L'Église et les médias

Turcotte MgrLe cardinal Jean-Claude Turcotte a été nommé évêque auxiliaire à Montréal en 1982. Le pape Jean-Paul II l'a appelé à la fonction de cardinal en novembre 1994. Sa fonction d'archevêque de Montréal fait de lui un homme qui est souvent appelé à prendre la parole dans les médias. Comment perçoit-il ce rôle à une époque où l'information-spectacle occupe à la télévision presque toute la place ? Le cardinal Jean-Claude Turcotte est reconnu pour tenir des propos imagés qui sont souvent retenus par les journalistes.

Propos recueillis par Jérôme Martineau

Le cardinal Jean-Claude Turcotte est souvent appelé à intervenir dans les médias. Il se décrit comme un homme qui manie mieux la parole que l'écrit.

NDC- J'imagine que vous êtes souvent demandé par les médias afin d'accorder des entrevues. Comment réagissez-vous face à ces requêtes ?

Mgr Turcotte - Les sujets d'actualité ne manquent pas. Ce n'est pas toujours facile de répondre aux questions car je ne suis pas un spécialiste qui peut aborder avec compétence tous les sujets qu'on me propose. J'ai l'humilité de croire que je ne sais pas tout. J'ai établi certaines normes qui me guident avant d'accorder une entrevue. Je ne commente pas un texte sans d'abord l'avoir lu. Je ne commente pas les commentaires des journalistes. Mon expérience des médias m'a appris que les journalistes vont toujours chercher dans un texte d'Église les sujets qui les intéressent. Il y a trois ou quatre thèmes qui les passionnent : l'homosexualité, le mariage entre des personnes du même sexe, l'avortement, etc.

Je m'accorde toujours du temps pour lire avec attention les textes qui viennent de Rome car ils emploient souvent un langage qui est difficile à comprendre. Il serait normalement du ressort des journalistes d'essayer de le comprendre comme ils le font par exemple lorsqu'ils traitent de la politique. Je demande souvent aux journalistes s'ils ont lu le texte avant de venir me poser des questions. Il est rare qu'ils se donnent la peine de lire les textes.

NDC - Vous devez donc faire face à la musique...

Mgr Turcotte - Cela fait partie du rôle d'un évêque. L'une des premières fonctions de l'évêque est d'enseigner. Nous n'enseignons plus de la même manière qu'autrefois. L'écrit est toujours utilisé mais ce n'est pas là où j'excelle. Je ne suis pas un écrivain. Par ailleurs, je pense que je possède certaines qualités pour vulgariser des sujets complexes. J'ai un langage assez simple qui me permet d'être compris des gens. Je suis davantage l'homme de la parole que de l'écrit.essions illustrent cette peur secrète que nous entretenons face à Dieu.

NDC - Est-ce que le fait d'être cardinal ajoute quelque chose à votre popularité ?

Mgr Turcotte - Il y a des gens qui pensent que le fait d'être cardinal ajoute quelque chose à la personne. C'est faux ! Le Christ a confié aux apôtres la mission d'enseigner. Ils se sont accordé chacun un territoire et l'histoire de l'Église nous montre que l'évangélisation s'est organisée autour de l'évêque. Chaque évêque a développé une unité de pensée avec le chef de l'Église qu'est le pape.

Les cardinaux ont deux rôles précis dans l'Église. Ils ont pour première fonction d'élire le pape. La seconde consiste à siéger sur des comités à Rome. D'ailleurs, il y a aussi des évêques qui siègent sur ces comités. Nous avons alors pour fonction de conseiller les dirigeants de la Curie ainsi que le pape sur un certain nombre de questions. Je peux vous dire que je n'ai pas de leçon à donner à des confrères évêques. Les gens sont marqués par la hiérarchie qui existe un peu partout mais cela ne se passe pas comme cela dans notre Église.

NDC - Que pensez-vous actuellement des médias ?

Mgr Turcotte - Il y a autant de journalismes qu'il y a de journalistes. Il y a des modes dans ce domaine comme il y en a dans d'autres secteurs de la société. Je privilégie la télévision parce que c'est par ce moyen que la majorité des gens s'informent et qu'ils acquièrent des connaissances. Les Québécois passent, semble-t-il, environ 24 heures par semaine devant leur téléviseur. Il y a présentement une tendance qui me fatigue. Il s'agit de l'information-spectacle. La mode est de mettre autour d'une table des gens de diverses opinions pour qu'ils s'affrontent de sorte que le spectacle est privilégié plutôt que l'information.

Je refuse constamment de participer à ce genre d'émission. Je ne le fais pas parce que j'ai peur. Je préfère plutôt accorder des entrevues en direct là où je peux réellement exprimer ma pensée. Il y a des sujets qui sont trop importants pour être traités superficiellement. Il faut pouvoir articuler sa pensée. On ne peut pas réellement commenter un sujet en l'espace de 20 secondes. C'est la formule que la télévision privilégie. Je vois souvent des politiciens s'embarquer là-dedans et régler un problème complexe de façon simpliste. C'est comme si on pouvait régler une situation comme dans un film western là où il y a les bons et les méchants. La réalité est différente. Il y a des zones grises, des avantages et des inconvénients à faire un choix. Il faut dire avec courage que le choix pour lequel on a opté n'est peut-être pas le meilleur mais, il a été pris pour telle raison. L'unanimité ne peut pas exister.

 

«L'une des premières fonctions de l'évêque est d'enseigner. 

Nous n'enseignons plus de la même manière qu'autrefois. Je ne suis pas écrivain.

