L'Église du Québec face à un tournant

 

Veillette MartinCet automne les élèves du Québec n’auront plus dans les écoles, cela tant au niveau primaire que secondaire, des cours de sciences religieuses confessionnelles. On peut dire que la société québécoise vient de franchir l’une des dernières marches de la laïcisation des écoles qui a été amorcée dans les années 1960. Nous avons rencontré Mgr Martin Veillette, évêque du diocèse de Trois-Rivières et président de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec (AÉCQ). Nous lui avons posé des questions  concernant le dossier de l’éducation religieuse et des négociations qui ont eu lieu entre l’AÉCQ et le Gouvernement du Québec. Nous avons aussi abordé dans cette entrevue le dossier des « accommodements raisonnables ».

Propos recueillis par Jérôme Martineau


NDC – Quelle place les évêques du Québec peuvent-ils prendre aujourd’hui dans les débats qui entourent des questions de société?

Mgr Martin Veillette : Ce questionnement est présent depuis longtemps à l’AÉCQ.  Comment l’Église catholique peut-elle jouer un rôle dans les débats qui marquent notre société? Nous avons invité il y a quelques années M. Michel Venne, ex-journaliste au Devoir et fondateur de l’Institut du Nouveau Monde. Il nous avait dit que notre société est maintenant marquée par le débat. Nous vivons dans une société démocratique et libérale où les grands enjeux sont débattus sur la place publique dans les médias. Les personnes et les groupes peuvent présenter leur point de vue. L’Église ne fait pas bande à part. Michel Venne  nous a dit que les évêques étaient donc invités à partager leurs réflexions comme le font les autres groupes sociaux. Il a souhaité que nous prenions notre place dans ces débats.  Cependant, cela ne voulait pas dire que nous allions imposer notre point de vue. Au contraire, notre voix allait être entendue parmi toutes les autres.

Nous avons dû nous habituer à ce mode de fonctionnement qui diffère considérablement de ce que nous avons connu durant la première moitié du 20e siècle où l’Église avait le dernier mot lorsque venait le temps de prendre des décisions qui la touchaient. Le Gouvernement nous considère comme un interlocuteur parmi tant d’autres. Nous portons cependant un héritage que nous considérons comme précieux et valable. Cet héritage peut à notre avis contribuer au bien commun de la société. Si nous nous taisions, nous aurions l’impression de manquer à notre devoir. Nous voyons notre participation à différents débats comme une note positive. C’est ce que nous avons cherché à faire lors de nos dernières interventions. Il est certain que nous n’exerçons plus un leadership de type autoritaire.

Cette manière de faire donne l’impression que les évêques ne parlent plus. Je peux vous dire qu’ils parlent encore et peut-être même plus qu’auparavant. Notre voix n’a cependant plus le même écho dans les médias et elle n’est plus la seule à être entendue.

NDC – Quelle place les médias donnent-ils aux documents des évêques?

Mgr M. V. – Je veux tout de suite vous donner un exemple. Nous venons de faire connaître publiquement notre réaction à la suite de la publication du rapport de la Commission Bouchard-Taylor. Le communiqué que nous avons émis a été cité dans plusieurs médias. J’ai reçu des appels d’aussi loin que de Rimouski et Rouyn. Il arrive à d’autres occasions  que nos interventions ne suscitent pas de réactions alors que d’autres voix occupent la une. Nous essayons de faire en sorte que nos prises de position soient davantage proches des événements. Habituellement les médias veulent entendre nos propos sur des questions qui affectent la société.

NDC – Les changements qui surviennent concernant l’enseignement religieux dans les écoles marquent une rupture avec ce qui se faisait. Comment le Gouvernement en est-il arrivé à prendre cette décision?

