La vocation chrétienne aujourd'hui

Theobald ChristofLa vocation chrétienne est un enjeu de l’engagement chrétien. Des hommes et des femmes répondent à l’appel de suivre le Christ à travers divers modes de vie. Les uns le font dans le mariage, d’autres dans la vie religieuse ou dans le sacerdoce. Pour le théologien Christoph Theobald, la vocation chrétienne est au service de notre métier d’homme et de femme. Le père Christoph Theobald est jésuite et il enseigne au Centre Sèvres à Paris. Il est l’auteur d’un livre qui a pour titre Vous avez dit vocation ? Il propose dans ce livre une démarche pour aider  le chrétien à accéder à l’expérience de la vocation et à discerner aujourd’hui la sienne.

NDC – Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la situation de la vocation chrétienne ?

Christoph Theobald – Deux événements m’ont amené à rédiger ce livre. Une expérience a vu le jour en 1998. J’anime avec deux autres personnes une formation destinée aux jeunes qui terminent leurs études ou qui débutent leur vie professionnelle. Ces jeunes âgés entre 22 et 32 ans cherchent une orientation. Cette formation est assez exigeante. Ils sont appelés à vivre un week-end qui porte sur leur choix aux orientations que peut prendre leur vie. J’ai rencontré à ce moment des jeunes qui posaient la question de la vocation. J’ai ensuite fait le lien avec la recherche de ma propre vocation dans les années 1960.

Ma réflexion a été interrogée par la situation actuelle de l’Église. Nous avons pendant l’année sacerdotale qui s’est déroulée en 2009 réduit le problème de la vocation à la seule vocation sacerdotale ou à la vocation religieuse. Cette notion de vocation est trop étroite. Je voulais réagir par rapport à cela. Nous parlons dans l’Église actuelle du problème des ministères dans les communautés chrétiennes. Je me suis dit  que nous devions en arriver à créer une véritable culture vocationnelle dans le sens le plus large du terme dans nos communautés chrétiennes.

NDC – Dans quel sens parlez-vous de la vocation ?

C. T. – Il y a d’abord ce que le concile Vatican II a appelé la vocation humaine. C’est le niveau le plus fondamental. Il s’agit de la conviction que tout être humain, homme et femme, a un itinéraire unique à parcourir tout au long de sa vie. Ce chemin n’est pas facile à emprunter. Il est parsemé d’embûches et de ruptures. Pourtant, il possède une trajectoire. Il y a une sorte de fil rouge qui en fait l’unité. Il faut beaucoup d’écoute pour accéder à cette vocation.

La vocation chrétienne est le deuxième niveau. Ce niveau se greffe sur la vocation humaine. La vocation chrétienne est au service de la vocation humaine. Il s’agit de la manière concrète de vivre sa vocation humaine à la suite de Jésus Christ. Nous sommes appelés à greffer notre existence à la sienne.

C’est à partir de cette identification à la vie de Jésus que la personne est appelée à identifier des charismes particuliers qui sont, comme le dit saint Paul, des manières concrètes de vivre la vocation chrétienne. J’analyse dans mon livre cette vocation qu’est le mariage. Le mariage est une vocation et non seulement un état de vie. Oui, c’est une véritable vocation que d’aller jusqu’au bout avec un partenaire durant toute son existence. Le célibat est une vocation. Pour plusieurs, cet état de vie leur est imposé mais elles peuvent devenir libres à l’intérieur de cette vie. Il y a différentes manières de vivre la vocation chrétienne.

NDC – Vous insistez dans votre livre sur l’écoute. Pourquoi est-il si important d’écouter lorsqu’il est question de sa vocation ?

C. T. – L’expérience de l’écoute est fondamentale. L’écoute permet à l’être humain d’accéder au langage, à la parole. L’écoute est presque une attitude plus importante que la vision de l’image. Nous en avons un bel exemple dans la Bible lorsque le jeune Samuel entend l’appel. Il faut savoir que l’écoute occupe la première place dans la culture biblique. Ils sont nombreux et nombreuses dans la Bible les hommes et les femmes à s’être mis à l’écoute. Saint Paul nous a dit que la foi et l’écoute obéissante sont une seule et même chose. La foi vient de l’écoute.

Revenons à Samuel qui a entendu l’appel de Dieu. Cette expérience raconte une confusion fondamentale dans laquelle tout être humain se trouve. Nous devons pouvoir distinguer entre la voix parentale et la voix de l’Autre qui pour nous est la voix de Dieu. Enfant, nous entendons d’abord la voix de nos parents. Cette voix nous autorise à exister et elle nous invite à aller plus loin dans l’existence. Le père et la mère adressent à l’enfant une parole de bonté. Cette parole est une parole ambiguë qui à un moment donné nous emprisonne d’une certaine manière. Il y a une sorte de décrochage qui se produit et l’enfant n’entend plus la seule voix des parents. Il y a au fond de moi une voix absolument unique qui s’adresse à moi et qui m’autorise à aller jusqu’au bout de mon existence. Dans la Bible, le jeune Samuel est convoqué et c’est à ce moment qu’il peut dire : «Me voici !» Auparavant, Samuel a confondu trois fois la voix du Seigneur avec celle d’Élie, la voix parentale.

