Jean Monbourquette : un homme de coeur

Monbourquette JeanLe père Jean  Monbourquette o.m.i. est très bien connu par un vaste public. Ses livres sur le pardon et le deuil sont largement diffusés. Ils sont traduits en plusieurs langues. Aujourd’hui, à l’âge de 76 ans, il trace pour nous le bilan d’une carrière qui a débuté à l’âge de 42 ans alors qu’il a quitté le ministère paroissial pour entreprendre à San Francisco des études en psychologie. C’est ce nouveau départ qui l’a amené à enseigner, à écrire et à prononcer un grand nombre de conférences. Jean Monbourquette  a réalisé la vie  dont il rêvait à l’âge de 19 ans. Il est devenu un « médecin des âmes ».

NDC – J’ai été étonné en lisant le livre Médecin de l’âme que vous n’ayez pas manifesté dès votre jeune âge le désir de devenir prêtre?

Jean Monbourquette – Ce choix s’est fait à l’âge de 19 ans, à la fin de la deuxième année de philosophie. Les finissants devaient dévoiler leur vocation devant la classe. Je me suis rendu au tableau et j’ai écrit le motmédecin. Je suis descendu de la tribune et après une hésitation, je suis retourné au tableau pour compléter et j’ai ajouté« … des âmes ». C’est à la suite de cela que j’ai entrepris des études pour devenir prêtre chez les Oblats de Marie Immaculée.

NDC – Vous devenez prêtre et vous exercez différentes tâches avant d’aller étudier la psychologie. Pourquoi?

J. M. – J’ai enseigné le français dans une école secondaire. Je suis même allé me perfectionner à Paris,  à la Sorbone. De retour au pays, j’ai peu à peu constaté que l’enseignement ne me convenait plus. J’ai connu des épisodes dépressifs et j’ai donné ma démission. J’ai été vicaire de paroisse plusieurs années. J’ai pris le goût de lire des livres de psychologie.  Je me suis décidé à demander au père provincial d’aller étudier la psychologie à San Francisco. Je voulais compléter mon sacerdoce avec la psychologie car c’était mon rêve de faire le lien entre la psychologie et l’expérience spirituelle.

La psychologie s’était développée loin de la spiritualité. Je pense à Freud qui niait toute spiritualité. Je croyais vraiment qu’il y avait un lien à faire. Carl Jung, le fondateur de l’école d’analyse, disait que cela ne se pouvait pas que les œuvres d’art et les œuvres religieuses soient seulement la sublimation de la sexualité comme le pensait Freud. Carl Jung pensait qu’il y avait un centre spirituel dans la personne. Il avait lu les écrits chrétiens et hindous et il a découvert ce qu’il appellel’imago Dei, l’image de Dieu en soi, l’âme habitée par le divin.  Sa découverte est basée sur le récit de la création du livre de la Genèse où il est écrit que Dieu créa l’homme et la femme à son image et à sa ressemblance. J’ai vu dans la pensée de Jung une unification de la psychologie et de la spiritualité. C’est cela que je cherchais. C’est le thème que j’ai exploité depuis ce temps dans mes livres et dans les ateliers que j’anime.

Le père provincial a considéré ma demande. Cela se passait en 1975. Il était mal pris car tous ceux qu’il avait envoyés étudier la psychologie avaient quitté les Oblats. Je lui répondis que cela n’était pas mon intention, même si cela pouvait être une bonne idée…

NDC – Vous dites que la psychologie est subordonnée à l’âme humaine. La psychologie semble enseigner le contraire. Qu’en pensez-vous? 

J. M.-Les psychologues laissent partir la personne lorsqu’ils ont terminé de traiter le côté émotionnel de la personne. Je donnais un jour une conférence sur le deuil et je disais qu’il y avait aussi la dimension spirituelle que nous pouvions traiter lorsque la personne s’était libérée de ses émotions. On pouvait alors aborder la question du sens de la vie, du pardon à accorder et de l’héritage à recevoir de la personne aimée. Il y avait un psychologue dans l’assistance. Il s’est levé pour dénoncer mon propos. Il disait que nous n’avions pas à questionner le sens de la vie pourvu que la personne se sente bien.  Je pense que le traitement est incomplet si nous n’abordons pas la question du sens de la vie. Je remarque aujourd’hui que de plus en plus de psychologues reconnaissent le côté spirituel de la démarche de guérison.

La spiritualité n’est pas la religion. Il s’agit de l’âme habitée par le divin. La psychologie ne nomme pas le divin. La religion chrétienne nous enseigne par Jésus qu’il s’agit du Père tout amour. Toutes les religions décrivent Dieu. Je n’ai pas rencontré de personnes qui nient la théorie de Carl Jung qui dit que l’âme est habitée par le divin.

« En n’accordant pas le pardon, la personne est aux prises avec l’offenseur. Elle désire se venger. En se vengeant, l’agresseur va de nouveau attaquer. Une danse infernale se produit alors. Elle vient contaminer la vie intérieure. L’agresseur habite en nous, même s’il est parti. » 

NDC – Est-ce que l’envie de remettre en question votre sacerdoce s’est présentée durant vos études?

L. M. – Cela m’a effleuré l’idée… Je me suis questionné mais j’ai constaté que j’étais en train de réaliser un vieux rêve, devenir un médecin des âmes. J’aimais mon sacerdoce et je croyais qu’avec la psychologie je serais ainsi plus utile aux personnes. Je remarque que lorsqu’on prêche à une personne, elle ne nous écoute pas. Par contre, elle nous écoute si on se met à décrire une démarche psychologique. Alors, on peut l’amener vers la spiritualité. J’ai donné dernièrement une session sur le guérisseur blessé. Je disais que l’âme était habitée par le divin. Une femme est intervenue en disant qu’elle avait coupé tout contact avec l’Église. Elle voulait reprendre contact avec la vie spirituelle. Elle me demandait comment elle pouvait le faire? Je lui répondis en lui disant qu’on recommence là où on a terminé. 

NDC – J’ai observé en lisant votre livre que vous deviez être un homme qui a de l’intuition car vous avez écrit tout au long de votre carrière des livres qui ont connu du succès?

J. M. – C’est vrai… J’ai écrit un livre sur le deuil. Ce livre s’est vendu à plus de 500 000 copies et il a été traduit en 12 langues. Celui sur le pardon dépasse les 200 000 copies. Il a même été traduit en chinois. Je sens ce dont les gens ont besoin. Je pense au livre sur le pardon. J’avais de la difficulté à pardonner à une personne. Je me suis mis à lire sur le pardon. J’ai constaté que le pardon n’est pas une démarche automatique. On ne peut accorder le pardon qu’après avoir fait une longue démarche personnelle. J’ai décrit cette démarche.

NDC – C’est là que vous avez découvert l’importance du pardon qui se fait à l’intérieur de soi indépendamment de l’offenseur.

J. M. – Il y a des personnes qui ont été offensées qui attendent que l’offenseur demande pardon. Je dis que si je suis offensé, je peux me guérir sans avoir devant moi l’offenseur qui me demande pardon. Dans un contexte idéal, l’offenseur devrait demander pardon.

Que fais-tu avec la blessure causée par l’offense? La blessure pourrit au-dedans de soi. Elle cause du ressentiment et ce ressentiment contribue à entretenir la blessure. La personne continue à ressentir la blessure. Cela ne finit plus! LeSimonton Cancer Center en Californie demande que les personnes accordent des pardons avant de subir une chimiothérapie ou une radiothérapie. Les traitements donnent ainsi de meilleurs résultats.

