Prendre l'Évangile au sérieux

Luc tardif

Luc Tardif o.m.i. est supérieur provincial de la province oblate Notre-Dame-du-Cap. Âgé de soixante ans, il nous livre dans cette entrevue ses réflexions sur l’avenir de la présence oblate en terre québécoise. Avant d’être élu provincial, Luc Tardif a été impliqué plusieurs années à l’Université Saint-Paul à Ottawa, une institution fondée par les Oblats.

 

NDC – Comment envisagez-vous la charge de supérieur provincial dans le contexte social actuel ?

LUC TARDIF – Je connaissais bien la situation de la province lorsque j’ai accepté de rendre ce service. Je crois que mon rôle est d’être au service de la conscience missionnaire de la province et de faire en sorte que mes confrères vivent leur existence comme partie intégrante de la mission de l’Église. Cela demeure un défi parce que les Oblats  comme  les autres membres de l’Église sont menacés de croire que la mission ne consiste qu’à poser des actions. La mission est plus profonde que cela. Nous sommes engagés d’après notre charisme à participer à l’action du Christ dans le monde d’aujourd’hui. Cet engagement est variable selon nos capacités. Tous sont invités à y participer et cela chez les Oblats comme ailleurs. Il y a des confrères qui se sentent inutiles parce qu’ils sont âgés. Étant âgés, ils sont moins actifs et ils pensent que leur vie n’a  plus de sens. Il y a donc un travail d’animation spirituelle extrêmement important à faire. Je désire avant tout participer à notre vitalité missionnaire.

NDC – Quelle est la mission des Oblats dans le contexte actuel ?

L. T. – La mission est encore liée aujourd’hui à des oeuvres et à différents ministères. Nous avons encore de grandes oeuvres que nous avons créées. Je pense à l’Université Saint-Paul, au Centre Saint-Pîerre à Montréal avec la paroisse Saint-Pierre-Apôtre. Il y a aussi le Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap où nous sommes présents depuis 1902. Nous exerçons encore du ministère dans les paroisses, même si nous y sommes moins nombreux que jadis. Nous sommes impliqués dans le ministère paroissial dans des diocèses qui sont plus pauvres. Notre présence dans ces milieux est essentiellement missionnaire. Nous avons aussi des missions auprès des autochtones. Par l’entremise du Centre Missionnaire Oblat à Montréal, nous demeurons également très engagés dans la solidarité internationale, en collaboration avec les missionnaires et les provinces d’autres régions de la Congrégation. 

NDC – Saint Eugène de Mazenod a fondé les Oblats et il leur a donné le nom de «Missionnaires ». Ce mot était -il important pour lui ?

L. T. – Tout à fait ! Notre fondateur, alors qu’il était jeune prêtre, est sorti des structures traditionnelles de la paroisse pour aller vers ceux qui n’étaient pas rejoints par la pastorale traditionnelle.Il a mis l’accent sur les groupes de jeunes. Il voulait rejoindre les personnes qui s’étaient éloignées de l’Église pour toutes sortes de raisons. Il a toujours dirigé son action missionnaire pour rejoindre ceux et celles qui n’avaient pas encore entendu parler de l’Évangile.

NDC – Comment ce sens de la mission hérité de votre fondateur est-il vécu au jourd’hui ? 

L.T. – La mission oblate a connu ici une couleur spéciale.  Je donne l’exemple canadien où l’on disait que les Oblats étaient les spécialistes des missions difficiles. Nous pouvons même prétendre que cela fait partie de notre charisme. Nous sommes allés à la rencontre de groupes vers lesquels personne n’allait. C’est ainsi que nous sommes devenus des fondateurs. Nous avons fondé toutes sortes d’oeuvres au milieu de populations qui étaient abandonnées.

NDC – L’une de ces missions est celle que vous ave z vécue avec les autochtones . Qu’en est-il au jourd’hui de cette mission ?

L. T. – Cette mission a été éprouvée au cours des trente dernières années, compte tenu de tout ce qui s’est passé en termes de prise de conscience de leur culture et des abus qui ont été commis dans le passé. Notre présence a été remise en question tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de la communauté. La province oblate a décidé de rester parmi les autochtones. Nous aurions pu partir en disant que nous n’avions plus rien à leur offrir parce que les résistances étaient trop vives. Nous avons décidé de rester en incarnant notre mission de manière très modeste. Notre présence en milieu autochtone fait partie de nos priorités. 

