Le témoignage de la vie monastique

Bouchard Raphael DomLe pape François a proposé à l’Église de vivre une année de la vie consacrée. Celle-ci se déroule du 30 novembre 2014 au 2 février 2016. Il a adressé à toutes les personnes consacrées une lettre apostolique pour guider leur réflexion tout au long de cette année. Nous avons demandé à Dom Raphaël Bouchard, abbé de l’abbaye cistercienne Notre-Dame de Nazareth de Rougemont, de nous parler des enjeux de la vie monastique aujourd’hui. Ce modeste monastère a été fondé le 1er mai 1932 par des moines provenance de l’abbaye de Lérins en France. Les cisterciens de Rougemont innovent aujourd’hui en permettant à des jeunes d’expérimenter la vie monastique.

NDC – Vous êtes le père abbé de l’abbaye depuis le 6 janvier 2004. Qu’est-ce qui vous a amené à choisir la vie monastique?

Dom Raphaël – J’ai découvert la vie monastique à l’âge de 15 ans en lisant un roman. L’aventure se passait dans un monastère. J’ai été séduit par la description qu’on faisait de la vie monastique. Je me suis dit que je pouvais vivre cette vie où l’on cherche à dialoguer avec Dieu et à le rencontrer. Cette recherche de Dieu se fait à travers l’étude amoureuse de la parole de Dieu. Cette vie se déroule dans une communauté de frères. Ce cadre de vie allait me permettre de tout mettre en œuvre pour favoriser mon expérience de Dieu.

J’ai écrit dans un monastère pour savoir si je pouvais entrer chez eux. Ils m’ont répondu que j’étais un peu jeune pour entrer au monastère. Ils m’ont cependant invité à séjourner chez eux à l’hôtellerie. Je me rappelle encore la première fois que j’ai entendu les moines chanter l’Office. J’ai compris que je voulais être ce porte-parole de la création qui redonne à Dieu sa parole d’amour qu’il nous a donnée à travers les Écritures.

NDC – Vous auriez pu devenir prêtre séculier. Vous avez choisi de vivre dans un monastère toute votre vie. Étiez-vous attiré vers cette vie de stabilité ?

Dom Raphaël – Non... Ce n’est pas la stabilité qui m’attirait vers la vie monastique. Je suis un homme très versatile. C’est l’expérience de Dieu vécue durant ma jeunesse qui guidait mes pas. Je cherchais une vie vécue avec des personnes qui partageraient cette même expérience d’intimité et de proximité avec Dieu. Je voulais vivre avec des frères qui prenaient au sérieux l’expérience d’intimité avec Dieu et qui voulaient ordonner toute leur vie autour de cet objectif. La vie fraternelle est importante pour moi. J’ai ainsi la chance d’être soutenu par d’autres chercheurs de Dieu qui vivent d’autres combats et avec qui je peux partager mon regard sur ce grand mystère qu’est Dieu.

NDC – Quels sont les signes que donne la vie monastique à l’Église et à la société civile ?

Dom Raphaël – Je donnais dernièrement une conférence à des religieuses contemplatives. Je leur disais qu’au Québec la vie monastique doit retrouver sa mission prophétique. La vie monastique est un signe pour rappeler d’abord à l’Église et ensuite au monde le bonheur de vivre en Dieu. C’est une joie de savoir qu’il veille sur nous. C’est lui qui nous conduit. C’est lui qui nous cherche et qui nous désire. Nous n’avons pas à désespérer. L’Église du Québec apparaît souvent comme à bout de souffle. Elle traverse ce qu’on peut appeler un moment de détresse. Les moines et les moniales ont le devoir de redonner espérance à notre Église. Nous devons lui dire qu’elle peut passer à travers cette nuit. Elle est en train de se dépouiller. De grands bouleversements vont se produire. Cela est beau parce que nous savons que c’est lui qui nous conduit même si cela nous fait mal et que les arrachements sont difficiles. Nous pouvons continuer à croire que le message de l’Évangile s’adresse à l’homme et à la femme de notre temps. Notre petite communauté à Rougemont est là pour le signifier.

NDC – Le pape a écrit dans sa lettre pour L’Année de la vie consacrée que les religieux ont reçu un appel à vivre avec passion le présent. Comment cela se traduit-il dans la vie des moines ?

Dom Raphaël – Il s’agit de vivre le carpe diem, le moment présent. Il faut redécouvrir l’importance de l’instant présent. Dieu n’est pas dans le passé. Il n’est pas dans le futur non plus. Il faut savoir que pour Dieu n’existe que l’instant présent, c’est-à-dire l’instant de la rencontre avec lui. La passion du présent pour le moine est de découvrir que nous n’avons pas à nous soucier du futur ni à pleurer sur le passé. Nous devons cependant croire qu’il nous donne la grâce de relire notre passé pour le renouveler s’il y a trop d’erreurs qui le défigurent.