En n’accordant pas le pardon, la personne est aux prises avec l’offenseur. Elle désire se venger. En se vengeant, l’agresseur va de nouveau attaquer. Une danse infernale se produit alors. Elle vient contaminer la vie intérieure. L’agresseur habite en nous, même s’il est parti. Je donne un exemple.  Un patron dit à un employé qu’il est stupide. Cet employé retourne chez lui  en entendant la voix du patron. Il se dit : « Non, je ne suis pas stupide. » L’agresseur est entré en lui. On devient vite sadique si on ne fait pas attention. On répand la contamination que l’on a subie et pour se défendre. La situation s’envenime et on n’hésite pas à dire à une autre personne qu’elle est stupide. Il faut arrêter cela.

Je donnais une session sur le pardon en France. J’ai rencontré un père qui avait subi l’inceste de la part de son père. Il avait été contaminé. Il avait des tendances à regarder son garçon nu par le trou de la serrure. Je lui ai dit qu’il avait beaucoup souffert et il fallait qu’il pardonne à son offenseur. J’ai ajouté cette question : « Veux-tu à ton tour contaminer la vie de ton garçon? » Il a compris cela et a fait un pardon avec son père. Il s’est délivré des tendances homosexuelles vis-à-vis de ses enfants.

« Pour moi, la grande maladie du XXIe siècle, c’est la perte de l’âme. 

On n’enseigne plus aux personnes qu’elles ont une âme! 

On ne leur apprend plus à regarder au-dedans d’elles-mêmes, à entendre le secret de leur cœur. ».

 

NDC – Votre point de vue n’est pas partagé par d’autres psychologues de même que par des psychiatres…

J. M. – Je sais que le Dr Mailloux est contre. Je dis : où va s’arrêter la souffrance si je passe mon temps à remettre à l’autre? Cela peut durer des générations. Je pense à ce qui est arrivé à mon père qui était Acadien. Il était associé à un oncle dans la tenue d’un hôtel. Il voulait l’acheter mais la grand-mère a préféré vendre à son fils. Mon père était un Acadien fier. Il se faisait du mauvais sang à cause de cette situation. Il n’a jamais remis les pieds dans cet hôtel. Il était blessé et il est mort du cancer à l’âge de 53 ans. Je ne voulais pas entrer dans ce ressentiment et ainsi me détruire. J’ai souvent voulu me venger mais j’ai constaté que cela menait à une impasse.

Je suis chrétien et je crois qu’on peut demander à Dieu la grâce du pardon lorsqu’on fait son possible pour se guérir. J’ai reçu cette grâce. Je me suis guéri et je prie pour que la personne qui m’a agressé se convertisse.

NDC – Vous avez été souvent malade au cours des dix dernières années. Il y a eu un accident cérébro-vasculaire ainsi qu’une greffe du rein. Est-ce que vous avez été ébranlé?

J. M. – Je suis un batailleur. J’ai perdu l’usage de la parole et de l’écriture lorsque j’ai été victime d’un ACV. Je ne pouvais pas lire. Je me suis donné une année pour me rééduquer. J’ai pris toutes sortes de moyens pour me guérir. Je voulais encore parler aux foules. Je croyais que ma mission n’était pas terminée. Cette étape de ma vie a été difficile du point de vue spirituel. J’en voulais à Dieu. J’avais donné ma vie et je voyais mon corps attaqué par la maladie. Durant cette période, je ne pouvais pas dire la messe. J’ai toujours gardé une lueur d’espoir même si j’ai plongé dans le noir. J’ai encore fait dimanche dernier un petit ACV. Le bras gauche est devenu insensible. Je prends des médicaments. J’ai toujours l’espoir de travailler et de revivre. C’est cet espoir qui me soutient.

NDC – Vous terminez votre livre en lançant un appel. Vous plaidez pour l’urgence de retrouver la place de la spiritualité dans la vie. Pourquoi?

J. M. – Les gens ne pensent plus qu’ils ont une âme. Il y a un centre spirituel qui les habite. Ce centre leur fait surmonter les obstacles. Je connais des catholiques qui n’ont pas de spiritualité. Je me fais un devoir de leur dire que nous avons une âme et une dimension spirituelle.

NDC – Est-ce que vous pensez à la mort?

J. M. – Je n’y pense pas trop… J’ai écrit un livre avec Denise Russel qui portait sur les précieux moments de la fin de la vie. J’ai dû arrêter de l’écrire parce que cela me faisait trop réfléchir à la mort. Cela me déprimait. Je me suis mis à l’ouvrage deux ou trois fois avant de le terminer. Nous sommes invités toute notre vie à accepter les petites morts et à faire le deuil à la suite de pertes que nous subissons tous. Ces petites morts nous préparent à la grande mort. Je me sens prêt à affronter la mort. Je n’aime pas la souffrance. Ma foi est vivante et j’espère rencontrer le Père très aimant.

 

MÉDECIN DE L’ÂME

Le livre Médecin de l’âme renferme une biographie de Jean Monbourquette. En lisant ce livre, les lecteurs connaîtront mieux sa vie. D’autre part, ils seront amenés à comprendre le développement de sa pensée. Un homme, quel qu’il soit, évolue au fil des années et de nouvelles préoccupations font leur apparition. C’est à la découverte de cette évolution que nous convie Isabelle d’Aspremont Lynden. Nous découvrons un homme, un prêtre, profondément humain.

Isabelle d’Aspremont Lynden, Médecin de l’âme, Éditions Novalis, 126 pages, 15.95$

 

 

 

Jean Monbourquette : à la recherche de sa mission

Monbourquette JeanCet article a paru dans le numéro de novembre 2000 de la revue Notre-Dame du Cap

À la recherche de sa mission

par Jean Monbourquette 

Cet article a paru dans le numéro de novembre 2000 de la revue Notre-Dame du Cap

NDC - Comment cela se fait-il que vous ayez écrit un livre sur la mission personnelle?

J. M. - J'ai eu un jour une conversation avec une psychologue qui travaille dans un hôpital. Elle me disait que les personnes qui venaient la consulter étaient les infirmières et les autres professionnels qui travaillent dans cet hôpital. Plusieurs de ces personnes ne savaient pas où elles allaient dans la vie. Quelques unes d'entre elles souffraient d'épuisement alors que d'autres ne trouvaient pas de sens à leur vie. C'est à partir de cette conversation que j'ai commencé à réfléchir sur le sens de cette crise que traverse beaucoup de personnes. Il faut savoir qu'une personne qui ne trouve pas sa mission ne peut pas donner de sens à sa vie. La mission personnelle consiste à trouver sa place dans l'univers et à se sentir utile.

NDC - Pourquoi avez-vous tenu à utiliser le mot mission?

J. M. - J'aurais pu utiliser trois mots: vision, mission et vocation. Le mot vocation a ici une couleur très religieuse. Il se peut cependant que l'édition française du livre utilise le mot vocation car ce mot a une connotation moins lourde en France . J'ai utilisé le mot mission en lien avec la littérature américaine qui parle beaucoup de la mission des compagnies, de la mission des groupes et des personnes. C'est ainsi que je peux dire que la mission personnelle est une inclination du coeur pour un genre d'activités qui compte pour la communauté. L'aspect de l'inclination, de l'enthousiasme et de la passion est très important pour la personne. Il faut que notre mission soit reconnue dans la communauté. Il s'agit d'un charisme personnel.

NDC - Est-ce que la mission d'une personne peut être en lien avec le travail qu'elle exerce?

J. M. - Il y a une différence entre un travail, un métier, une profession et la mission. L'idéal serait que le travail, le métier et la profession aillent dans le sens de la mission. C'est alors le parfait bonheur parce qu'on a pas l'impression de travailler. La personne se réalise vraiment. Je peux prendre l'exemple de la profession médicale. J'ai connu des médecins qui devaient faire de la médecine pour plaire aux parents. Ils ont exercé cette profession pour des raisons extérieures à eux-mêmes. Un médecin qui n'est pas dans sa mission va s'en ressentir. Il va vivre avec un malaise constant s'il choisit cette profession uniquement pour faire de l'argent ou pour avoir un statut social.