Par ailleurs je pense que je possède certaines qualités

pour vulgariser des sujets complexes.»

NDC - L'an dernier vous avez prononcé une phrase à l'occasion d'une conférence de presse qui a fait largement les manchettes. Les journalistes n'ont pas été tendres avec vous.

Mgr Turcotte - Il s'agissait d'une conférence de presse portant sur le mariage des personnes de même sexe. Vous avez là l'exemple d'une phrase qui a été sortie de son contexte. Je répondais à une question qui se formulait ainsi : «Pourquoi vous opposez-vous au changement de définition du mariage ?» J'ai exposé très clairement qu'il est important de bien définir les concepts. Il faut que les mots puissent dire des choses précises. Est-ce qu'on peut dire que le mariage est simplement l'union de deux personnes qui s'aiment ? J'ai alors dit sous forme de question que cette forme d'union pourrait alors s'appliquer à un père et à son enfant. On a sorti cette partie de mon intervention en laissant croire que la nouvelle loi pourrait conduire à cela. Je n'ai jamais dit une telle chose. Je n'ai pas fait de correctif car cela ne sert à rien. C'est pour cette raison que je privilégie les interventions en direct. Les journalistes ne peuvent pas couper les phrases.

NDC - Il faut donc constamment faire attention à ce que l'on dit.

Mgr Turcotte - Je déteste les humoristes qui vont chercher une phrase en dehors de son contexte et qui font dire aux personnes des choses qu'elles n'ont pas dites. Ce n'est pas respectueux des gens qui ont la difficile tâche d'affronter le public. Il est certain que j'ai souvent un langage imagé et il y a des expressions que je peux dire dans certains contextes. On peut rire de moi si on les sort de ces contextes.

Le cas du mariage homosexuel est un cas intéressant. Le lobby qui défendait cette idée était très puissant. Il était bien vu d'appuyer cette démarche et les personnes qui s'y opposaient n'osaient pas parler. Ceux qui ont pris la parole pour dénoncer le projet de loi ont payé cher leur prise de position.

NDC - Pourquoi devient-il si difficile de s'opposer à certaines idées ?

Mgr Turcotte - Il y a des sujets qu'on n'accepte plus de discuter. Il y a dans notre société un certain «moutonisme de la pensée». Les lobbys qui soutiennent des points de vue sont puissants et ils utilisent l'arme du ridicule pour dire qu'une idée plus traditionnelle est dépassée. L'attrait de la nouveauté règne en maître dans notre monde. Un bon exemple de cela existe dans les médias. Une nouvelle qui a fait la manchette la veille est dite dépassée si elle est répétée le lendemain. C'est bien évident que l'on oublie ce que la religion chrétienne, qui a 2000 ans d'histoire, a donné au monde. Il y a des gens qui veulent appliquer à l'Église le phénomène de la mode. Je dis à des personnes : «Qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? Est-ce que je vais faire un sondage pour savoir s'il faut enlever telle ou telle page de l'Évangile afin de la remettre plus tard ? »

Regardez ce que la politique est devenue. Je ne blâme pas les politiciens. Ils ne sont pas réélus s'ils ne donnent pas immédiatement ce qui est populaire. Cela demande un sacré courage pour rester fidèle à ce que nos ancêtres nous ont légué dans la tradition. La doctrine chrétienne s'alimente à deux sources : l'agir du Christ contenu dans les évangiles et la tradition de l'Église. On ne peut renverser du revers de la main quelque chose qui touche à cette doctrine sans accepter d'y penser et de poser des questions.

 

«Il faut accepter d'être en désaccord. 
Est-ce que Jésus a été d'accord avec tous ses contemporains ? 
Le prophétisme ne veut pas dire que l'on accepte toutes les nouvelles idées.»

NDC - On dit que Jean-Paul II était le pape des médias. Pourquoi avait-il une telle «aura» médiatique ?

Mgr Turcotte - Jean-Paul II est un pape qui a dépassé les médias. On dit qu'il avait un charisme spécial. C'est vrai ! Il n'avait pas le charisme habituel des vedettes. Il faut être beau et pouvoir faire un bon spectacle pour occuper une bonne place dans les médias. Je ne peux pas dire que Jean-Paul II pouvait faire cela durant les 10 dernières années de sa vie. C'était un homme malade qui avait de la difficulté à articuler. Et pourtant, une étonnante vérité se dégageait de sa personne.

Je me suis souvent posé la question suivante : qu'est-ce qui pouvait tant attirer les jeunes vers lui ? Cet homme enseignait des choses difficiles. Il n'a jamais mis son drapeau dans sa poche. Cependant, il insistait sur le respect de l'être humain et sur le fait qu'un être humain ne peut pas en mépriser un autre. Les jeunes ont compris cela. Son message et sa vie étaient en harmonie. Il y a tellement de gens qui ont un discours et une vie qui ne coïncident pas.

NDC - Vous avez fait l'été dernier la une du magazine Le Lundi à propos de votre diabète. Pourquoi avez-vous accepté d'en parler publiquement ?

Mgr Turcotte - Je suis aux prises avec le diabète de type 2. Je vis avec cette maladie depuis une dizaine d'années. Je suis capable de contrôler mon taux de sucre. Des gens ont appris cela et ils sont venus me poser des questions. J'ai accepté d'en parler pour montrer qu'il est possible de vivre tout en souffrant du diabète. Des amis sont diabétiques et ils ont connu de belles carrières. Cela demande une discipline personnelle. Je ne suis pas gêné d'en parler. Je n'ai rien à cacher.