Mgr M. V. – Cette décision, il faut bien le dire, survient après trente ans de changements dans le monde de l’éducation. La création du Ministère de l’éducation au début des années 1960 était en soi un grand changement par rapport à ce qui existait auparavant. La vie sociale et politique du Québec a beaucoup évolué au cours des quarante dernières années. La perception de la place de la religion a changé non seulement dans la société mais aussi dans l’Église. En observant ces changements on peut comprendre ce qui a amené le Gouvernement à prendre la décision de mettre en place un cours d’éthique et de culture religieuse obligatoire pour tout le monde. Ce cours aura donc pour objectif non pas de faire des catholiques ou des musulmans mais d’amener les élèves à une meilleure compréhension mutuelle entre des citoyens qui ont des appartenances religieuses différentes.

Nous croyons que cet objectif est légitime de la part de l’État qui est responsable du bien commun dans la société. L’État doit favoriser la bonne entente et l’harmonie sociale.  Le fait d’en arriver à mieux comprendre celui qui adhère à une autre religion est un des objectifs poursuivi par l’État. C’est un gros défi.

Le programme scolaire qui a été approuvé par la ministre est considérable. Certains disent qu’il est trop chargé. Nous espérons que les enseignants ne se décourageront pas et qu’ils sauront respecter les objectifs du cours tel qu’énoncé par le Ministère de l’éducation. C’est l’expérience qui nous montrera à quel point cela va fonctionner. Pour notre part, nous avons fait au Ministère des observations tout au long du processus et nous espérons que ce projet réussisse. Les évêques se disent que ce projet sera bon pour le monde  religieux en général si on réussit à faire quelque chose de positif pour l’ensemble des Québécois. Le reste du chemin nous appartient. C’est à l’Église qu’est confiée la mission de faire des chrétiens. L’Église comme institution doit mettre en place une stratégie d’évangélisation auprès des jeunes. Cela nous appartient et non pas  à l’école. Les paroisses, les mouvements et les familles doivent assurer la formation chrétienne des jeunes. C’est à nous qu’appartient le rôle de faire des disciples de Jésus Christ. Nous avons d’ailleurs déjà commencé à œuvrer dans cette ligne et nous allons continuer en espérant que cela porte des fruits.

Nous observons à ce jour des réponses assez étonnantes de la part des jeunes qui s’inscrivent à ces parcours de formation catéchétique. Les animatrices sont quelquefois surprises des réponses à ce projet.

NDC – Peut-on tracer un bilan des cours de sciences religieuses qui ont été dispensés dans les écoles au cours des vingt dernières années ? Plusieurs pensent que cela a été un échec.

Mgr M. V. – C’est peut-être insatisfaisant comme résultat. Nous espérions de meilleures retombées. Quels éléments pouvons-nous nous donner pour étayer notre jugement? Nous retenons souvent ceux d’ordre liturgique. L’assistance à la messe continue à baisser. Alors on dit que les gens ne pratiquent plus. Je crois qu’il s’agit ici d’un élément parmi bien d’autres. La vie chrétienne n’est pas faite uniquement de la participation à la messe du dimanche. D’autres éléments entrent en ligne de compte et ceux-là heureusement sont encore présents. Je pense au partage qui est si présent dans une région comme la Mauricie. Les jeunes comme les moins jeunes sont impliqués dans ce processus de solidarité. J’y vois un écho à l’Évangile. L’Église ne le revendique pas toujours explicitement mais celui qui observe la situation de près peut le constater. L’Évangile continue à inspirer les gens. Je ne veux pas ici imposer une motivation aux personnes. Je crois toujours que l’engagement de tant de personnes dans le bénévolat a des sources chrétiennes. Il ne convient peut-être pas de parler d’un échec. Je pense qu’il faut nuancer notre jugement.

NDC – Des groupes ne sont pas d’accord avec la position de l’AÉCQ et ils veulent même contester la Loi. Comment réagissez-vous à cette prise de position?

Mgr M. V. – Nous sommes au courant de l’existence de ces groupes. Leur position est connue et elle n’est pas récente. Elle est difficile à tenir. Ils souhaitent que l’enseignement religieux confessionnel soit maintenu à l’école. Nous avons proposé cette voie au Gouvernement mais elle n’a pas été retenue. Nous avions souhaité dans nos recommandations que l’on continue encore un certain temps à dispenser le cours de sciences religieuses et on nous a dit que c’était fini. Nous avons dû prendre acte de cette décision gouvernementale.