NDC - Vous affirmez que la connaissance de soi est le facteur principal qui contribue à la découverte de la mission personnelle. En quoi cela est-il nécessaire?

J. M. - La connaissance de soi est absolument nécessaire. Nous devons découvrir nos rêves et notre propension à faire telle ou telle chose. Cette découverte peut être longue et laborieuse comme peut aussi être courte et facile. Mozart a découvert sa mission rapidement vu que son talent était énorme. Il a connu son chemin dès l'enfance. Je pense qu'il y a des personnes qui ne trouvent pas leur mission. Elles font un travail et elles tolèrent cette situation. Elles pensent à prendre leur retraite. Dans le fond, elles s'occupent. Ces individus jouent au golf ou ils font de la peinture. Ils ne se connaissent pas réellement. Ils n'ont pas découvert leur mission.

NDC - Comment peut-on découvrir sa mission?

J. M. - Jospeph Campbell a écrit qu'il s'agit de «suivre sa ligne de bonheur». Je pense que la personne doit s'engager dans sa ligne d'enthousiasme et de passion. Elle va réussir quelque chose parce qu'elle est passionnée par son travail même si celui-ci peut être fatigant à l'occasion.

Je connais des personnes qui ont travaillé une bonne partie de leur vie tout en ne réalisant pas leur mission. Je peux vous raconter l'histoire d'un réalisateur de télévision qui faisait un bon travail mais, arrivé à l'âge de quarante ans s'est dit: «Je ne ferai pas cela toute ma vie.» Cet homme avait une passion pour la restauration et pour l'accueil. Il a fondé une petite entreprise familiale et je peux vous dire que ses affaires réussissent très bien. Son commerce a pris de l'expansion et les membres de sa famille travaillent avec lui et il est très content d'avoir fait ce choix. C'est à quarante ans qu'il a choisi sa mission. C'était pourtant un bon réalisateur mais il ne vivait pas sa mission.

NDC - Vous racontez que vous avez dû faire un choix de mission vers l'âge de quarante ans. Comment cela s'est-il passé?

J. M. - J'avais une passion. Je lisais des livres de psychologie. Je suivais aussi des cours. C'est à l'âge de 42 ans que je me suis décidé à demander à aller étudier en psychologie. Je pensais que la psychologie allait m'aider à compléter mon sacerdoce. Je me souviens que durant mon adolescence j'avais écris mon rêve. Je voulais devenir un médecin des âmes. Je ne savais pas ce que cela voulait dire. Je pense aujourd'hui que je rêvais déjà de pouvoir m'occuper de la psychologie et de la spiritualité des personnes. J'ai découvert à 42 ans que je pouvais faire le lien entre la psychologie et la spiritualité.

Cette démarche de changement a été difficile à réaliser et j'ai dû persévérer. Les autorités de la communauté ne semblaient pas vouloir approuver mon choix. Elles se disaient: «Que veut-il faire? Va-t-il sortir de communauté? Pour qui se prend-il! Il veut aller étudier à San Francisco. Cela va coûter trop cher.» Mon curé était en faveur de mon choix et il m'a dit: «C'est là que tu dois aller.» J'ai franchi les obstacles qui s'accumulaient sur mon chemin jusqu'à ce que je devienne psychologue.

NDC -Je pense à des situations qui ont été vécues par des personnes publiques. Mère Teresa et Jean Vanier ont connu de grands changements dans leur vie. Quelque chose de nouveau est arrivé dans leur vie et ces personnes ont découvert leur mission...

J. M. - Mère Teresa était membre d'une communauté enseignante. Elle demandé à ses supérieures pendant une période de sept ans d'aller s'occuper des moribonds à Calcutta. On lui refusait de faire ce choix. Son directeur spirituel lui a un jour permis de sortir de communauté pour en fonder une autre et cette nouvelle congrégation a pris un essor incroyable. Son projet la tiraillait de l'intérieur. Elle travaillait dans une communauté enseignante mais elle n'aimait pas cela.

D'autres personnes peuvent nous lancer des appels. L'univers nous donne des signaux. Il se peut que ces appels correspondent à ce qui se passe à l'intérieur de nous. Souvent des personnes traversent un grand deuil et c'est à ce moment qu'elles découvrent leur mission. J'ai connu une femme qui avait été violentée. Elle a fondé une maison d'accueil pour femmes battues après s'être guérie. Elle a une immense compassion pour les femmes qui ont été les victimes de violence.

 NDC - Vous semblez dire que vivre un deuil est un élément essentiel à la découverte de sa mission. Pourquoi?

J. M. - Oui le deuil est essentiel sinon la personne n'a pas d'avenir. La mission réside dans le futur. La personne qui vit un deuil très pénible reste attaché au passé. Il faut être ouvert au futur. Nous devons faire le nettoyage des deuils et des blessures. C'est pour cela que je parle du deuil et du pardon afin que la personne puisse s'ouvrir à de nouvelles perspectives sinon elle va rester bloquer et rouler dans les mêmes sentiments.

NDC - Iriez jusqu'à dire que l'on peut trouver sa mission presque à n'importe quel âge?

J. M. - Je connais des retraités qui découvrent une vieille passion qu'ils avaient perdue. Il y a durant l'adolescence des moments de grâce. Les jeunes ont des visions de ce qu'ils veulent être. Plusieurs perdent ces intuitions à causes des obligations de la survie. Ils doivent gagner un salaire et elles sont rares les personnes qui gagnent leur salaire tout en accomplissant leur mission. Souvent les gens vont exercer un hobby important à côté de leur travail pour se soulager de la pression qu'elles subissent. Cependant, nos rêves de jeunesse ne vieillissent pas. Ils nous poursuivent.

NDC -Vous parlez dans votre livre du phénomène du décrochage scolaire chez les jeunes. Est-ce que cela est lié à la recherche de la mission?

J. M. - J'ai donné une conférence à des parents sur la mission. Un jeune m'a dit: «Je ne savais pas que j'avais une mission à accomplir dans la vie. Je ne savais pas que j'avais une place. Je ne savais pas que je pouvais trouver une place où je pourrais m'épanouir.» La plupart des gens perdent le sens de leur mission. Le sens de la mission est rattaché à l'univers. Il est très motivant pour une personne de trouver une place dans l'univers si cela va dans la ligne de sa passion.

J'ai donné une session et une femme de 23 ans y assistait. C'était une jeune secrétaire administrative qui faisait un burn out. C'est en faisant une recherche sur sa mission qu'elle a découvert qu'elle aimait faire rire, qu'elle avait un caractère de bouffon. Elle a été engagée dans une institution où elle peut justement utiliser ce talent. On lui a donné carte blanche. Elle est très créatrice et elle est heureuse de travailler.

NDC - Comment un jeune peut-il en arriver à trouver sa mission si la société bouche les issus?

J. M. - Il faut d'abord que le jeune ait confiance en soi et qu'il ait bâti une estime de soi pour accepter sa mission. C'est un prérequis indispensable. Il n'aura pas confiance en lui-même s'il a été blessé, s'il n'a pas eu d'encouragements, s'il est démotivé. La clé de la mission résulte de tout l'environnement du jeune. Il y a des jeunes dyslexiques qui ont de la difficulté à apprendre à lire. Ils ne peuvent pas faire une image avec un mot. Plusieurs de ces jeunes risquent de devenir délinquants parce qu'ils développent une colère vu qu'ils ne réussissent pas. Ils font des coups pour se faire remarquer. Tout cela est lié à l'estime de soi.

NDC - Est-ce qu'il y a un lien entre la spiritualité et la mission?

J. M. - Je dis que c'est Dieu qui donne la mission. C'est Dieu qui habite l'âme. Quand tu te connais tu retrouves l'appel de la mission qui est en toi. C'est le fruit du Créateur. Il nous appelle à cocréer le monde. Il nous appelle à participer à sa création. Saint Paul parle des charismes. Ceux-ci nous incitent à faire des choses pour le service de la communauté.

