus haut point le théologien Jean-Louis Souletie, directeur de l’institut supérieur de liturgie à l’institut catholique à Paris. Il a rédigé sur ce sujet un document destiné aux évêques français. 

NDC – Comment avez-vous réagi lorsque le pape Benoît XVI a proclamé une Année de la foi ?

Jean-Louis Souletie – Je me suis dit que c’était une bonne idée parce nous vivons présentement ce qu’on appelle une «crise de la foi». J’ajoute tout de suite que la foi est peut-être toujours en crise. Le croyant est toujours interpelé par la Parole de Dieu. Cette parole provoque notre foi. Il est intéressant de constater que cette année de la foi survient après que le pape ait rédigé des encycliques sur l’espérance et sur la charité. Nous devons nous interroger sur ce que cela veut dire de croire en Dieu et en Jésus Christ.

NDC – Est-ce que cela a pour vous un sens que le pape ait fait coïncider l’Année de la foi avec la célébration du cinquantième anniversaire de l’ouverture du concile Vatican II ?

J.-L. S. – Votre question est intéressante parce qu’un magazine français m’a demandé de rédiger une série d’articles qui font le lien entre l’Année de la foi et les documents du concile Vatican II. J’ai rédigé ces articles et je me suis rendu compte que les grandes intuitions de Vatican II ne sont compréhensibles qu’à l’intérieur d’un regard de croyant. Ce ne sont pas des intuitions sociologiques. On dit que Vatican II a été un concile pastoral. Il n’est pas que cela. Il y a dans Vatican II une vraie doctrine de la foi. Sans cette doctrine, le concile n’a aucun sens.

NDC – Qu’est-ce que cela veut dire ?

J.-L. S. – Prenons la constitution Dei Verbum sur la Parole de Dieu. Nous voyons bien que la Parole de Dieu c’est le Christ. Cette parole vient toujours bouleverser le croyant en lui posant cette question : est-ce que tu crois en moi ? Saint Paul a écrit dans la lettre aux Romains que la foi naît de la prédication de l’Écriture. Je peux aussi prendre l’exemple de la Constitution sur l’Église. L’Église est définie comme un mystère. Entrer dans le mystère du peuple de Dieu ne peut procéder que de la foi en Jésus Christ. La constitution sur la liturgie a elle aussi un lien avec la foi. La liturgie c’est l’Église en prière qui écoute la Parole de Dieu et qui répond par le sacrifice de louange à Dieu. Notre liturgie est centrée sur le mystère pascal. On peut ainsi passer en revue les autres documents conciliaires et constater qu’ils ont tous un lien avec la foi.

NDC – N’est-il pas aujourd’hui plus difficile de croire ?

J.-L. S.- Le monde des pays du Nord vit une vraie crise qui concerne toutes les institutions. L’État, les partis politiques, la famille et les religions sont affectés par cette crise. La foi souffre particulièrement de cette crise. Une question est posée : quel intérêt y-a-t-il de croire en Dieu ? Les jeunes générations posent cette autre question : qu’est-ce que cela change dans la vie de croire ? Les Églises sont invitées à manifester concrètement que la foi en Jésus Christ change des comportements individuels et sociaux. Les nouvelles générations demandent la cohérence entre ce que les Églises enseignent et l’action qu’elles préconisent.

         Je pense que les gens sont prêts à croire mais ils sont prêts à croire en tout. Ils sont ouverts à la foi bouddhiste, à la tradition musulmane ou à la foi chrétienne. Ils posent une question à toutes ces traditions : est-ce qu’il y a une cohérence entre ce que vous annoncez et ce que vous vivez dans la société ? Est-ce que l’Évangile a la puissance de transformer les rapports humains dans le sens de la paix, de la justice et du respect d’autrui ? Voilà ce qui nous est demandé.        

NDC – Autrefois le catéchisme suffisait pour alimenter la foi. Aujourd’hui, il ne suffit plus. Pourquoi ?

J.-L. S. – Le catéchisme suffisait parce que nous étions chrétiens. Ce n’est pas le catéchisme qui nous faisait chrétiens. Nous naissions dans une famille chrétienne et nous étions plongés dès les premiers jours de notre existence dans une ambiance chrétienne. Le catéchisme venait mettre des mots sur une expérience religieuse que nous avions reçue par la vie familiale, la société et même la culture. Les enfants qui naissent aujourd’hui dans nos pays ne naissent pas automatiquement chrétiens. Il y a une grande rupture de transmission de la foi.

