Accueillir la colère

Basset LyttaLytta Basset est théologienne et elle est devenue au cours des dernières années une auteure qui avec courage et lucidité défriche des terrains nouveaux dans le domaine de la spiritualité. Elle aborde des textes bibliques avec une audace qui révèle un sens nouveau pour les hommes et les femmes de notre époque.

Nous avons rencontré Lytta Basset lors de son dernier séjour au Québec en juin dernier alors qu'elle enseignait à la Faculté de théologie de l'Université Laval. Lytta Basset est pasteure dans l'Église protestante et elle enseigne la théologie à plein temps à l'Université de Neuchâtel en Suisse. Elle est l'auteure de plusieurs ouvrages. Nous avons mené l'entrevue sur le thème de la colère qu'elle a étudié dans le livreSainte colère, Jacob, Job, Jésus édité aux Éditions Bayard.

Lytta Basset a mené une longue enquête sur la place de la colère dans la Bible. Elle a découvert que la colère, avec toutes les colorations qui sont les siennes, fait partie d'une foi vivante ainsi que de la croissance spirituelle..

Photo : J. Martineau

NDC - Vous êtes devenue pasteure dans l'Église protestante après un long parcours. Parlez-nous de vous un peu?

L. B. - Je suis née en Polynésie Française et j'ai grandi à Tahiti jusqu'à l'âge de 10 ans. Mon père était un pasteur protestant missionnaire et ma mère était une femme de lettres. De retour en Europe, j'ai étudié à l'université où j'ai obtenu une maîtrise en philosophie et une autre en théologie. Mon mari est pasteur. J'ai séjourné dans plusieurs pays dont l'Inde, l'Iran, Djibouti. J'ai aussi passé un an aux Etats-Unis. De retour en Suisse j'ai été 17 ans pasteure à Genève tout en enseignant la théologie à l'université à Lausanne. J'enseigne maintenant à plein temps à Neuchâtel.

Je suis devenue pasteure parce que j'ai toujours été engagée dans une recherche de sens. J'ai vécu des événements très traumatisants et j'ai dû aller chercher dans mon histoire un sens à ce qui m'est arrivé. Je cherchais des réponses aux questions que je me posais. Pour moi, creuser le sens de ma foi est devenu quelque chose de vital.

NDC - Qu'avez-vous trouvé dans cette recherche?

L. B. - Cette recherche de sens s'est enracinée dans l'étude des textes bibliques. Je me suis aussi servie des outils philosophiques que j'avais. Je faisais en même temps une démarche psychanalytique. Ce travail m'a permis de trouver la vérité de mon histoire. J'ai pu me réorienter vers une compréhension plus juste de l'existence humaine et de la vie de croyante.

NDC – Vous avez développé une relation très particulière avec la Bible. La Bible semble être pour vous un vrai livre de vie.

L. B. - En effet, la Bible me parle. Il m'arrive d'y trouver un passage obscur et difficile qui ne me touche pas. Alors, je me bats avec lui jusqu'à ce que l'Esprit Saint m'amène à entendre quelque chose dans ce texte qui va me faire bouger. Je ne dis rien en public à propos de ce texte tant que cela ne m'est pas arrivé. Cela est exigeant mais il faut du temps pour creuser un texte et je ne me contente pas d'une explication facile.

NDC - Le monde d'aujourd'hui a donc besoin d'entendre la richesse de sens qui habite encore ces textes?

L. B. - Nous habitons dans un monde où tout est en mouvement. D'autre part, il faut du temps pour entendre la richesse des textes de la Bible. Il faut aussi prendre du temps pour prendre en considération le mal subi et les blessures que nous portons. Je remarque que les gens dans les milieux chrétiens se bouchent encore les oreilles. La foi et la grâce sont supposées résoudre nos problèmes. Mon histoire m'a appris que mes problèmes ne se résolvaient pas alors même que j'avais la foi. J'ai laissé la Parole traverser l'épaisseur de mon existence et elle est allée toucher ma blessure. Je rappelle souvent ce passage de saint Paul où il nous dit que nous prêchons un Christ crucifié. Voilà une manière de nous dire que nous ne flottons pas sur un petit nuage rose. Notre réalité bien humaine est souvent faite de crucifixions. C'est à travers ces crucifixions que nous avons accès à quelque chose qui est de l'ordre de la résurrection et de la transfiguration.

NDC - Vous avez écrit un livre sur la colère. Qu'est-ce qui vous a amené à écrire sur ce thème?