Jean Monbourquette : La route du pardon

Monbourquette JeanJean Monbourquette, o.m.i. enseigne à l'Université St-Paul à Ottawa. Psychologue et conférencier réputé, il a écrit un livre fort important sur le pardon intitulé : «Comment pardonner?», édité par Novalis. Jérôme Martineau avait recueilli ses propos à la suite de la parution de ce livre. Cette entrevue a été publiée dans la Revue Notre-Dame du Cap de mars 1995.

 

Il est intéressant de constater que le pardon est revenu à la mode. Je ne devrais pas parler de mode, car le pardon dépasse les modes. Il est lié à la vie. Nous devions cependant trouver de nouveaux mots pour parler de cette réalité humaine et spirituelle. Jean Monbourquette a relevé ce défi.

La route du pardon

Jean Monbourquette, o.m.i. enseigne à l'Université St-Paul à Ottawa. Psychologue et conférencier réputé, il a écrit un livre fort important sur le pardon intitulé : «Comment pardonner?», édité par Novalis. Jérôme Martineau avait recueilli ses propos à la suite de la parution de ce livre. Cette entrevue a été publiée dans la Revue Notre-Dame du Cap de mars 1995.

Il est intéressant de constater que le pardon est revenu à la mode. Je ne devrais pas parler de mode, car le pardon dépasse les modes. Il est lié à la vie. Nous devions cependant trouver de nouveaux mots pour parler de cette réalité humaine et spirituelle. Jean Monbourquette a relevé ce défi.

NDC - Qu'est-ce qui vous a amené à écrire un livre sur le pardon?

J.M.- Je me suis aperçu que j'avais de la difficulté à donner un pardon à quelqu'un. Cela faisait trois ans que je travaillais à cela. Je priais et j'ai même fait une retraite afin de régler ce problème. Je ressentais toujours de l'agressivité. C'est alors que je me suis demandé si je ne devais pas procéder autrement, car pour moi le pardon est une dimension essentielle de la vie chrétienne.

Cette démarche m'a permis de remarquer que je percevais le pardon comme quelque chose de magique. Vous savez on dit souvent aux enfants de se pardonner à la suite d'une querelle. Ma recherche m'a fait découvrir que le Seigneur nous demandait de se mettre d'abord dans une attitude de pardon avant de pardonner. Je dois reconnaître, avant de pardonner que ma sensibilité a été blessée. Ce n'est qu'après avoir reconnu cela et m'être guéri que je pourrai effectivement donner un pardon complet.

GUÉRIR CE QUI EST BLESSÉ

NDC - C'est à partir de ce moment que vous avez regardé ce qui se passait au point de vue psychologique. Qu'avez-vous découvert?

J.M.- La personne doit se soigner avant de penser à l'autre. Il y a certaines blessures qui sont réactivées lorsqu'une personne nous fait mal. L'expérience montre aussi que l'on se fait blesser toujours au même endroit. On essaie de pardonner mais il y a quelque chose qui nous retient. Nous devons alors prendre un recul afin de mieux se connaître et ainsi courir la chance de guérir cette partie de soi qui est blessée.

J'ai aussi remarqué que la personne blessée ressent une honte parce qu'elle croit qu'elle s'est fait avoir. Elle se sent dépendante. Alors, elle se montre forte face à son agresseur. Elle se promet d'être indépendante et de ne plus se faire avoir.

NDC - Il arrive donc que l'on veuille pardonner à quelqu'un mais nos émotions nous empêchent de passer à l'acte...

J.M.- Oui, le morceau est souvent trop gros. L'émotivité ne veut pas pardonner. Des problèmes peuvent survenir si on se force à pardonner. La personne dirige alors ses énergies vers l'autre au lieu d'essayer d'abord de se guérir. Il faut d'abord nettoyer la blessure pour que le pardon survienne.

NDC - Il arrive que l'on donne de faux pardons!

J.M.- J'ai connu des gens qui avaient une certaine honte à ne pas pardonner. Alors, ils donnaient le pardon et c'était pour eux une manière de se montrer grand vis-à-vis l'offenseur et de se sortir de la honte.

En fait, la personne veut montrer à l'autre qu'elle n'a pas été offensée si profondément que cela et elle lui dit : «Vois comme je suis grande et supérieure à toi au point de vue moral.» Le pardon devient à ce moment une défense et non pas un acte spirituel.

RESSENTIMENT ET VENGEANCE

NDC - Vous dites que celui qui ne pardonne pas peut difficilement vivre dans le présent. Comment pouvez-vous dire cela?

J.M.- Il arrive que la blessure soit grave et le fait de ne pas pardonner affecte toute la vie. La personne a mal et il y a des risques d'amour que la personne ne prendra pas de peur de se faire blesser à nouveau. Toute l'énergie de la personne est alors mise sur la blessure au lieu de construire sa vie.

Le grand danger consiste à entretenir le ressentiment. Le souvenir revient toutes les fois que se présente une situation semblable. L'adrénaline monte, cela fait mal et la personne ne sait plus quoi faire. Le ressentiment démolit et stimule l'agressivité.

NDC - N'y a-t-il pas de fausses pistes de pardon qu'il faut proscrire comme par exemple celle d'éviter les énergies négatives?

J.M.- Le Nouvel Âge considère que l'agressivité et la colère sont composées de toute une série d'émotions négatives. Je ne suis pas d'accord avec cela. Il ne faut pas taire notre colère. Je ne dis pas cependant qu'il faut passer à la vengeance. Une saine colère peut être utile pour garder sa santé mentale. Je vais à ce moment accueillir ma colère et mon désir de vengeance sans prendre cette route-là.

Ces émotions peuvent cependant devenir négatives si elles prennent le dessus. Il ne faut pas que le mal détruise. Je le répète, la colère doit s'exprimer. Si on la refoule, d'autres problèmes peuvent surgir.

NDC - Il faut donc que la situation soit vidée lorsque le pardon est accordé...

J.M.- La personne offensée doit d'abord décider de faire cesser l'offense. Tu ne peux pas commencer à pardonner si la personne continue à te faire du mal. Jamais, le Seigneur ne nous a demandé de nous laisser détruire. Il nous suggère cependant de sauver notre intégrité personnelle.

Le premier réflexe doit être celui de ne pas se venger. Le pardon commence par un acte de courage qui n'est pas une forme de démission. La personne se dit : «Je n'accepte pas ce traitement.» La réaction doit se faire dans la non-violence. Je pense que Ghandi pourrait nous enseigner des choses à ce sujet: comment peut-on réagir dans la non-violence à quelqu'un qui nous a fait du mal? Je crois que nous jouons le jeu de l'offenseur si nous optons pour la violence.

UN CHEMIN DE LIBÉRATION

NDC - Est-ce que tout se pardonne? Je pense en particulier aux agressions sexuelles...

J.M.- J'ai l'impression que tout se pardonne pourvu que l'on fasse une réelle démarche de pardon. Cela peut être long. Il faut aussi mettre les connaissances acquises par la psychologie au service du pardon à donner. Souvent, il n'y a que les traitements qui peuvent conduire à un réel pardon.

NDC - Diriez-vous que le pardon est aussi un chemin de libération?

J.M.- L'offense fait souvent très mal. La souffrance est forte et la personne risque à son tour de continuer la violence si elle ne guérit pas. Cela s'explique psychologiquement. La personne est impuissante lorsqu'elle se fait faire mal. Il arrive que pour sauver son intégrité, elle prend à son tour le rôle du bourreau.

Je pense aux agresseurs sexuels. La plupart d'entre eux ont été agressés dans leur enfance. Ils se sont identifiés à leur bourreau et ils ont agressé à leur tour. Pour arrêter cette violence, il n'existe pas d'autre chemin que celui de la guérison et du pardon.

