La fin du monde

Guillebaud Jean ClaudeJean-Claude Guillebaud perçoit la crise actuelle comme une chance pour le christianisme. Éditeur, écrivain et journaliste français, cet ancien correspondant de guerre au journalLe Monde vient de publier, à 64 ans,Comment je suis redevenu chrétien(Albin Michel). Nous l'avons rencontré à l'Institut de pastorale des Dominicains, à Montréal. Interview d'un «catholique converti au christianisme», comme il se décrit lui-même.

Propos recueillis par Michel Dongois


Notre-Dame du Cap : Pourquoi ce livre?

Jean-Claude Guillebaud — Il est né d'une exaspération: j'en ai marre de voir que les chrétiens ont la trouille. Je constate qu'ils ont toujours été intimidés par quelque chose, le marxisme, la psychanalyse, etc. Or, ces deux mouvements ont disparu ou se portent plutôt mal, alors même que le christianisme, lui, est toujours là. Je m'affiche chrétien et j'ai aussi rédigé ce livre pour encourager mes amis chrétiens à sortir du bois.

NDC Est-ce un acte de courage de s'afficher chrétien?

J-C. G— Non, ça demande juste un peu d'audace. Allez dire que vous êtes chrétien à Bagdad ou à Bethléem, parmi les mouvements fondamentalistes islamistes, ça, ça prend du courage. Il y a chez nous une honte généralisée à s'avouer chrétien. Aujourd'hui, chacun peut aller à la TV déclarer qu'il est homosexuel ou autre. On saluera son courage de sortir ainsi de l'ombre; mais présentez-vous comme chrétien et le monde se sentira presque insulté. Pour contourner le problème, il est de bon ton de se direchercheur en théologieousociologue des religions. Ça, ça passe mieux.

NDC  Pourquoi, selon vous?

J.-C. G − Parce que nous, chrétiens, nous avons peur de la dérision. Nous craignons qu'on nous juge dépassés et cette peur me met en colère. Ça m'insulte, parce que j'ai hautement conscience du précieux héritage légué par le christianisme. J'en redécouvre peu à peu toutes les beautés, toutes les richesses.

NDC Vous vous sentez plus chrétien que catholique. Pourquoi?

J.-C. G. — Parce que je suis mal à l'aise avec la version cléricale du catholicisme. Et puis, et surtout, j'ai longtemps été moi-même l'un de ces catholiques un peu endormis. Je suis né dans un milieu moyennement catholique, de ce catholicisme routinier qui aujourd'hui m'exaspère. Ado, je me suis détaché de la foi de mon enfance. Devenu journaliste, je n'avais plus guère d'intérêt pour la chose religieuse.

J'ai vécu le journalisme à fond puis, au milieu des années 1980, j'ai démissionné du journalLe Monde pour devenir directeur littéraire aux Éditions du Seuil, car j'éprouvais le besoin d'arrêter. La planète changeait et pour mieux comprendre cette rapide évolution, j'avais besoin d'un temps de réflexion. À travers l'édition et grâce aux divers auteurs rencontrés, j'ai eu le sentiment de refaire des études en somme.

NDC  Aviez-vous rompu avec le christianisme?

J.-C. G — Non, je m'en étais éloigné sans trop m'en apercevoir. Ayant été élevé à l'école laïque et républicaine, je n'avais aucun compte à régler avec l'Église catholique, donc il n'y a pas eu de rupture. Mais là, je vois à nouveau combien la Bible est un livre dangereux, subversif, un livre qui met le feu au monde.

En Occident, où l'on respire sans trop le savoir un oxygène chrétien, on oublie trop facilement nos racines. L'égalité entre les races ou l'égalité homme/femme par exemple nous paraît aller de soi. Or, c'est là une conquête du christianisme. Elle n'existait pas chez les Grecs par exemple. Je vous mets au défi de citer une culture où la femme a atteint un statut aussi enviable qu'en Occident. Il s'agit d'apports qu’on ne remarque même plus, tellement notre société les a intégrés.

