Vieillir, une étape de la vie

de Hennezel MarieMarie de Hennezel possède une formation en psychologie clinique et en psychiatrie. Elle est l’auteure de plusieurs livres dont celui qui a pour titre La mort intime qui l’a fait connaître d’un large public. Ce livre a été traduit en vingt langues. Elle a continué à écrire sur ce thème tout en abordant la question de l’euthanasie et de l’humanisation des soins. Marie de Hennezel a aussi été appelée par le Ministre de la santé de la France pour faire des propositions pour une meilleure prise en charge de la fin de la vie. Ce rapport a servi à l’élaboration d’une loi sur le laisser mourir. Cette loi encadre les questions qui sont liées à la fin de la vie. Elle réfléchit maintenant dans ses livres depuis quelques années sur les problèmes liés au vieillissement. Elle déclare : «Je suis de la génération de l’après-guerre. Je constate que mes contemporains vivent de l’angoisse face au vieillissement.» Elle explore avec le philosophe Bertrand Vergely, dans le livre Une vie pour se mettre au monde les questions spirituelles, humaines et philosophiques sur le sens de cette dernière étape de la vie.

Marie de Hennezel possède une formation en psychologie clinique et en psychiatrie. Elle est l’auteure de plusieurs livres dont celui qui a pour titre La mort intime qui l’a fait connaître d’un large public. Ce livre a été traduit en vingt langues. Elle a continué à écrire sur ce thème tout en abordant la question de l’euthanasie et de l’humanisation des soins. Marie de Hennezel a aussi été appelée par le Ministre de la santé de la France pour faire des propositions pour une meilleure prise en charge de la fin de la vie. Ce rapport a servi à l’élaboration d’une loi sur le laisser mourir. Cette loi encadre les questions qui sont liées à la fin de la vie. Elle réfléchit maintenant dans ses livres depuis quelques années sur les problèmes liés au vieillissement. Elle déclare : «Je suis de la génération de l’après-guerre. Je constate que mes contemporains vivent de l’angoisse face au vieillissement.» Elle explore avec le philosophe Bertrand Vergely, dans le livre Une vie pour se mettre au monde les questions spirituelles, humaines et philosophiques sur le sens de cette dernière étape de la vie.

NDC – Pourquoi le fait de vieillir est-il devenu un problème dans notre société ?

Marie de Hennezel – Nous vivons dans une société qui valorise le jeunisme, la forme physique, la rentabilité, la performance et la beauté. Il faut faire les choses rapidement et même faire plusieurs choses en même temps. Le processus de vieillissement nous invite plus à être qu’à faire. Nous faisons face au ralentissement et ultimement à la perte d’autonomie. Un jour nous devrons confier notre corps aux mains des autres. Cette diminution de l’activité physique est désastreuse pour notre société éprise de l’image de la jeunesse. Nous avons en effet un regard très dur sur la vieillesse. Nous véhiculons de même une mauvaise image de cette étape de notre vie. Il y avait dernièrement une affiche publicitaire sur les autobus à Paris où l’on voyait le corps d’un adolescent surmonté d’un visage de vieillard. Il y était écrit qu’il ne fallait pas vieillir trop vite. Ce message disait aux jeunes qu’il est terrible de vieillir. Le visage de vieillard que l’on montrait n’était ni rayonnant ni lumineux. Le visage était triste. Les jeunes se font une perception de la vieillesse comme étant une expérience désastreuse.

NDC – Avez-vous vécu dans votre vie des expériences qui vous ont fait prendre conscience des problèmes liés au vieillissement ?

M. de H. – J’ai commencé à écrire un livre sur le vieillissement alors que je passais la barre de 60 ans. J’ai vécu un été très dépressif. Les documents que je lisais me donnaient le cafard. Je sentais davantage le fait que je pouvais vieillir seule sans que mes enfants soient toujours là pour me soutenir. Je me suis identifiée à cette mauvaise image du vieillissement. J’ai même cru un moment que je n’arriverais pas à écrire ce livre.

C’est durant cet été que j’ai vécu ce que j’appelle un événement symbolique. J’étais partie en Camargue faire du cheval avec ma petite fille. Mon cheval est tombé dans un trou de boue. Il m’a fallu réfléchir à la manière de le sortir de ce trou. J’ai demandé à mon cheval de me sortir de là. Il l’a fait grâce à trois bonds très puissants et j’ai été ramenée sur le bord de ce trou. J’ai réfléchi au sens de cet événement et je me suis dit que cela était très symbolique. Si j’avais rêvé à cela j’aurais interprété le fait que le cheval soit tombé dans un trou de boue et qu’il s’en soit sorti comme devant faire confiance à mes énergies vitales. Cet épisode de vie m’a dit de faire confiance en mes énergies spirituelles. C’est cette énergie qui m’a fait sortir de ma dépression. C’est ce que j’ai fait en rentrant à la maison. J’ai pu reprendre l’écriture de mon livre. J’ai rencontré des personnes âgées lumineuses et rayonnantes. J’ai essayé de comprendre pourquoi elles étaient âgées et heureuses de l’être.