NDC - Beaucoup de personnes disent : «Je lui pardonne, mais je n'oublie pas.» Qu'est-ce que cela veut-dire?

J.M.- Cela dépend de ce que veut dire l'expression: «Je n'oublie pas.» En fait, il ne faut pas oublier. Pour pardonner, la personne doit pouvoir se souvenir. Si tu pardonnes réellement, cela veut dire que ta mémoire sera guérie. La mémoire ne fera plus mal.

D'autres personnes signifient par cette expression qu'elles continuent à en vouloir à la personne qui les a offensées. Il arrive que l'expression «Je n'oublie pas» puisse signifier que l'individu tire une leçon de l'événement qui a été vécu. Il a ainsi acquis de la sagesse et de la compassion. Dans ces cas-là, il ne faut pas oublier même si le pardon est donné.

NDC - Vous dites dans votre ouvrage qu'il arrive que l'on ne puisse pas pardonner parce que l'on a peur. Qu'est-ce que cela veut dire?

J.M.- Nous avons souvent peur de la réaction de l'autre. Il arrive que l'on se dise: «Il va recommencer à me faire du mal si je lui pardonne. Il va me maintenir dans un état de victime.» Les personnes ont alors peur de devenir davantage victime de leur agresseur.

C'est ici que je dis qu'une démarche complète de pardon est alors efficace. La personne prend conscience de l'acte de courage qu'elle pose. Elle décide de ne pas entrer dans le climat de violence.

NDC - Est-ce que des groupes à l'intérieur de la société peuvent se donner des pardons?

J.M.- Il est vrai qu'il y a des guérisons qui peuvent se vivre là aussi. C'est ce qu'on appelle un pardon collectif. Toute une population ou un groupe qui a été blessé peut transmettre à ses descendants des blessures subies au cours de l'histoire. Le pardon est possible si l'agresseur reconnaît officiellement qu'il a blessé un groupe. Le seul fait de prendre conscience que l'on a agressé un autre peut mettre les groupes sur la voie du pardon. Cette démarche délivre la collectivité qui se sent victime.

LE PARDON : DON DE DIEU

NDC - Jésus a dit dans l'Évangile qu'il faut pardonner soixante- dix fois sept fois. Que veut dire cette parole?

J.M.- Ce n'est pas le nombre de fois qui est important. Jésus nous dit que nous devons nous mettre dans une attitude de pardon si nous voulons le servir comme disciple. Il faut cependant que je défende mes droits. Mais le pardon a sa place. L'Ancien Testament nous disait que l'on pouvait se venger 70 fois sept fois. Jésus démolit cette loi de la vengeance. Il faut dire qu'au moment où Jésus a vécu, on avait déjà limité la vengeance en la réduisant à oeil pour oeil et dent pour dent...

J'ai assisté à des rencontres d'aumôniers de prison. Ils essaient de faire entrer le pardon dans le système judiciaire. Ils ont fait se rencontrer après une longue préparation homme et femme dont le garçon avait été tué dans un accident d'auto alors que l'homme était ivre.

À la fin du processus, la mère ne voulait pas que l'homme soit puni alors que ce dernier réclamait une peine exemplaire. Le juge a tenu compte de cette démarche lorsqu'il a rendu la sentence.

Il ne faut pas oublier que le pardon est un don. Le pardon nous vient d'abord de Dieu. Nous sommes appelés à nous laisser convertir par l'amour de Dieu et ensuite nous sommes capables de pardonner. Jacques Pohier nous dit que ce n'est pas nous qui pardonnons, c'est Dieu qui pardonne à travers nous. 

Vieillir, une étape de la vie

de Hennezel MarieMarie de Hennezel possède une formation en psychologie clinique et en psychiatrie. Elle est l’auteure de plusieurs livres dont celui qui a pour titre La mort intime qui l’a fait connaître d’un large public. Ce livre a été traduit en vingt langues. Elle a continué à écrire sur ce thème tout en abordant la question de l’euthanasie et de l’humanisation des soins. Marie de Hennezel a aussi été appelée par le Ministre de la santé de la France pour faire des propositions pour une meilleure prise en charge de la fin de la vie. Ce rapport a servi à l’élaboration d’une loi sur le laisser mourir. Cette loi encadre les questions qui sont liées à la fin de la vie. Elle réfléchit maintenant dans ses livres depuis quelques années sur les problèmes liés au vieillissement. Elle déclare : «Je suis de la génération de l’après-guerre. Je constate que mes contemporains vivent de l’angoisse face au vieillissement.» Elle explore avec le philosophe Bertrand Vergely, dans le livre Une vie pour se mettre au monde les questions spirituelles, humaines et philosophiques sur le sens de cette dernière étape de la vie.

Marie de Hennezel possède une formation en psychologie clinique et en psychiatrie. Elle est l’auteure de plusieurs livres dont celui qui a pour titre La mort intime qui l’a fait connaître d’un large public. Ce livre a été traduit en vingt langues. Elle a continué à écrire sur ce thème tout en abordant la question de l’euthanasie et de l’humanisation des soins. Marie de Hennezel a aussi été appelée par le Ministre de la santé de la France pour faire des propositions pour une meilleure prise en charge de la fin de la vie. Ce rapport a servi à l’élaboration d’une loi sur le laisser mourir. Cette loi encadre les questions qui sont liées à la fin de la vie. Elle réfléchit maintenant dans ses livres depuis quelques années sur les problèmes liés au vieillissement. Elle déclare : «Je suis de la génération de l’après-guerre. Je constate que mes contemporains vivent de l’angoisse face au vieillissement.» Elle explore avec le philosophe Bertrand Vergely, dans le livre Une vie pour se mettre au monde les questions spirituelles, humaines et philosophiques sur le sens de cette dernière étape de la vie.

NDC – Pourquoi le fait de vieillir est-il devenu un problème dans notre société ?

Marie de Hennezel – Nous vivons dans une société qui valorise le jeunisme, la forme physique, la rentabilité, la performance et la beauté. Il faut faire les choses rapidement et même faire plusieurs choses en même temps. Le processus de vieillissement nous invite plus à être qu’à faire. Nous faisons face au ralentissement et ultimement à la perte d’autonomie. Un jour nous devrons confier notre corps aux mains des autres. Cette diminution de l’activité physique est désastreuse pour notre société éprise de l’image de la jeunesse. Nous avons en effet un regard très dur sur la vieillesse. Nous véhiculons de même une mauvaise image de cette étape de notre vie. Il y avait dernièrement une affiche publicitaire sur les autobus à Paris où l’on voyait le corps d’un adolescent surmonté d’un visage de vieillard. Il y était écrit qu’il ne fallait pas vieillir trop vite. Ce message disait aux jeunes qu’il est terrible de vieillir. Le visage de vieillard que l’on montrait n’était ni rayonnant ni lumineux. Le visage était triste. Les jeunes se font une perception de la vieillesse comme étant une expérience désastreuse.

NDC – Avez-vous vécu dans votre vie des expériences qui vous ont fait prendre conscience des problèmes liés au vieillissement ?

M. de H. – J’ai commencé à écrire un livre sur le vieillissement alors que je passais la barre de 60 ans. J’ai vécu un été très dépressif. Les documents que je lisais me donnaient le cafard. Je sentais davantage le fait que je pouvais vieillir seule sans que mes enfants soient toujours là pour me soutenir. Je me suis identifiée à cette mauvaise image du vieillissement. J’ai même cru un moment que je n’arriverais pas à écrire ce livre.