NDC- Selon vous, il a toujours été difficile de croire. Pourquoi ?

J.-L. S. – La foi a peut-être toujours eu le statut de crise au sens du mot grec krisis qui signifie jugement, discernement et décision. La foi c’est toujours la Parole de Dieu qui s’approche de nous et qui demande à être crue. Cela met l’homme en crise. Abraham, Moïse, les patriarches et les prophètes se sont retrouvés dans des situations où ils ont dû discerner l’appel de Dieu. J’aime beaucoup les pages des évangiles qui racontent les tentations de Jésus au désert. Comment Jésus sait-il que c’est la parole de Satan qui est mensongère ? On peut répondre qu’il est le fils de Dieu. Il demeure qu’il a été soumis à la tentation. Nous avons encore aujourd’hui à discerner la parole de vérité de celle qui est mensongère. Jésus a fait ce discernement en en appelant aux Écritures où il est écrit : «Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu.»

NDC – Il y a des personnes qui craignent pour l’avenir de la foi car elles ont peur que l’on ne puisse plus la transmettre aux jeunes générations. Que pensez-vous de cette attitude ?

J.-L. S.- Nous risquons d’être fascinés par la peur. Je ne cède pas à la peur par décision de foi et sans doute aussi par tempérament. Nous pouvons lire ceci au livre du Deutéronome : «Souviens-toi de ton futur.» Nous ne devons pas nous mettre la tête dans le sable. Nous vivons une vraie crise avec de vrais enjeux. Il faut réfléchir à ce qui se passe et ne pas se tromper dans notre analyse. Il ne faut pas être mobilisé par la peur. Regardons les difficultés et tâchons de mettre en œuvre ensemble des démarches qui conviennent pour la nouvelle évangélisation. La peur risque de provoquer chez nous un raidissement et une crispation. Nous avons besoin d’un exercice de discernement large qui sollicite les charismes de tous pour comprendre ce qui se passe au niveau mondial. Je ne suis pas pour le fait de dramatiser la situation. J’opte plutôt pour un réalisme confiant.

NDC – Est-ce que les moyens de communications modernes peuvent contribuer à la nouvelle évangélisation ?

J.-L. S – Les moyens de communication peuvent faire beaucoup de choses mais ce ne sont que des moyens. Ils sont polyvalents. Cela dépend de la manière dont nous les utilisons. Ils sont des outils à notre disposition. Je pense au travail que font les dominicains avec les retraites du Carême disponible sur Internet. Cependant, les moyens seront toujours des moyens. La question principale est celle-ci : l’Évangile est au service de quelles actions ? Le problème est la cohérence qui doit exister entre l’annonce de l’Évangile et ce qu’il inspire de faire. L’Évangile doit transformer nos vies. L’Église doit pouvoir inviter à «venir voir». Il faut des lieux où l’Évangile se réalise en actes. L’Évangile a toujours été une puissance de transformation en faisant la promotion de la fraternité, de la justice et de l’égalité des personnes. C’est ce que l’Église a toujours fait dans l’histoire. Je pense aux hospices qui ont été ouverts au Moyen Âge. À d’autres époques, on a connu des prêtres qui ont rassemblé de femmes et des hommes pour s’occuper des enfants de la rue. Nous pourrions faire toute une liste des initiatives qui ont été prises au nom de l’Évangile pour améliorer les conditions de vie des malades, des pauvres, des femmes violentées. Il y a même des ordres religieux qui ont été créés pour libérer les esclaves. Il faut ouvrir des forums publics pour inviter toutes les personnes de bonne volonté à prendre la parole pour discerner ce qu’il convient de faire pour l’homme d’aujourd’hui.

NDC – Risque-t-il d’y avoir des chocs dans l’Église sur la manière de voir la nouvelle évangélisation ?

J.-L. S. – L’histoire nous enseigne que les grands chocs internes ont toujours existé, notamment au moment des grandes ruptures de la tradition. On pense à ce qui est arrivé à la fin de la vie de saint Augustin et aux questions posées au moment de la découverte des Amériques. La réforme protestante a été un tournant important. L’Église sait que ces chocs existent mais elle ne peut pas les prévoir. Il y a divers regards dans l’Église car le monde est devenu si complexe que cela est normal. L’important est de pouvoir vivre la diversité dans une communion, sinon le message n’aura pas de crédibilité.

 Photo : J. Martineau