La vie est une suite de naissances. Bertrand Vergely écrit dans une des pages de ce livre qu’il faut mourir pour s’apercevoir que la vie est quelque chose. Pour Marie de Hennezel, il faut constamment sentir que la vie nous porte à travers les âges.

Marie de Hennezel et Bertrand Vergely, Éditions Carnetsnord, Paris, 2010, 222 pages.

NDC – Qu’avez-vous découvert sur ces personnes ?

M. de H. – J’ai découvert que ces personnes ne pensent plus à elles. Elles pensent aux autres. Elles ne vivent plus des préoccupations narcissiques. Elles ont accepté de vieillir. Pour elles, ce n’est plus un problème. Ce sont des personnes qui ont médité sur leur finitude. Elles n’ont pas écarté la question de la mort. C’est ainsi qu’elles peuvent vivre plus profondément tout en étant davantage en accord avec elles-mêmes.

Ce sont aussi des personnes qui ont fait un travail de mise en ordre de leur vie. Elles ont établi la paix avec leur entourage et avec leur existence. Elles se sont pardonné des choses tout en pardonnant aux autres. J’ai vu des personnes qui se sentent plus légères. Tout en continuant à vivre, à découvrir et à apprendre. Il y a du nouveau pour elles dans la vie de tous les jours. Leur vie intérieure grandit. Je peux dire que ces personnes goûtent mieux les joies très simples. Elles sont de même plus sensibles. J’ai remarqué qu’elles ne sentent pas le besoin de combler à tout prix la solitude. Elles ont appris à être de bons compagnons pour elles-mêmes. La vie leur a donné des ressources internes très fortes. Elles sont davantage capables d’accueil. Enfin, j’ai découvert que dans les faits le corps vieillit mais que le cœur et l’esprit ne vieillissent pas.

NDC – Il est donc important de pardonner aux autres et de se pardonner ?

M. de H. – Il ne faut pas traîner derrière soi trop de remords et de rancunes. Il en est de même pour la culpabilité. Cela est trop lourd à porter. Je doute qu’on puisse bien vivre avec cela à quatre-vingts ans. L’univers se rétrécit et tout ce qui n’est pas pardonné alourdit la vie. Il faut vraiment faire un travail de réconciliation avec son existence.

NDC – Vous dites que les peurs font partie du processus. Est-ce inévitable ?

M. de H. – Il faut affronter ses peurs mais il n’est pas évident d’aller à l’encontre du regard de la société. Il en est de même lorsqu’il s’agit d’affronter la maladie et de devenir dépendante ou même d’être atteinte de la maladie d’Alzheimer. Il faut envisager ces réalités. Ce sont des choses possibles. Les gens de ma génération en sont conscients du fait qu’elles prennent soin de leur santé mais les peurs face au vieillissement demeurent. Il est important d’en parler. Le pire n’est pas certain. Nous pouvons vivre une situation de dépendance sans pour autant vivre une crise. Il y a des personnes qui acceptent cela. Nous pouvons essayer de comprendre pourquoi il en est ainsi.

NDC – Je prends comme exemple la dépendance, comment peut-on lui donner un sens ?

M. de H. – Nous pouvons mal vivre la dépendance et la perte d’autonomie si nous les refusons. Accepter d’être dépendant est une attitude qui peut nous rapprocher des autres. Nos proches peuvent s’occuper de nous. En faisant cela, ils deviennent plus généreux et plus humains. Finalement, la dépendance devient une expérience humaine que l’on peut vivre. Nous ne pouvons pas expérimenter cela tant que nous sommes en bonne santé. Il est important de recueillir des témoignages afin de voir comment la dépendance peut être vécue. Cette situation de vie est difficile à vivre lorsque la personne est isolée. Notre attitude face à la dépendance est en lien avec la réponse de notre entourage.

NDC – La solitude peut donc beaucoup influencer nos attitudes face au vieillissement ?

M. de H. – Nous devons en effet apprivoiser la solitude assez tôt dans notre vie. Je crois que c’est autour de l’âge de soixante ans que nous commençons à vivre des expériences de solitude. Nous pouvons à partir de là découvrir que l’on peut vivre une bonne solitude qui fait que nous ne sommes pas seuls. La personne qui est bien avec elle-même se sent ainsi reliée aux autres même si elle est seule. Nous ne sommes ainsi jamais seuls. On peut être relié à Dieu. La bonne solitude rend autonome effectivement et spirituellement. Elle est sans doute aussi nécessaire à la vieillesse, car elle permet la réflexion, la contemplation, le face-à-face avec Dieu. Il faut faire cet apprentissage comme nous pouvons faire l’apprentissage du silence. Nous pouvons vivre sans qu’il y ait toujours des gens près de soi. La solitude assumée est une des clés du vieillir heureux.