C’est durant cet été que j’ai vécu ce que j’appelle un événement symbolique. J’étais partie en Camargue faire du cheval avec ma petite fille. Mon cheval est tombé dans un trou de boue. Il m’a fallu réfléchir à la manière de le sortir de ce trou. J’ai demandé à mon cheval de me sortir de là. Il l’a fait grâce à trois bonds très puissants et j’ai été ramenée sur le bord de ce trou. J’ai réfléchi au sens de cet événement et je me suis dit que cela était très symbolique. Si j’avais rêvé à cela j’aurais interprété le fait que le cheval soit tombé dans un trou de boue et qu’il s’en soit sorti comme devant faire confiance à mes énergies vitales. Cet épisode de vie m’a dit de faire confiance en mes énergies spirituelles. C’est cette énergie qui m’a fait sortir de ma dépression. C’est ce que j’ai fait en rentrant à la maison. J’ai pu reprendre l’écriture de mon livre. J’ai rencontré des personnes âgées lumineuses et rayonnantes. J’ai essayé de comprendre pourquoi elles étaient âgées et heureuses de l’être.

La vie est une suite de naissances. Bertrand Vergely écrit dans une des pages de ce livre qu’il faut mourir pour s’apercevoir que la vie est quelque chose. Pour Marie de Hennezel, il faut constamment sentir que la vie nous porte à travers les âges.

Marie de Hennezel et Bertrand Vergely, Éditions Carnetsnord, Paris, 2010, 222 pages.

NDC – Qu’avez-vous découvert sur ces personnes ?

M. de H. – J’ai découvert que ces personnes ne pensent plus à elles. Elles pensent aux autres. Elles ne vivent plus des préoccupations narcissiques. Elles ont accepté de vieillir. Pour elles, ce n’est plus un problème. Ce sont des personnes qui ont médité sur leur finitude. Elles n’ont pas écarté la question de la mort. C’est ainsi qu’elles peuvent vivre plus profondément tout en étant davantage en accord avec elles-mêmes.

Ce sont aussi des personnes qui ont fait un travail de mise en ordre de leur vie. Elles ont établi la paix avec leur entourage et avec leur existence. Elles se sont pardonné des choses tout en pardonnant aux autres. J’ai vu des personnes qui se sentent plus légères. Tout en continuant à vivre, à découvrir et à apprendre. Il y a du nouveau pour elles dans la vie de tous les jours. Leur vie intérieure grandit. Je peux dire que ces personnes goûtent mieux les joies très simples. Elles sont de même plus sensibles. J’ai remarqué qu’elles ne sentent pas le besoin de combler à tout prix la solitude. Elles ont appris à être de bons compagnons pour elles-mêmes. La vie leur a donné des ressources internes très fortes. Elles sont davantage capables d’accueil. Enfin, j’ai découvert que dans les faits le corps vieillit mais que le cœur et l’esprit ne vieillissent pas.

NDC – Il est donc important de pardonner aux autres et de se pardonner ?

M. de H. – Il ne faut pas traîner derrière soi trop de remords et de rancunes. Il en est de même pour la culpabilité. Cela est trop lourd à porter. Je doute qu’on puisse bien vivre avec cela à quatre-vingts ans. L’univers se rétrécit et tout ce qui n’est pas pardonné alourdit la vie. Il faut vraiment faire un travail de réconciliation avec son existence.

NDC – Vous dites que les peurs font partie du processus. Est-ce inévitable ?

M. de H. – Il faut affronter ses peurs mais il n’est pas évident d’aller à l’encontre du regard de la société. Il en est de même lorsqu’il s’agit d’affronter la maladie et de devenir dépendante ou même d’être atteinte de la maladie d’Alzheimer. Il faut envisager ces réalités. Ce sont des choses possibles. Les gens de ma génération en sont conscients du fait qu’elles prennent soin de leur santé mais les peurs face au vieillissement demeurent. Il est important d’en parler. Le pire n’est pas certain. Nous pouvons vivre une situation de dépendance sans pour autant vivre une crise. Il y a des personnes qui acceptent cela. Nous pouvons essayer de comprendre pourquoi il en est ainsi.

NDC – Je prends comme exemple la dépendance, comment peut-on lui donner un sens ?

M. de H. – Nous pouvons mal vivre la dépendance et la perte d’autonomie si nous les refusons. Accepter d’être dépendant est une attitude qui peut nous rapprocher des autres. Nos proches peuvent s’occuper de nous. En faisant cela, ils deviennent plus généreux et plus humains. Finalement, la dépendance devient une expérience humaine que l’on peut vivre. Nous ne pouvons pas expérimenter cela tant que nous sommes en bonne santé. Il est important de recueillir des témoignages afin de voir comment la dépendance peut être vécue. Cette situation de vie est difficile à vivre lorsque la personne est isolée. Notre attitude face à la dépendance est en lien avec la réponse de notre entourage.

NDC – La solitude peut donc beaucoup influencer nos attitudes face au vieillissement ?

M. de H. – Nous devons en effet apprivoiser la solitude assez tôt dans notre vie. Je crois que c’est autour de l’âge de soixante ans que nous commençons à vivre des expériences de solitude. Nous pouvons à partir de là découvrir que l’on peut vivre une bonne solitude qui fait que nous ne sommes pas seuls. La personne qui est bien avec elle-même se sent ainsi reliée aux autres même si elle est seule. Nous ne sommes ainsi jamais seuls. On peut être relié à Dieu. La bonne solitude rend autonome effectivement et spirituellement. Elle est sans doute aussi nécessaire à la vieillesse, car elle permet la réflexion, la contemplation, le face-à-face avec Dieu. Il faut faire cet apprentissage comme nous pouvons faire l’apprentissage du silence. Nous pouvons vivre sans qu’il y ait toujours des gens près de soi. La solitude assumée est une des clés du vieillir heureux.

«Je crois que le débat actuel sur le mourir dans la dignité est le débat de gens bien-portants qui n’ont aucune idée que la vie est possible dans des états diminués. Ils sont prisonniers de leurs sentiments. Les gens devraient dire à leurs proches qui souffrent qu’ils sont prêts à aller jusqu’au bout avec elle. Il faut oser le dire.»

Photo : Ciric

 

NDC – Vous réfléchissez dans votre livre sur l’origine de la maladie d’Alzheimer. Quelle est votre hypothèse à ce sujet ?

M. de H. – Je pense que cette maladie peut avoir des origines qui sont liées à plusieurs facteurs. Pour le moment sa cause précise est mystérieuse. Je pense néanmoins que c’est curieux de voir que des personnes atteintes de cette maladie sont décrites par leur entourage comme étant des personnes qui avaient peur de vieillir et qui envisageaient la vieillesse en mettant de l’avant la peur de la mort. Ces personnes n’en parlaient pas. On peut se demander si ces personnes n’ont pas trouvé une solution en se réfugiant dans une sorte d’absence progressive. Je ne sais pas. En partant de cette hypothèse, j’en déduis qu’il faut accepter de vieillir en voyant cette réalité bien en face tout en méditant sur sa finitude. Je pense que cela évite ce risque psychologique. Une des préventions possibles de cette maladie pourrait être alors de méditer sur sa finitude. En parler avec son entourage, communiquer avec ses enfants sur le sujet tabou de la mort, sur ce que l’on souhaiterait pour soi-même si l’on entrait dans cette pathologie.

NDC – Notre psychologie a des impacts sur le vieillissement. Comment l’expliquez-vous ?

M. de H. – Il faut pouvoir travailler sur soi, sur ses émotions négatives. Souvent une ombre épaisse nous entoure. Nous avons essayé durant notre vie de mettre de côté ce qui faisait notre colère et nos frustrations. On essaie de ne pas les regarder. Cela nous rattrape un de ces jours. La maladie d’Alzheimer fait que nous nous absentons du monde. Nous ne sommes plus en contrôle. La personne vit un véritable tsunami émotionnel. Exprimer ses émotions au fur et à mesure de sa vie est une bonne hygiène qui permet de bien vieillir.

NDC − Se distraire n’est pas selon vous une voie à adopter pour bien vieillir ?

