Les femmes de la Bible

 

 

Lepine LucieLa Bible a traversé les siècles sans laisser beaucoup de place aux femmes. Elles vivent trop souvent dans l'ombre des géants que sont Abraham, Moïse, Josué et les grands prophètes. Pourtant, elles sont là au détour des pages et des épisodes de l'histoire d'Israël. Nous en connaissons quelques-unes mais nous n'approfondissons pas leur vie. On sait qu'elles ont donné naissance à des enfants. D'autres ont bénéficié des grâces de Dieu après avoir été stériles. Deux femmes sont mieux connues : Ève et Marie. La première est associée à la première faute, en plus, elle est associée à tort au rôle de tentatrice. Quant à Marie, la mère de Jésus, elle est la figure de la toute pure.

Lucie Lépine a étudié la question des femmes dans la Bible et elle a découvert des témoins qui peuvent nous inspirer aujourd'hui. Ces femmes sont souvent discrètes mais leurs compatriotes leur ont reconnu un rôle qui a traversé l'histoire. Quelques-unes d'entre elles ont été prophétesses alors que d'autres ont été diaconesses dans les Églises que Paul a fondées tout autour de la Méditerranée. Plusieurs femmes ont posé des gestes remarquables malgré un contexte social qui leur donnait peu de place. Voilà une histoire à découvrir!

Propos recueillis par Jérôme Martineau

NDC- Vous avez donné un titre original à votre petit livre. Pourquoi l'avoir intitulé «Nos soeurs oubliées»?

L. L.- Ces femmes sont en effet trop souvent oubliées. Je vous donne tout de suite un exemple. Quand retrouve-t-on des femmes dans les lectures que nous entendons à la messe sur semaine et le dimanche? Il y a plusieurs textes importants qui mettent des femmes en vedette et ils ne nous sont jamais proposés. Qui de nous sait ce qu'a fait Myriam la soeur de Moïse? On parle rarement d'Esther ni de la prophétesse Déborah. Judith est un peu plus connue. Ces femmes ont été oubliées et pourtant, elles font partie de notre histoire.

Il faut savoir que la Bible a été écrite dans un monde où l'homme jouait le rôle principal. Les exploits des chefs de guerre sont rapportés avec plusieurs détails.

J'ai observé que la Bible nous transmet des histoires qui mettent en valeur des femmes qui vivaient des situations particulières. Je pense à ces sages-femmes égyptiennes qui devaient accoucher les épouses des Hébreux. Elles avaient reçu l'ordre de la part du pharaon de tuer tous les premiers-nés. Elles n'ont pas obéi. Un bon jour, le pharaon a remarqué que les jeunes hébreux étaient toujours aussi nombreux. Il a demandé des explications et les sages-femmes ont répondu en disant que les femmes juives accouchaient rapidement et que tout était terminé lorsqu'elles arrivaient au chevet de la femme qui venait de donner naissance à un enfant. Ces égyptiennes avaient choisi de protéger la vie en désobéissant à pharaon. La vie était plus importante que de suivre un ordre qui venait du roi. Elles s'étaient regroupées afin de trouver une solution à une décision qui leur apparaissait injuste. Nous devrions lire ces textes lors de nos eucharisties. Il est bon de voir des femmes résister à un pouvoir politique et pourtant, les femmes des israélites n'étaient pas de leur peuple.

NDC - Il y a aussi Myriam, la soeur de Moïse. Qu'est-ce qu'elle a fait?

L. L. - Tsipora, la femme de Moïse, était Kushite. Myriam parla contre son frère Moïse à cause de sa femme. Elle sema la discorde. Elle fut frappée de la lèpre et le peuple attendit qu'elle soit réintégrée dans le camp pour continuer sa route. Sans doute devait-elle jouer un rôle important pour que le peuple lui accorde une telle attention malgré le fait qu'elle ait contracté la lèpre. C'est elle qui est qualifiée de prophétesse au chapitre 15, verset 20, du livre de l'Exode. Elle prit en main un tambourin et elle entraîna les femmes du peuple à sa suite afin de célébrer avec grand bruit la libération d'Égypte et le passage de la mer Rouge. Les traditions semblent montrer que la soeur de Moïse a joué un plus grand rôle que celui qu'elle se voit attribué.