«Je crois que le débat actuel sur le mourir dans la dignité est le débat de gens bien-portants qui n’ont aucune idée que la vie est possible dans des états diminués. Ils sont prisonniers de leurs sentiments. Les gens devraient dire à leurs proches qui souffrent qu’ils sont prêts à aller jusqu’au bout avec elle. Il faut oser le dire.»

Photo : Ciric

 

NDC – Vous réfléchissez dans votre livre sur l’origine de la maladie d’Alzheimer. Quelle est votre hypothèse à ce sujet ?

M. de H. – Je pense que cette maladie peut avoir des origines qui sont liées à plusieurs facteurs. Pour le moment sa cause précise est mystérieuse. Je pense néanmoins que c’est curieux de voir que des personnes atteintes de cette maladie sont décrites par leur entourage comme étant des personnes qui avaient peur de vieillir et qui envisageaient la vieillesse en mettant de l’avant la peur de la mort. Ces personnes n’en parlaient pas. On peut se demander si ces personnes n’ont pas trouvé une solution en se réfugiant dans une sorte d’absence progressive. Je ne sais pas. En partant de cette hypothèse, j’en déduis qu’il faut accepter de vieillir en voyant cette réalité bien en face tout en méditant sur sa finitude. Je pense que cela évite ce risque psychologique. Une des préventions possibles de cette maladie pourrait être alors de méditer sur sa finitude. En parler avec son entourage, communiquer avec ses enfants sur le sujet tabou de la mort, sur ce que l’on souhaiterait pour soi-même si l’on entrait dans cette pathologie.

NDC – Notre psychologie a des impacts sur le vieillissement. Comment l’expliquez-vous ?

M. de H. – Il faut pouvoir travailler sur soi, sur ses émotions négatives. Souvent une ombre épaisse nous entoure. Nous avons essayé durant notre vie de mettre de côté ce qui faisait notre colère et nos frustrations. On essaie de ne pas les regarder. Cela nous rattrape un de ces jours. La maladie d’Alzheimer fait que nous nous absentons du monde. Nous ne sommes plus en contrôle. La personne vit un véritable tsunami émotionnel. Exprimer ses émotions au fur et à mesure de sa vie est une bonne hygiène qui permet de bien vieillir.

NDC − Se distraire n’est pas selon vous une voie à adopter pour bien vieillir ?

M. de H. – Nous vivons dans une société où la jouissance doit être immédiate et dans laquelle nous devons être constamment distraits. Se distraire ensemble ne suffit pas pour créer un lien qui engage. Le lien doit être spirituel au sens large du mot. Présentement, le but de la vie semble se résumer dans une volonté de prendre et de consommer. Je donne des conférences sur le vieillissement et je demande aux personnes présentes qu’est-ce qu’elles écriraient si elles n’avaient qu’une heure à vivre. Les gens sont alors ramenés immédiatement à eux-mêmes. ils découvrent ce qui est important pour eux. On voit bien que l’idée de la mort ramène toujours à l’essentiel.

NDC – La souffrance et la mort font partie du vieillissement. On parle de plus en plus de l’euthanasie. Pourquoi en est-on arrivé à ce que ce thème prenne autant de place dans le débat social ?

M. de H. – L’euthanasie était auparavant souvent demandée par des personnes qui souffraient et que l’on ne soulageait pas. Nous avons aujourd’hui les moyens de soulager la souffrance. Nous parlons maintenant de mourir dans la dignité. Pour des gens cela veut dire que l’on peut demander l’euthanasie si on perd sa dignité et que l’autonomie personnelle est amoindrie. Les personnes qui font alors cette demande sont victimes du regard d’une société qui favorise le jeunisme. Notre société ne voit plus quel sens elle peut donner à la vieillesse. Les gens ne veulent plus explorer ce que Bertrand Vergely appelle les activités basses. Nous pouvons encore vivre même si notre vie est amoindrie. Des moments de partage d’âme à âme sont souvent au rendez-vous et ils sont exceptionnels du point de vue de la vie.

Je crois que le débat actuel sur le mourir dans la dignité est le débat de gens bien-portants qui n’ont aucune idée que la vie est possible dans des états diminués. Ils sont prisonniers de leurs sentiments. Les gens devraient dire à leurs proches qui souffrent qu’ils sont prêts à aller jusqu’au bout avec elle. Il faut oser le dire. Nous avons tellement peur d’être incorrect. On m’a raconté qu’en Suisse une femme est venue demander le suicide assisté. Elle était accompagnée de sa fille. Cette dernière s’est effondrée en larmes au moment où sa mère buvait la potion. Hélas, elle ne pouvait plus s’arrêter. Cette histoire est terrible. La mère ne s’était pas rendu compte de l’impact affectif que sa décision provoquait chez sa fille. Elles ne s’étaient pas assez parlé. La fille aurait pu dire combien la décision de sa mère était terrible pour elle. Est-ce que la mère aurait demandé quand même le suicide assisté ?