M. de H. – Nous vivons dans une société où la jouissance doit être immédiate et dans laquelle nous devons être constamment distraits. Se distraire ensemble ne suffit pas pour créer un lien qui engage. Le lien doit être spirituel au sens large du mot. Présentement, le but de la vie semble se résumer dans une volonté de prendre et de consommer. Je donne des conférences sur le vieillissement et je demande aux personnes présentes qu’est-ce qu’elles écriraient si elles n’avaient qu’une heure à vivre. Les gens sont alors ramenés immédiatement à eux-mêmes. ils découvrent ce qui est important pour eux. On voit bien que l’idée de la mort ramène toujours à l’essentiel.

NDC – La souffrance et la mort font partie du vieillissement. On parle de plus en plus de l’euthanasie. Pourquoi en est-on arrivé à ce que ce thème prenne autant de place dans le débat social ?

M. de H. – L’euthanasie était auparavant souvent demandée par des personnes qui souffraient et que l’on ne soulageait pas. Nous avons aujourd’hui les moyens de soulager la souffrance. Nous parlons maintenant de mourir dans la dignité. Pour des gens cela veut dire que l’on peut demander l’euthanasie si on perd sa dignité et que l’autonomie personnelle est amoindrie. Les personnes qui font alors cette demande sont victimes du regard d’une société qui favorise le jeunisme. Notre société ne voit plus quel sens elle peut donner à la vieillesse. Les gens ne veulent plus explorer ce que Bertrand Vergely appelle les activités basses. Nous pouvons encore vivre même si notre vie est amoindrie. Des moments de partage d’âme à âme sont souvent au rendez-vous et ils sont exceptionnels du point de vue de la vie.

Je crois que le débat actuel sur le mourir dans la dignité est le débat de gens bien-portants qui n’ont aucune idée que la vie est possible dans des états diminués. Ils sont prisonniers de leurs sentiments. Les gens devraient dire à leurs proches qui souffrent qu’ils sont prêts à aller jusqu’au bout avec elle. Il faut oser le dire. Nous avons tellement peur d’être incorrect. On m’a raconté qu’en Suisse une femme est venue demander le suicide assisté. Elle était accompagnée de sa fille. Cette dernière s’est effondrée en larmes au moment où sa mère buvait la potion. Hélas, elle ne pouvait plus s’arrêter. Cette histoire est terrible. La mère ne s’était pas rendu compte de l’impact affectif que sa décision provoquait chez sa fille. Elles ne s’étaient pas assez parlé. La fille aurait pu dire combien la décision de sa mère était terrible pour elle. Est-ce que la mère aurait demandé quand même le suicide assisté ?

 

Accueillir la colère

Basset LyttaLytta Basset est théologienne et elle est devenue au cours des dernières années une auteure qui avec courage et lucidité défriche des terrains nouveaux dans le domaine de la spiritualité. Elle aborde des textes bibliques avec une audace qui révèle un sens nouveau pour les hommes et les femmes de notre époque.

Nous avons rencontré Lytta Basset lors de son dernier séjour au Québec en juin dernier alors qu'elle enseignait à la Faculté de théologie de l'Université Laval. Lytta Basset est pasteure dans l'Église protestante et elle enseigne la théologie à plein temps à l'Université de Neuchâtel en Suisse. Elle est l'auteure de plusieurs ouvrages. Nous avons mené l'entrevue sur le thème de la colère qu'elle a étudié dans le livreSainte colère, Jacob, Job, Jésus édité aux Éditions Bayard.

Lytta Basset a mené une longue enquête sur la place de la colère dans la Bible. Elle a découvert que la colère, avec toutes les colorations qui sont les siennes, fait partie d'une foi vivante ainsi que de la croissance spirituelle..

Photo : J. Martineau

NDC - Vous êtes devenue pasteure dans l'Église protestante après un long parcours. Parlez-nous de vous un peu?

L. B. - Je suis née en Polynésie Française et j'ai grandi à Tahiti jusqu'à l'âge de 10 ans. Mon père était un pasteur protestant missionnaire et ma mère était une femme de lettres. De retour en Europe, j'ai étudié à l'université où j'ai obtenu une maîtrise en philosophie et une autre en théologie. Mon mari est pasteur. J'ai séjourné dans plusieurs pays dont l'Inde, l'Iran, Djibouti. J'ai aussi passé un an aux Etats-Unis. De retour en Suisse j'ai été 17 ans pasteure à Genève tout en enseignant la théologie à l'université à Lausanne. J'enseigne maintenant à plein temps à Neuchâtel.

Je suis devenue pasteure parce que j'ai toujours été engagée dans une recherche de sens. J'ai vécu des événements très traumatisants et j'ai dû aller chercher dans mon histoire un sens à ce qui m'est arrivé. Je cherchais des réponses aux questions que je me posais. Pour moi, creuser le sens de ma foi est devenu quelque chose de vital.

NDC - Qu'avez-vous trouvé dans cette recherche?

L. B. - Cette recherche de sens s'est enracinée dans l'étude des textes bibliques. Je me suis aussi servie des outils philosophiques que j'avais. Je faisais en même temps une démarche psychanalytique. Ce travail m'a permis de trouver la vérité de mon histoire. J'ai pu me réorienter vers une compréhension plus juste de l'existence humaine et de la vie de croyante.

NDC – Vous avez développé une relation très particulière avec la Bible. La Bible semble être pour vous un vrai livre de vie.

L. B. - En effet, la Bible me parle. Il m'arrive d'y trouver un passage obscur et difficile qui ne me touche pas. Alors, je me bats avec lui jusqu'à ce que l'Esprit Saint m'amène à entendre quelque chose dans ce texte qui va me faire bouger. Je ne dis rien en public à propos de ce texte tant que cela ne m'est pas arrivé. Cela est exigeant mais il faut du temps pour creuser un texte et je ne me contente pas d'une explication facile.

NDC - Le monde d'aujourd'hui a donc besoin d'entendre la richesse de sens qui habite encore ces textes?

L. B. - Nous habitons dans un monde où tout est en mouvement. D'autre part, il faut du temps pour entendre la richesse des textes de la Bible. Il faut aussi prendre du temps pour prendre en considération le mal subi et les blessures que nous portons. Je remarque que les gens dans les milieux chrétiens se bouchent encore les oreilles. La foi et la grâce sont supposées résoudre nos problèmes. Mon histoire m'a appris que mes problèmes ne se résolvaient pas alors même que j'avais la foi. J'ai laissé la Parole traverser l'épaisseur de mon existence et elle est allée toucher ma blessure. Je rappelle souvent ce passage de saint Paul où il nous dit que nous prêchons un Christ crucifié. Voilà une manière de nous dire que nous ne flottons pas sur un petit nuage rose. Notre réalité bien humaine est souvent faite de crucifixions. C'est à travers ces crucifixions que nous avons accès à quelque chose qui est de l'ordre de la résurrection et de la transfiguration.

NDC - Vous avez écrit un livre sur la colère. Qu'est-ce qui vous a amené à écrire sur ce thème?

L. B. - Les livres que j'écris le sont à partir d'un questionnement personnel. J'avais constaté qu'il y a un problème très répandu autour de nous. Nous avons peur de la confrontation. Nous avons peur d'être nous-mêmes face aux autres. Cela est souvent la résultante de blessures liées à notre histoire personnelle. Nous avons souvent été durant notre enfance réduits au silence et nous avons peur de prendre la parole et de dire que nous ne sommes pas d'accord. Prendre la parole devient alors une transgression épouvantable.

NDC – Vous écrivez dès le début de votre livre que la colère est présente dans la Bible. Parlez-nous-en.

L. B. - J´'ai constaté que Dieu lui-même est souvent en colère. Sa colère représente le deux tiers des textes où l'on retrouve la colère. Je me dis alors que la colère nous est permise puisque nous avons été créés à l'image de Dieu. Il y a des textes dans la Biçle où nous trouvons des personnes qui sont très fâchées contre Dieu. Elles lui disent directement et avec agressivité que cela ne va pas du tout. Elles l'accusent de ne rien faire. Job affirme que Dieu prend plaisir à l'écraser.