Prenez la liberté individuelle, le fait que dans nos sociétés, l'individu est souverain, libre vis-à-vis de sa famille, de sa culture. Cette idée de souveraineté de la personne, on la doit à notre civilisation judéo-chrétienne, elle n'existe pas dans les autres cultures. Alors, ça me fâche de voir que beaucoup retournent contre le christianisme ce qui vient de lui. La plupart des valeurs auxquelles nous sommes attachés dans nos sociétés modernes, y compris la démocratie, nous viennent de la Bible.

NDC La crise actuelle, selon vous, représente une chance pour le christianisme...

J.-C. G— Oui, mais à condition de ne pas espérer un retour à ce qui était avant. Nous vivons une rupture historique. Nous traversons l'un de ces rares et grands basculements de l'histoire de l'humanité comme il n'y en a eu que quelques-uns depuis 2000 ans: la fin de l'empire romain, la Renaissance - la fin de la chrétienté médiévale -, le Siècle des lumières, la révolution industrielle, la révolution technologique.

Notre époque vit une mutation de cette envergure, où tout est à l'envers. Le vieux monde où l'on a été élevé, où l'on a appris à lire, à écrire et à être amoureux, ce vieux monde-là disparaît sous nos yeux. Un nouveau émerge de peine et de misère. Nous vivons des temps apocalyptiques.

Le mot apocalypse veut dire au sens littéralrévélation, non dans le sens souvent convenu - et erroné d'ailleurs - de catastrophe. Ce mot évoque le dévoilement d'un nouveau monde qui se révèle, un nouveau monde où le christianisme a des choses neuves à dire.

NDC Quel rôle devraient, selon vous, y jouer les chrétiens?

J.-C. G. — Celui des guetteurs sur les remparts. Les chrétiens ne sont pas inutiles, à eux de redevenir ces veilleurs du nouveau monde qui surgit. Il est révolu, le temps des bondieuseries et du catéchisme pré mâché. Désormais, plus question de répéter ou de réciter; il y a le message évangélique à faire vivre, à dire aux hommes d'aujourd'hui.

NDC Que peuvent faire les chrétiens face à «la grande inquiétude» de ce siècle que vous évoquez dans vos pages?

J.-C. G. — Prendre à la lettre la phrase de Jean-Paul II au tout début de son pontificat: «N'ayez pas peur!» Quel coup de génie, cette exhortation! Les chrétiens me semblent porteurs de l'espérance, si précieuse pour tous les hommes d'aujourd'hui; ils vivent en eux cette opiniâtreté d'espérer.          La crise de notre temps peut permettre de retrouver la vigueur du message évangélique. Cette redécouverte va de pair avec le souci de refondation du monde, mais en intégrant cette fois les valeurs de liberté individuelle et les acquis des diverses révolutions, etc.

NDC  Vous n'êtes pas tendre avec ceux que vous appelez «les chrétiens habitués»...

Sans doute parce que j'ai été moi-même un catholique habitué. Quand je relis l'histoire, je m'aperçois que les premiers chrétiens étaient des gauchistes, des révolutionnaires. Ils s'opposaient aux combats de gladiateurs, refusaient la guerre, critiquaient l'idolâtrie, les sacrifices sur les autels faits à l'empereur. Ils étaient pour la mixité, car les premières communautés mélangeaient hommes et femmes. Leurs idées allaient à l'encontre de l'ordre social d'alors. Précurseurs d'un monde nouveau, ils ont représenté alors une force de progrès, de contestation, de générosité. C'est ça que nous, chrétiens, devrions apporter à notre temps.

Comment je suis redevenu chrétien

Jean-Claude Guillebaud décrit dans ce livre le cheminement qu’il a parcouru au cours des dernières années. Journaliste pendant 20 ans au journal Le Monde, Jean-Claude Guillebaud est aujourd’hui directeur littéraire au Éditions du Seuil.  Il raconte dans ce livre comment il a été mis en contact avec la pensée judéo-chrétienne et comment cette pensée a pris de plus en plus de place dans ses réflexions jusqu’à ce qu’il soit bousculé dans ses « préjugés agnostiques ». Le cheminement de Jean-Claude Guillebaud  est une invitation à entrer dans la modernité de la foi.

Jean-Claude Guillebaud, Comment je suis redevenu chrétien, Éditions Albin Michel 2007, 183 pages. 