L. B. - Les livres que j'écris le sont à partir d'un questionnement personnel. J'avais constaté qu'il y a un problème très répandu autour de nous. Nous avons peur de la confrontation. Nous avons peur d'être nous-mêmes face aux autres. Cela est souvent la résultante de blessures liées à notre histoire personnelle. Nous avons souvent été durant notre enfance réduits au silence et nous avons peur de prendre la parole et de dire que nous ne sommes pas d'accord. Prendre la parole devient alors une transgression épouvantable.

NDC – Vous écrivez dès le début de votre livre que la colère est présente dans la Bible. Parlez-nous-en.

L. B. - J´'ai constaté que Dieu lui-même est souvent en colère. Sa colère représente le deux tiers des textes où l'on retrouve la colère. Je me dis alors que la colère nous est permise puisque nous avons été créés à l'image de Dieu. Il y a des textes dans la Biçle où nous trouvons des personnes qui sont très fâchées contre Dieu. Elles lui disent directement et avec agressivité que cela ne va pas du tout. Elles l'accusent de ne rien faire. Job affirme que Dieu prend plaisir à l'écraser.

J'ai remarqué que Dieu ne trouve pas insupportable que les gens soient en colère contre lui. Le meilleur exemple de cela se trouve à la fin du livre de Job où Dieu dit que «mon serviteur Job a bien parlé de moi», alors qu'il n'a pas cessé de l'accuser et de l'insulter. Mais, il lui parlait toujours.

NDC - J'ai pu constater en lisant vos ouvrages que le thème de la relation est présent partout et même lorsque nous sommes en colère. Pourquoi?

L. B. - La vie va devenir un enfer si je m'enferme dans mon mal-être, dans ma souffrance ou dans ma colère. Je ne vais pas en sortir. Certes la réaction de l'isolement est compréhensible mais je dois me dire un bon jour que ça suffit. Je me suis dit cela à quelques reprises dans ma vie. Il y a toujours eu un déclic qui m'a fait aller vers les autres même si je ne croyais pas trop en la démarche. Il faut sortir de l'enfermement et se dire «Vas-y»! Je pensais que l'autre n'allait pas m'entendre. J'y suis allée quand même. Jésus a dit à des personnes cette belle phrase: «Va, ta foi t'a sauvé.» C'est comme s'il avait dit à ces personnes que c'est leur confiance qui les a sauvées. D'ailleurs les mots foi et confiance sont pareils en grec. Jésus souligne qu'ils ont fait les premiers pas vers la relation et cela les a sauvées.

Pour Lytta Basset, «c'est la relation qui prime : rester en relation avec Dieu, avec l'ennemi, avec soi-même, parce que le relationnel est toujours de Dieu, aussi boiteux soit-il.»

Photo : J. Martineau

NDC - Dieu se fâche dans la Bible, mais il n'en est pas toujours ainsi?

L. B. - En effet, on peut dire que Dieu travaille sur sa colère. Je prends l'exemple de ce qui arrive à Noé. Le déluge est le résultat de la colère de Dieu. Pourtant, après le déluge Dieu fait la promesse que jamais plus grande inondation ne supprimera la vie sur la terre. Nous voyons que Dieu est si vivant, qu'il possède une si grande force de vie qu'il ne peut laisser aller sa colère selon sa puissance de vie car à ce moment la destruction est très grande pour l'humanité.

Il nous dit qu'il ne fera plus cela. La même invitation nous est lancée. Nous entrons quelquefois dans une grande colère. Alors, il est bon de la laisser refroidir et de nous soustraire un temps à la relation avec les autres.

NDC - Est-ce que Dieu entend notre colère?

L. B. - La Bible nous dit qu'il l'entend même si nous sommes cachés au fond du désert ou de notre chambre. L'auteur du Psaume 139 a écrit que où que nous allions Dieu y est. C'est une bonne nouvelle pour nous. Dieu n'est pas détruit par notre colère même si elley´est grande. Il n'exerce pas de censure. Je peux tout lui dire. Je connais quelqu'un qui me disait que dans sa colère il insulte Dieu par le blasphème. Je lui répondis que cela était très bien puisqu'il continuait à lui parler. Dieu ne supporte pas que |ous cessions de lui parler. Il nous dit: «Pourquoi tu te détournes de moi», lorsque nous cessons toute relation avec lui.

NDC - Et pourtant il y a des gens d'Église qui voudraient supprimer de la Bible les textes qui expriment de la violence. Qu'en pensez-vous?