Nous avons une hôtellerie qui nous permet d’accueillir des personnes. Elles viennent ici pour se ressourcer. Le monastère est un espace de paix, de silence et de lumière. Les gens partent souvent d’ici en nous disant : « Vous ne m’avez pas parlé, mais vous ne pouvez pas savoir tout le bien que votre prière m’a fait ». Ces personnes voient des hommes prier sept fois par jour. Les moines se tiennent devant Dieu en récitant des textes vieux de plus de 2500 ans. Ils les présentent à Dieu avec tous les sentiments que le cœur humain possède. Nous présentons notre prière au Seigneur au nom de toute l’humanité. Une personne m’a déjà dit : « Si Dieu vous écoute, est-ce qu’il ne pourrait pas m’écouter moi aussi ? »    

NDC – Qu’est-ce que cherchent les personnes qui viennent séjourner à l’hôtellerie ?

Dom Raphaël – Je crois qu’elles cherchent ce que tous les hommes et toutes les femmes cherchent depuis la nuit des temps. Ces personnes cherchent à entendre une parole de sens et une parole qui donne une direction à leur vie. Elles cherchent aussi l’amour. Elles cherchent à rencontrer Dieu. Les nombreuses personnes qui séjournent ici veulent rencontrer des hommes qui sont quotidiennement en contact avec Dieu. Cela les aide. Elles voient bien que nous ne sommes pas des saints. Nous avons aussi nos zones d’ombre. Nous tentons de nous laisser apprivoiser par le jardinier céleste. C’est lui qui vient mettre de la lumière dans nos vies.

NDC – Le pape invite les religieux et, par le fait même, les moines à aller vers les périphéries. Comment cela est-il possible dans la vie des moines ?

Dom Raphaël – Dieu merci, on essaie de vivre sur place. Ce n’est pas facile pour le père abbé qui doit souvent sortir pour des réunions... Le moine essaie d’être aux périphéries à cause de son expérience de Dieu. Je crois que les athées sont aussi proches de l’expérience de Dieu que le sont les moines. Les athées vivent l’expérience de Dieu en ayant la liberté de dire à Dieu qu’ils ne croient pas en lui. Les athées refusent Dieu tout en maintenant le dialogue. Je crois même si je peux dire ainsi que cela fait plaisir à Dieu de rencontrer des gens qui le contestent. Cela donne aussi à Dieu la liberté de les remettre en question. La vie monastique est une expérience décapante. Nous avons peu de choses sur lesquelles nous appuyer. L’expérience de Dieu se vit à nu. Les nuits de la foi sont parfois pénibles et longues. Par l’hôtellerie, toute la misère du monde vient frapper à notre porte. Les personnes qui viennent ici savent qu’elles vont trouver des hommes qui sont prêts à les accueillir et qui peuvent leur manifester la tendresse et la compassion divines.

NDC – Votre communauté a fait le choix d’accueillir des jeunes. Comment cela se manifeste-t-il ?

Dom Raphaël – Nous devons écouter ce que les jeunes ont à nous dire. Il y a de nouvelles voies d’accueil à créer. Nous avions créé ici un espace que nous appelons la Chambre haute. Nous rencontrions des jeunes qui voulaient mieux nous connaître et s’approcher de la communauté. Le réflexe que nous avions alors était de les inviter à participer à la vie de la communauté. On les invitait aux offices, à participer au travail matériel et à suivre des cours. C’était trop. Les jeunes qui participent à l’expérience de la Chambre haute trouvent un lieu où ils peuvent mieux nous connaître et participer à la vie communautaire selon leur désir. Les jeunes prennent avec nous de petits engagements afin de mieux nous connaître.

La suite logique de cette expérience a été de mettre en place le postulat externe. Nous avons deux jeunes qui sont en train de vivre ce type de postulat. Les jeunes qui terminent leurs études ont des dettes et d’autres engagements liés au travail. Nous recevions des commentaires de leur part. Ils nous disaient: « Nous voulons vivre avec vous, mais vous ne voulez pas ». La formule du postulat externe leur permet de s’intégrer progressivement à la vie communautaire. Ils séjournent au monastère lors des jours de congé et des vacances. Ils peuvent par la suite si ce cheminement a été positif être admis au noviciat. Le noviciat dure deux ans. Durant cette période, ils sont obligés d’aller suivre à notre maison générale à Rome deux sessions de formation d’une durée de six semaines. Ils y vivent une expérience internationale extraordinaire. Cette expérience leur permet de rencontrer des jeunes de partout. Ils peuvent y créer des liens de solidarité.

NDC – Cela fait trente et un ans que vous vivez au monastère. Quel feu anime votre démarche spirituelle ?

Dom Raphaël – Il s’agit du même feu qui m’a amené ici. Je suis entré au monastère à cause de Jésus Christ. Je voulais vivre en intimité avec lui et soutenu par la vie fraternelle avec mes frères. J’ai la chance de vivre à l’année sous le soleil de Dieu. Jésus Christ est celui que je chante tous les jours. Il est le Ressuscité, le vivant dans ma vie. Il est celui qui me visite à l’occasion de ma prière personnelle et communautaire.

Photo : J. Martineau