Gregory Baum


Baum Gregory

ENTREVUE par Michel Dongois

Gregory Baum

Vatican II (1962-1965)
Regard d’un théologien de chez nous qui y était

Gregory Baum a encore bon pied bon œil. À 92 ans, il fait son quart d’heure d’exercice matinal. « Ne vous y trompez pas, je suis un malade qui a l’impression d’être en santé », me lance avec humour l’homme que je rencontre chez lui, à Montréal, presque 50 ans jour pour jour après la clôture du concile. Dialyse trois fois par semaine, et entre les séjours à l’hôpital, il travaille au Centre justice et foi.

Lors du concile Vatican II, Gregory Baum était théologien expert au Secrétariat pour l’unité des chrétiens. Il en garde une foule de souvenirs, que ravive chacune de mes questions. « C’était magnifique ! Du matin au soir, on discutait d’œcuménisme et de liberté religieuse, ce qui était nouveau à l’époque. Même les évêques participaient à diverses réunions interreligieuses. »

Nous avions l’impression d’être saisis par l’Esprit, poursuit-il. « Il se passait quelque chose dans l’Église, avec un nouveau message centré sur la solidarité avec toute l’humanité. » Vatican II, précise le théologien, venait en effet « réparer » les effets du concile de Trente (16e siècle), qui avait séparé le monde en bons et en méchants : d’un côté les bons catholiques, et de l’autre… tous les autres. « Avec Vatican II, l’Église se relie davantage à l’universellement humain. Voilà qu’on cessait de croire que les non-catholiques allaient en enfer ! »

Promesses non tenues

Ce concile a aussi rehaussé le rôle des laïcs, qui participent à la prêtrise du Christ, même dans l’administration de l’Église. Toutefois, déplore Gregory Baum, une fois Vatican II terminé, Rome a mis des bâtons dans les roues. « Certains évêques québécois par exemple, qui avaient fait une grande place aux laïcs, hommes et femmes, se sont fait rabrouer par le pape. »

Car s’il est une chose que Vatican II n’a pas changé, selon le théologien, c’est bien le dialogue à l’intérieur même de l’Église. « Rome n’a pas permis aux conférences épiscopales d’adapter l’Église à la culture des différents pays. On a plutôt eu droit au retour à la vision monarchique de la papauté, avec concentration des pouvoirs. » Sur ce plan, dit-il, Vatican II n’a pas livré ses promesses. 

Quelques années plus tard en effet, Paul VI rédigeait sa lettre encyclique sur le mariage et la régulation   des naissances sans consulter les évêques. Puis Jean-Paul II enlevait leur pouvoir aux conférences épiscopales, exigeant d’elles un serment de fidélité au pape. « Rome a supprimé le dialogue entre les évêques et voulait une obéissance totale. Toujours le vieux réflexe centralisateur », fait observer Gregory Baum. 

Et le pape François ? Il annonce un retour à l’esprit de Vatican II et à ses valeurs d’ouverture, affirme le théologien, qui lui voue une grande admiration.         « François invite au dialogue et aux débats, sans recherche de consensus à tout prix. Il veut d’abord que chacun exprime ses convictions. » À preuve, poursuit-il, le récent synode sur la famille, où le pontife voulait entendre les évêques sur les grands problèmes du temps. « Il a laissé les portes ouvertes, sans figer les choses. » 

Église québécoise

Comment Gregory Baum voit-il l'Église québécoise, en 2016 ? Les Québécois se désintéressent des questions religieuses, précise-t-il, recherchant plutôt une spiritualité personnelle. « Ils ont l’impression que la religion appartient au passé, mais ce qui se passe dans le monde dit tout le contraire ! La dimension spirituelle peut pourtant très bien se conjuguer avec la modernité, comme en Inde. »

Un élément en particulier frappe le théologien. « Aujourd’hui, à la messe, tout le monde va communier. Ceux qui demeurent dans l’Église ont une attitude plus libre envers la hiérarchie. » Le plus souvent, en matière de morale, chacun mène sa propre quête, poursuit-il, tire ses propres conclusions et suit sa conscience. « C’est tellement évident en matière de sexualité ! »  

Bien que réduite par ailleurs, l’Église du Québec n’en est pas moins très créative dans la pensée théologique et les programmes pastoraux, estime Gregory Baum. La réflexion catholique réfère ainsi, à ses yeux, à une théologie « qui se veut une invitation à se tenir debout face à ce qui entrave la liberté et la dignité humaines. » 

Gregory Baum mentionne les Fernand Dumont et Jacques Grand’Maison, tous deux sociologues et théologiens. Il relève aussi que l’esprit d’ouverture de Vatican II et l’élan de la Révolution tranquille sont   des phénomènes concomitants. Devenu une société pluraliste, le Québec est à la recherche de valeurs communes d’humanité, pour œuvrer à la justice et à la paix. Le théologien évoque à ce propos « un catholicisme plus solidaire », surtout avec les minorités.

La grâce

Gregory Baum est pudique lorsqu’il s’agit de parler de lui-même. « Atteindre un âge avancé est tout un privilège dans le monde d’aujourd’hui, alors que tant de gens meurent jeunes et que l’on tue partout. » S’il connait la grâce d’être heureux, il dit regarder les choses avec lucidité, sans fermer les yeux sur les horreurs, mais en décidant de privilégier l’espoir. « Je suis porté par une force qui n’est pas la mienne, qui me dépasse et me protège. C’est ma foi dans la présence de Dieu. » 

Gregory Baum n’oubliera jamais la lecture, en 1946, des Confessions de saint Augustin, qui l’a bouleversé.     « À partir de là, j’ai pris la religion très au sérieux. J’ai gardé l’accent théologique de saint Augustin, pour qui Dieu agit en nous, par le fruit de la grâce. Je vis de la présence de Dieu en moi. » 

Une présence qui animait aussi les travaux de Vatican  II, conclut-il. « Même 50 ans plus tard, ce concile peut encore être vu comme une boussole qui oriente l’Église de notre temps. Il nous faut poursuivre dans la voie qu’il a tracée. »