NDC Pouvez-vous donner un exemple de ce que vous nommez «la force de subversion» de l'Évangile?

J.-C.G— Les évêques de France par exemple viennent de protester contre le projet du gouvernement d'utiliser les tests ADN pour contrôler l'immigration. Ce sont eux qui ont alerté l'opinion, au nom même de la dignité humaine. On ne peut pastaguer les gens comme des bestiaux quand même! Si, à la faveur de la crise, les chrétiens redeviennent aussi actifs, tant mieux.

N.D.C.  Dites-vous ça pour vous remonter le moral?

J.-C. G. — Non, voyez ce qui se passe en Russie par exemple. Après 75 ans de persécution antireligieuse, il ne restait dans ce pays, à la chute du communisme en 1989, que huit monastères actifs. Aujourd'hui, on en compte 450. Presque toutes les églises étaient, depuis les années 1920, transformées en granges ou en étables. Aujourd'hui, on en a restauré et consacré des milliers et les fidèles sont au rendez-vous.

NDC L'Église institution est malade. Ça vous inquiète?

J.-C. G. — Oui, ça m'inquiète de la voir aussi gravement malade. Peut-être même va-t-elle disparaître en Occident, mais peut-être aussi sommes-nous pessimistes de manière abusive. Je suis critique envers l'institution, mais j'éprouve aussi pour elle une grande tendresse, comme envers ma famille. Au nom de quoi d'ailleurs devrais-je exiger que l'Église soit parfaite? Si on la critique dans ses errements, aimons-la dans ses bons coups. Nous avons besoin de l'institution, mais il faut apprendre à résister à son autorité.

À toutes les époques, elle a été capable de sécréter des gens qui la critiquaient de l'intérieur. Le christianisme a toujours marché sur ces deux jambes: l'institution et la critique de l'institution. Prenez saint François d'Assise, Thérèse d'Avila, saint Jean de la Croix ou d'autres; certains ont failli être rejetés par l'Église qui, par la suite, en a canonisé plusieurs!

NDC Mais l'Église institution ne s'est-elle pas parfois mise dans le mauvais camp?

J.-C. G. — Oui, car il était pratique de l'utiliser pour maintenir l'ordre dans la société. Quand je vois des évêques bénir Pinochet ou Franco, je me révolte. Je ne suis surtout pas nostalgique de ce temps-là, du temps aussi où les catholiques faisaient la morale. L'Église, c'est ma famille. Alors, comme chrétien, je me réserve le droit de la critiquer, je ne suis pas juste un béni oui-oui. Avoir la foi ne m'oblige pas à mettre mon intelligence dans ma poche.

Mais aujourd'hui, je me sens comme le fils prodigue qui revient chez lui. J'étais déjà dans la famille chrétienne, mais je ne le savais plus et j'avais oublié que la famille m'aimait encore. Là, je rentre à la maison consciemment. Quand je suis invité dans les milieux chrétiens, et même juifs, car les juifs sont mes cousins, je ressens ce sentiment très vif d'être de la famille.

 

« La foi chrétienne n'est-elle pas d'abord et avant tout une relation, 
et la plus personnelle qui soit. »

NDC Vous relisez la Bible. Quelle phrase vous questionne le plus?

J.-C. G — Par exemple, la dernière parole du Christ sur la croix « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné? » Il se plaint, alors même que c'est le Père qui l'a envoyé et que lui-même était volontaire. Là, je ne comprends plus.

En fait, cette phrase définit l'incarnation. Pour que Dieu soit homme parmi les hommes, il a fallu qu'il connaisse à fond la souffrance de la condition humaine, l'exil, la solitude. Jésus-Christ assume pleinement le sentiment d'abandon que peuvent éprouver les hommes.

NDC  Le mot de la fin…

J.-C. G. — Je le laisse à René Girard, le philosophe. Il disait : « Trois ou quatre générations de chrétiens dans les catacombes, disait-il, ça ne ferait peut-être pas de mal au christianisme. » Je crois aussi, avec Alexandre Men, ce prêtre orthodoxe russe assassiné en 1990, que l'histoire du christianisme ne fait que commencer.