J'ai remarqué que Dieu ne trouve pas insupportable que les gens soient en colère contre lui. Le meilleur exemple de cela se trouve à la fin du livre de Job où Dieu dit que «mon serviteur Job a bien parlé de moi», alors qu'il n'a pas cessé de l'accuser et de l'insulter. Mais, il lui parlait toujours.

NDC - J'ai pu constater en lisant vos ouvrages que le thème de la relation est présent partout et même lorsque nous sommes en colère. Pourquoi?

L. B. - La vie va devenir un enfer si je m'enferme dans mon mal-être, dans ma souffrance ou dans ma colère. Je ne vais pas en sortir. Certes la réaction de l'isolement est compréhensible mais je dois me dire un bon jour que ça suffit. Je me suis dit cela à quelques reprises dans ma vie. Il y a toujours eu un déclic qui m'a fait aller vers les autres même si je ne croyais pas trop en la démarche. Il faut sortir de l'enfermement et se dire «Vas-y»! Je pensais que l'autre n'allait pas m'entendre. J'y suis allée quand même. Jésus a dit à des personnes cette belle phrase: «Va, ta foi t'a sauvé.» C'est comme s'il avait dit à ces personnes que c'est leur confiance qui les a sauvées. D'ailleurs les mots foi et confiance sont pareils en grec. Jésus souligne qu'ils ont fait les premiers pas vers la relation et cela les a sauvées.

Pour Lytta Basset, «c'est la relation qui prime : rester en relation avec Dieu, avec l'ennemi, avec soi-même, parce que le relationnel est toujours de Dieu, aussi boiteux soit-il.»

Photo : J. Martineau

NDC - Dieu se fâche dans la Bible, mais il n'en est pas toujours ainsi?

L. B. - En effet, on peut dire que Dieu travaille sur sa colère. Je prends l'exemple de ce qui arrive à Noé. Le déluge est le résultat de la colère de Dieu. Pourtant, après le déluge Dieu fait la promesse que jamais plus grande inondation ne supprimera la vie sur la terre. Nous voyons que Dieu est si vivant, qu'il possède une si grande force de vie qu'il ne peut laisser aller sa colère selon sa puissance de vie car à ce moment la destruction est très grande pour l'humanité.

Il nous dit qu'il ne fera plus cela. La même invitation nous est lancée. Nous entrons quelquefois dans une grande colère. Alors, il est bon de la laisser refroidir et de nous soustraire un temps à la relation avec les autres.

NDC - Est-ce que Dieu entend notre colère?

L. B. - La Bible nous dit qu'il l'entend même si nous sommes cachés au fond du désert ou de notre chambre. L'auteur du Psaume 139 a écrit que où que nous allions Dieu y est. C'est une bonne nouvelle pour nous. Dieu n'est pas détruit par notre colère même si elley´est grande. Il n'exerce pas de censure. Je peux tout lui dire. Je connais quelqu'un qui me disait que dans sa colère il insulte Dieu par le blasphème. Je lui répondis que cela était très bien puisqu'il continuait à lui parler. Dieu ne supporte pas que |ous cessions de lui parler. Il nous dit: «Pourquoi tu te détournes de moi», lorsque nous cessons toute relation avec lui.

NDC - Et pourtant il y a des gens d'Église qui voudraient supprimer de la Bible les textes qui expriment de la violence. Qu'en pensez-vous?

L. B. - Je ne comprends pas cela. Il y a même des Bibles qui mettent entre des crochets les passages des Psaumes où il est question de violence. Je dis au contraire: qu'allons-nous faire de nos colères si nous ne pouvons plus les exprimer devant Dieu? Nous les mettons sous le couvercle? Si je fais cela, ma colère va exploser et elle va aller trop loin. C'est pour moi une chance qu'il y ait des textes violents dans la Bible. Ces textes me parlent de la nature humaine et de la violence qu'il y a dans la société. Je dois pouvoir dire à Dieu que quelqu'un me traîne dans la boue et que d'autres me harcèlent. J'ai le droit de lui dire que j'ai la vengeance au coeur.

Dieu peut tout entendre. Parler à Dieu permet de canaliser notre violence. Cela n'a jamais tué personne. Mieux vaut le dire à Dieu que de tout refouler pour aller ensuite faire du mal à l'autre, à celui qui nous a fait du mal.

NDC - Vous avez travaillé d'une manière spéciale l'épisode de Caïn que l'on retrouve dans le livre de la Genèse. Qu'est-ce que vous y avez découvert?

L. B. – Caïn ne répond pas lorsque Dieu lui demande pourquoi il est irrité et que son visage est abattu. Pourquoi Caïn ne répond-t-il pas? Pourquoi ne dit-il pas à Dieu ce qu'il ressent? Mon hypothèse est la suivante. Caïn a pris l'habitude de ne pas se donner le droit de ressentir ce qu'il ressent. Il ne se sent pas le droit de dire qu'il est en colère. Cette réaction est typique de l'enfant qui doit donner la réponse que sa mère et son père attendent de lui. Il veut être gentil et entrer dans le moule. Il'ressent de la colère face à son frère mais il ne le dit pas à Dieu. Quand sa colère explose, elle se retourne contre son frère et il le tue.

Il faut savoir que dans la Bible le péché consiste à rompre avec Dieu. Tuer son prochain créé à l'image de Dieu c'est d'une certaine manière tuer Dieu. Nous ne tuons pas toujours notre prochain lorsque nous sommes en colère mais il arrive que nous brisions la relation. Cela est une sorte de mort qui est de même nature que de rompre avec Dieu puisque l'être humain est porteur de l'image de Dieu sur terre.

NDC - Jésus lui-même n'évite pas la violence. Il emploie des mots durs lorsqu'il dit qu'il est venu apporter l'épée?

L. B. - Jésus ne veut pas nous dire qu'il est venu apporter les armes. Jésus nous dit qu'il n'y a pas de paix possible qui ne passe par la différenciation. L'épée représente ce processus inspiré par Dieu qui consiste à se différencier de son père, de sa mère et de ses proches. Ce processus peut être vécu d'une manière violente par l'un ou l'autre ou par les deux partenaires. L'adage populaire dit qu'on ne peut pas faire d'omelette sans casser des oeufs.

Ce verset du Nouveau Testament est extraordinaire. Il m'arrive de rencontrer des personnes qui vivent cette différenciation et elles trouvent cela pénible. Je leur dis que le Christ n'a jamais été aussi proche d'eux. Le Christ est au coeur de leur démarche. Il est venu sur terre pour que les gens soient différents les uns des autres et qu'ils puissent vivre librement leur vie.

NDC - Pourquoi avez-vous écrit: «Sainte colère» dans le titre de votre livre?

L. B. - J'ai employé le mot «sainte» à cause de l'épée dont nous venons de parler. Le mot «saint» veut dire mis à part. Mettre à part signifie que Dieu nous sort de la confusion. Dieu veut la sainteté pour chacun de nous. Il veut que chacun d'entre nous soit mis à part. Chacun est appelé à la sainteté. Cela veut dire que nous devons être nous-mêmes tout entiers devant Dieu, complètement différenciés des autres.

La sainte colère est le processus qui me permet de prendre conscience que je ne suis pas l'autre et que mon chemin est différent. Une sainte colère me permet d'être moi-même. Je dois cependant prendre une distance face à l'autre lorsque je suis en colère sinon j'entre dans la confusion. Je peux aller trouver l'autre personne après que le volcan se soit éteint. Je peux alors lui faire des reproches et lui dire que ses paroles m'ont profondément blessé. Il est important de le dire. L'autre peut en faire ce qu'il veut. Quant à moi, je suis allé au bout de ma démarche.