Est-ce qu’il faut continuer la bataille? Faut-il aller en cour? L’AÉCQ n’a pas choisi cette voie. Nous avons adopté, là où on peut le faire, une attitude de dialogue, de collaboration, de concertation et de coopération avec l’État. Nous allons mettre en place nos programmes de catéchèse dans les communautés chrétiennes et nous pensons qu’il y a là une voie d’avenir pour rebâtir les liens entre les chrétiens.

NDC – Vous désirez rendre les communautés responsables de la transmission de la foi?

Mgr M. V. – Nous espérons qu’il y aura une prise de conscience du fait qu’engendrer des chrétiens appartient à la communauté chrétienne. Nous nous sommes sans doute reposés trop facilement sur d’autres institutions comme l’école pour le faire. Les familles ne s’impliquaient pas tellement en se disant que l’école allait le faire. Les circonstances font que l’avenir appartient à la communauté chrétienne.

NDC – Un nouveau débat nous est arrivé en 2007, celui des accommodements raisonnables. Avez-vous été surpris de voir l’importance que ce débat a pris chez nous?

Mgr M. V. – Je crois que le feu couvait depuis un bout de temps sous la cendre. Une série de jugements judiciaires a irrité des gens et c’est à partir de cela qu’une certaine explosion est arrivée. Il y a des personnes qui ont ressenti ces jugements comme si on voulait mettre de côté notre religion en voulant créer de la place pour celle des nouveaux arrivants. Nous sommes chez nous sensibles au fait d’accorder des privilèges à quelqu’un. Cela se manifeste en particulier chez les jeunes. On ne peut accorder des privilèges à une personne si cela ne nous apparaît pas juste. Des gens ont eu l’impression que ces privilèges n’étaient pas justifiés. La Commission Bouchard-Taylor a analysé avec attention ces événements et il est apparu que ce qui s’était passé ne correspondait pas à ce que les médias ont rapporté.

NDC – Quel rôle l’Église peut-elle jouer pour nous aider à accueillir l’étranger?

Mgr M. V. –  L’accueil de l’étranger, de l’immigrant, fait partie de la tradition judéo-chrétienne. La tradition juive dans l’Ancien Testament allait déjà dans ce sens.         Le XXIe siècle va nous apporter beaucoup de brassage de populations. Nous sommes en train d’assister, me semble-t-il, à un certain éclatement des frontières. Il devient de plus en plus difficile aux régimes autoritaires de fermer leurs frontières. Nous en avons vu des exemples récemment. L’opinion internationale demande alors l’ouverture des frontières. La terre est pour tous. Il faut s’ouvrir à l’autre et accueillir celui qui est différent de soi. C’est tout un défi. Il y a des situations qui sont plus difficiles à vivre mais c’est le prix à payer pour en arriver à vivre dans une société qui est de plus en plus diversifiée tant au niveau des idées que des religions.

Nous semblons ressentir davantage cette situation aujourd’hui. Nous devrions jeter un regard dans l’histoire de l’humanité  et on s’apercevrait que les mouvements de populations ont toujours existé.

DES ASPECTS POSITIFS

Regrettant la disparition du régime d’option, les évêques reconnaissent que la contribution éducative attendue de ce programme se situe principalement sur le plan de la citoyenneté : «la reconnaissance de l’autre et la poursuite du bien commun». Il s’agit d’apprendre à vivre ensemble dans une société pluraliste. Ils souscrivent à cet objectif et invitent la population catholique à en reconnaître la pertinence.

...Mais des questions préoccupantes

Ce programme soulève cependant des questions préoccupantes : par exemple, dans le domaine de l’éthique on trouve peu de repères significatifs au-delà de ceux qui touchent le vivre ensemble; l’approche socioculturelle du phénomène religieux pourrait conduire à une vision réductrice de l’expérience croyante; il n’est pas possible de prévoir l’effet qu’aura sur les élèves, particulièrement ceux du primaire, l’exposition à la diversité des points de vue éthique et religieux.

Les évêques catholiques du Québec