NDC - Quelle était la situation de la femme à cette époque?

L. L. - Les femmes occupaient vraiment un rôle de second plan. La Bible dit, à une occasion, qu'il y avait en un endroit 5000 hommes, sans compter les femmes et les enfants. Cette petite phrase révèle la place réservée aux femmes. On ne les comptait pas lorsqu'on établissait le nombre de personnes dans un groupe. On ne pouvait pas commencer une cérémonie dans une synagogue s'il n'y avait pas au moins dix hommes. Cinquante femmes pouvaient déjà être présentes mais on ne pouvait pas procéder avant de compter dix hommes. La jeune fille était la propriété de son père. Une fois mariée, elle devenait la propriété de son mari. En tout, elle devait lui obéir. Elle était moins scolarisée que les hommes.

NDC - La Bible raconte des histoires qui mettent en valeur la résistance de certaines femmes. Qu'en est-il?

L. L. - Le livre d'Esther nous en donne un étonnant témoignage. Assuérus, roi de Perse, règne sur un vaste empire. Il est riche, fier et jouisseur. Il organise un jour un grand banquet. Il invite ses chefs militaires et les gouverneurs. Il veut étaler devant son peuple sa richesse et sa puissance. Personne ne peut résister à ses caprices. Sa femme, la reine, était très belle. Il lui ordonne de venir faire montre de sa beauté à ses convives. Vasthi refuse de se prêter à ce jeu. Le roi est insulté et contrarié. La reine doit obéir aux désirs du roi. Il demande conseil et on lui fait remarquer que la reine a mal agi. De plus, ses conseillers lui suggèrent qu'elle va servir d'exemple aux femmes du royaume et elles vont agir ainsi envers leurs maris. Ainsi, les hommes vont perdre le contrôle. On retire à Vasthi son titre de reine et le roi congédie sa femme afin que le mari reste maître chez lui.

«D'instinct, Jésus se range aux côtés des femmes, pour les secourir, mais pas seulement.
Leur isolement, leur humilité, la rapidité de leur adhésion, les opposent à la caste honnie des pharisiens. 
Les défendre, c'est aussi attaquer l'adversaire.»

France Quéré, Les femmes de l'Évangile.

NDC - Ensuite, Esther, une femme juive, va devenir la femme de ce roi à cause de sa beauté.

L. L. - Esther va séduire Assuérus parce que sa beauté est grande. Elle va réussir à sauver son peuple car le roi a résolu de les faire disparaître.

L'histoire de Judith repose aussi sur sa beauté. Remplie d'une grande sagesse, elle considère Dieu comme son unique Seigneur. Elle décide de mettre sa fortune, sa beauté et son courage au service de la cause de son peuple menacé par les Assyriens. Holopherne, le général des Assyriens l'invite chez lui pour assouvir sa passion. Il boit jusqu'à s'enivrer et elle en profite pour le tuer. C'est une femme audacieuse qui a su mettre ses habiletés au service de la libération de son peuple.

NDC - La Bible compte de grands prophètes. Quelques femmes ont reçu le titre de prophétesses. Quel a été leur rôle?

L. L. Je pense à Myriam, la soeur de Moïse, et à Houlda que l'on vient consulter. C'était au temps du roi Josias. On vient de découvrir dans le temple le livre de la Loi qui avait été perdu. Le peuple se rend compte qu'il va être puni parce qu'il ne suit plus les prescriptions de la Loi. On se rend consulter la prophétesse Houlda pour savoir ce qu'il faut faire. Elle siégeait sous le palmier et les gens se rendaient la consulter. Cette femme devait avoir une grande crédibilité pour que les grands-prêtres et les ministres du roi se rendent auprès d'elle pour recevoir son avis. Le roi Josias écoute cette femme qui parle au nom du Seigneur et il entreprend de faire appliquer la Loi. Il invite le peuple à observer l'Alliance.

NDC - Est-ce que d'autres femmes de l'Ancien Testament ont retenu votre attention?

L. L. - Je pense à des femmes comme Sarah et Agar. La première a été bénie par Dieu à la suite d'une longue période de stérilité. Elle a pu donner une descendance à Abraham. Les femmes font partie du plan de l'Alliance. Le livre de la Genèse raconte le récit de la création et on voit qu'il y a une égalité entre l'homme et la femme. Il faut savoir que le nom Ève signifie «la vivante». Plusieurs femmes ont été oubliées parce que la Bible a été écrite dans le contexte d'une société patriarcale. Il semble que la Bible contienne 157 noms de femmes.