L. B. - Je ne comprends pas cela. Il y a même des Bibles qui mettent entre des crochets les passages des Psaumes où il est question de violence. Je dis au contraire: qu'allons-nous faire de nos colères si nous ne pouvons plus les exprimer devant Dieu? Nous les mettons sous le couvercle? Si je fais cela, ma colère va exploser et elle va aller trop loin. C'est pour moi une chance qu'il y ait des textes violents dans la Bible. Ces textes me parlent de la nature humaine et de la violence qu'il y a dans la société. Je dois pouvoir dire à Dieu que quelqu'un me traîne dans la boue et que d'autres me harcèlent. J'ai le droit de lui dire que j'ai la vengeance au coeur.

Dieu peut tout entendre. Parler à Dieu permet de canaliser notre violence. Cela n'a jamais tué personne. Mieux vaut le dire à Dieu que de tout refouler pour aller ensuite faire du mal à l'autre, à celui qui nous a fait du mal.

NDC - Vous avez travaillé d'une manière spéciale l'épisode de Caïn que l'on retrouve dans le livre de la Genèse. Qu'est-ce que vous y avez découvert?

L. B. – Caïn ne répond pas lorsque Dieu lui demande pourquoi il est irrité et que son visage est abattu. Pourquoi Caïn ne répond-t-il pas? Pourquoi ne dit-il pas à Dieu ce qu'il ressent? Mon hypothèse est la suivante. Caïn a pris l'habitude de ne pas se donner le droit de ressentir ce qu'il ressent. Il ne se sent pas le droit de dire qu'il est en colère. Cette réaction est typique de l'enfant qui doit donner la réponse que sa mère et son père attendent de lui. Il veut être gentil et entrer dans le moule. Il'ressent de la colère face à son frère mais il ne le dit pas à Dieu. Quand sa colère explose, elle se retourne contre son frère et il le tue.

Il faut savoir que dans la Bible le péché consiste à rompre avec Dieu. Tuer son prochain créé à l'image de Dieu c'est d'une certaine manière tuer Dieu. Nous ne tuons pas toujours notre prochain lorsque nous sommes en colère mais il arrive que nous brisions la relation. Cela est une sorte de mort qui est de même nature que de rompre avec Dieu puisque l'être humain est porteur de l'image de Dieu sur terre.

NDC - Jésus lui-même n'évite pas la violence. Il emploie des mots durs lorsqu'il dit qu'il est venu apporter l'épée?

L. B. - Jésus ne veut pas nous dire qu'il est venu apporter les armes. Jésus nous dit qu'il n'y a pas de paix possible qui ne passe par la différenciation. L'épée représente ce processus inspiré par Dieu qui consiste à se différencier de son père, de sa mère et de ses proches. Ce processus peut être vécu d'une manière violente par l'un ou l'autre ou par les deux partenaires. L'adage populaire dit qu'on ne peut pas faire d'omelette sans casser des oeufs.

Ce verset du Nouveau Testament est extraordinaire. Il m'arrive de rencontrer des personnes qui vivent cette différenciation et elles trouvent cela pénible. Je leur dis que le Christ n'a jamais été aussi proche d'eux. Le Christ est au coeur de leur démarche. Il est venu sur terre pour que les gens soient différents les uns des autres et qu'ils puissent vivre librement leur vie.

NDC - Pourquoi avez-vous écrit: «Sainte colère» dans le titre de votre livre?

L. B. - J'ai employé le mot «sainte» à cause de l'épée dont nous venons de parler. Le mot «saint» veut dire mis à part. Mettre à part signifie que Dieu nous sort de la confusion. Dieu veut la sainteté pour chacun de nous. Il veut que chacun d'entre nous soit mis à part. Chacun est appelé à la sainteté. Cela veut dire que nous devons être nous-mêmes tout entiers devant Dieu, complètement différenciés des autres.

La sainte colère est le processus qui me permet de prendre conscience que je ne suis pas l'autre et que mon chemin est différent. Une sainte colère me permet d'être moi-même. Je dois cependant prendre une distance face à l'autre lorsque je suis en colère sinon j'entre dans la confusion. Je peux aller trouver l'autre personne après que le volcan se soit éteint. Je peux alors lui faire des reproches et lui dire que ses paroles m'ont profondément blessé. Il est important de le dire. L'autre peut en faire ce qu'il veut. Quant à moi, je suis allé au bout de ma démarche.