NDC – Il n’en demeure pas moins que les effectifs de la communauté diminuent. Qu’en sera-t-il de l’avenir ?

L. T. – Nous avons comme objectif de nous redonner une visée missionnaire. Nous l’avions fait il y a huit ans lors de la création de la nouvelle province. Il faut revoir notre énoncé de mission pour s’ajuster à ce que nous sommes devenus. J’ai le sentiment que nos effectifs vont diminuer considérableseptembre ment au cours des dix prochaines années. Notre présence missionnaire va être moins institutionnelle. Elle s’exprimera plutôt dans l’ordre de la présence, de l’accompagnement et du service à l’intérieur des Églises locales. Nous allons demeurer présents dans certaines oeuvres tant par fidélité que par intérêt. Cette présence sera plus modeste.

NDC – Comment le charisme oblat s’exprime-til au jourd’hui ?

L. T. – Je pense qu’il s’exprime à partir de certains traits qui dépassent les personnalités de chaque Oblat. Le premier  concerne la proximité avec les gens. Cela fait partie de notre ADN comme famille missionnaire. Partout où nous allons, nous contribuons à créer un esprit de famille. Nous favorisons la simplicité dans les rapports avec les personnes. C’est ce qui caractérise notre style missionnaire. Le deuxième trait est en lien avec notre intérêt pour les pauvres. Je parle à des confrères qui travaillent à l’Université Saint-Paul. Nous entendons souvent des professeurs d’université se plaindre du fait que les étudiants sont moins bien formés. La plupart des professeurs oblats n’ont pas ce réflexe. Ils ont comme une espèce de « faible » pour les étudiants qui ont plus de difficultés. Nous n’avons pas peur des pauvres et nous ne craignons pas de les inclure et de les accompagner. L’audace est le troisième trait de notre charisme. Nous ne pouvons pas nous contenter du statu quo. Nous sommes capables de créer du neuf. Je donne l’exemple de la paroisse St-Pierre-Apôtre à Montréal. Cette paroisse du centre-ville était en train de devenir moribonde. Un jour un pasteur s’est aperçu que cette paroisse était située au milieu d’une culture et d’un quartier assez homogènes. Il a essayé de prendre au sérieux les gens qui vivent là et cette paroisse est devenue un lieu rassembleur entre autres des personnes d’orientation homosexuelle. Cette communauté a comme souci d’accueillir de manière inclusive et inconditionnelle en particulier toutes les personnes qui souffrent d’exclusion ou de marginalisation. 

NDC – Quelle est votre espérance ?

L. T. – J’ai dégagé trois appels en réfléchissant à la situation actuelle. Le premier concerne la vie. Il faut vivre. Les problèmes  que nous rencontrons nous font souvent voir la vie comme un problème et nous oublions de vivre. Mon espérance à ce niveau s’exprime ainsi : il faut chaque jour prendre au sérieux l’Évangile de manière à goûter la joie de vivre qui s’y trouve. C’est simple et extrêmement concret. Nous parlons souvent de la nouvelle évangélisation, mais, pouvons-nous vivre l’Évangile ? Notre première responsabilité est de prendre l’Évangile au sérieux. Mon deuxième point s’exprime ainsi. Nous devons être des gens qui questionnent et qui cherchent à comprendre. Nous ne devons pas prendre le sens pour acquis. Je trouve cela passionnant. J’invite les gens à prendre au sérieux le monde dans lequel nous vivons car nous prétendons que Dieu est à l’oeuvre dans ce monde-là. Nous devons chercher ensemble ce que Dieu est en train de faire. Une autre source d’espérance et en même temps un appel, c’est celui de faire confiance au charisme dont nous sommes les héritiers dans l’Église et le monde actuel. Nous sommes encore capables d’intervenir et de faire une différence, certes modeste, dans les milieux où nous sommes. À la suite de saint Paul et de saint Eugène, la mission consiste plus que jamais à reconnaître l’Esprit à l’oeuvre dans le monde et faire confiance aux dons qu’il nous donne pour participer à la croissance tant des personnes que des communautés. •