NDC - Le Nouveau Testament donne un rôle important à Marie parce qu'elle est la mère de Jésus. Qu'en est-il?

L. L. - La tradition chrétienne a souvent présenté cette femme portant une couronne et marchant sur les étoiles. Les évangiles nous en donnent une autre image. Cette femme a dû accompagner son fils de la naissance à sa mort. Cela n'a pas toujours été facile. Ce jeune homme devait avoir du caractère. Il fait une première fugue à l'âge de 12 ans. Elle devait se demander ce qui se passait. Sa foi a été questionnée et elle s'est sans doute posé des questions sur ce que la vie réservait à Jésus. Il parcourait les routes et il était accompagné d'hommes qui n'avaient pas tellement une bonne réputation. C'était des hommes peu instruits. J'essaie de me la représenter avec ses inquiétudes de mère. Elle avait sans doute rêvé d'une autre vie pour Jésus. Elle a fini par comprendre qu'il avait raison d'agir ainsi. C'est de cette manière que je parle de Marie dans les milieux populaires. Cela plait aux femmes qui vivent elles aussi de grands soucis.

Les gens pensent que les héros de l'Ancien et du Nouveau Testament avaient la vie facile. Abraham a sans doute trouvé cela difficile de quitter son pays. La vie n'était pas plus facile pour eux qu'elle ne l'est pour nous. Ils ont vécu leur foi avec les mêmes questionnements que nous rencontrons.

«Les récits de la création, bien que rédigés dans un contexte fortement patriarcal, 

nous révèlent que, hommes et femmes, nous partageons la même nature humaine 

avec les mêmes pouvoirs et les mêmes privilèges.»

NDC - Une théologienne a écrit que Jésus a eu une attitude subversive avec les femmes. Il les a toujours accueillies alors qu'il en était autrement dans la société et dans la religion juive. Qu'en pensez-vous?

L. L. - Il est vrai que les attitudes de Jésus ont été provocantes. Prenons l'exemple de la rencontre avec la Samaritaine. Les coutumes stipulaient qu'on ne pouvait pas parler seul à une femme en public. De plus, cette Samaritaine appartenait à un autre groupe religieux. Elle avait eu 5 maris. Pour Jésus, c'est la personne qui compte avant le respect des lois. Jésus est libre et cette liberté lui a coûté cher. Il a été crucifié.

NDC - Il en est de même avec la femme adultère. Il empêche sa mise à mort.

L. L. - En effet, cette femme était condamnée à mort. Il intervient, et Jésus dans sa conscience n'est pas capable de la condamner. Jésus est le spécialiste pour renverser les situations. Il demande à ses disciples : «Qui est le plus grand?» Il place un enfant au milieu d'eux. L'enfant était la personne la plus méprisée. Jésus montre qu'il défait les modèles et la hiérarchie sociale. C'est le petit qui doit être au centre. Il nous demande de vivre ensemble tout en donnant au plus petit la plus grande attention. Nous sommes encore condamnés lorsque nous disons cela aujourd'hui.

NDC - Est-ce que les femmes jouaient un rôle dans les communautés chrétiennes fondées par saint Paul?

L. L. - Je pense que les femmes jouaient un rôle important dans ces nouvelles communautés. Les célébrations se faisaient à domicile. Les femmes étaient souvent les animatrices de ces communautés. Le mot «diakonos» en grec a été traduit par le mot diacre lorsqu'il s'agit d'un homme et servante lorsqu'il s'agissait d'une femme. Cela change tout le contexte. Cela montre qu'il y avait des femmes diaconesses. On parle de Phoebé. Paul a dû s'adapter à d'autres cultures. J'appelle «la parenthèse dorée» pour les femmes, la période où Jésus a vécu. Jésus a, en ce temps-là, ouvert un bon filon pour les femmes. Il s'intéressait avant tout à la dignité de la personne. Jésus est allé le plus loin qu'il pouvait aller. Jésus a sans doute été plus audacieux que nous pouvons l'être aujourd'hui dans l'Église.