NDC – L’Église d’ici est frappée par le tarissement des vocations sacerdotales et religieuses. Est-ce un effet de la société de consommation ?

C. T. – La société québécoise que je ne connais pas bien a cependant subi une rupture qui remonte aux années 1960. Une distinction s’est opérée entre la culture catholique d’un côté et d’un autre côté la recherche d’autonomie de l’être humain. Cette rupture joue un grand rôle dans ce qui se passe actuellement. Dans la culture catholique le mot vocation a fait habituellement référence à la vocation sacerdotale et à la vocation religieuse. Cela correspondait à une figure sociale extrêmement précise et bien codifiée avec par exemple son propre rite vestimentaire. Nous avons oublié l’expérience vécue derrière la figure sociale. Actuellement la figure sociale est en train de disparaître. Il faut maintenant faire référence à l’expérience elle-même. Il ne faut pas commencer par le bout de la chaîne en parlant d’abord des vocations particulières. Je pense que nous devons réintroduire une culture vocationnelle. Il faut d’abord parler de la vocation humaine.

NDC – La première vocation est-elle donc le service de l’homme ?

C. T. – Oui, c’est-à-dire vivre son existence humaine. Cela ne va plus de soi aujourd’hui. Il faut faire un acte de foi et se dire que cela vaut la peine d’aller jusqu’au bout. Nous voyons bien que c’est de l’ordre d’un appel. Chacun doit entendre un appel qui l’autorise à aller au fond de son désir. La foi, c’est croire ce que cette voix nous dit. C’est la foi qui nous permet de croire que nous pouvons aller jusqu’au bout.

NDC – La vie de l’Église nous montre maintenant qu’il y a beaucoup de personnes qui sont au service des communautés chrétiennes sans être ordonnées. Est-ce une nouvelle forme de vocation ?

C. T. – J’aborde cette situation dans mon livre. Il y a présentement dans l’Église beaucoup de personnes, surtout des femmes, qui sont appelées à travailler dans les services ecclésiaux. Je pense entre autre à la catéchèse. Plusieurs de ces fonctions étaient exercées par des prêtres. J’aime bien dire quelquefois qu’il y a un troisième clergé qui est en train de naître. Nous, les prêtres qui formons le clergé traditionnel, puis les fraternités diaconales avec les diacres permanents et celui occupé par des laïcs engagés en Église. C’est une ruse de l’histoire. Ce troisième corps est composé des permanents en pastorale. Ce corps est totalementdésymbolisé et très fonctionnarisé. Il est laïc et donc non-ordonné. Très souvent les personnes qui occupent des postes n’ont pas reçu une lettre de mission. Elles ont un statut extrêmement difficile dans l’Église. Elles font des choses mais on ne les autorise pas réellement à les faire. Il y a parmi ces personnes celles qui sont bénévoles et d’autres pour qui les tâches pastorales sont leur occupation principale. Ces individus ont une véritable vocation apostolique.

NDC – Nous en sommes donc rendus à un point limite. Est-ce que cela peut changer ?

C. T. – C’est la ruse de l’histoire et de l’Esprit saint. Je ne relativise pas le ministère apostolique. Il n’y a pas d’Église sans ce ministère. Les figures qu’a prises le ministère des prêtres ont varié depuis 2000 ans. Nous sommes présentement au Québec à la fin d’un cycle culturel et il y a déjà quelque chose qui est en train de naître. Il y a actuellement un croisement de l’ancien et du nouveau. C’est le point limite dont vous venez de parler. Il y a du nouveau qui émerge mais qui n’est pas encore reconnu à son véritable niveau.

NDC – Une nouvelle manière de voir le ministère dans l’Église est-il en train de naître ?

C. T. - Il y a quelque chose qui est en train de naître avec des difficultés énormes. Ce changement avait été souhaité par le concile Vatican II. Les laics occupent plus de place mais il ne faut pas cléricaliser les laïcs qui travaillent dans l’Église. C’est cela la difficulté. Le concile souhaitait que l’Église soit présente dans la société. Je pense au secteur de l’éducation, des hôpitaux et du monde de la famille. L’apostolat des laïcs s’y exerce et je suis certain que plusieurs de ces personnes vivent une vocation apostolique au sens particulier du terme. Ces laïcs exercent des ministères à l’intérieur des communautés et cela donne place à une grande diversité. Nous y trouvons des personnes compétentes. Autrefois, le prêtre était un généraliste, il faisait tout. Aujourd’hui nous vivons à une époque où les rôles sont différenciés et cela même dans la vie pastorale. Un prêtre peut être habile à préparer des mariages mais il n’est pas fait pour célébrer des funérailles. Des laïcs savent souvent mieux faire. Cette différenciation est un appel d’air à l’intérieur de l’Église.

NDC – Ultimement, n’est-ce pas Jésus qui séduit ceux et celles qui se mettent à sa suite ?

C. T. – La vocation de suivre Jésus est commune à tous les chrétiens. Il y a dans le Nouveau Testament deux manières de parler de cela. Les évangiles parlent de suivre Jésus alors que saint Paul nous invite à imiter Jésus Christ. Les évangiles utilisent un langage plus charnel qui est celui de suivre le maître durant sa mission et cela de village en village pour voir comment il fait pour annoncer le Royaume. Les disciples ont appris de lui la nouvelle manière de vivre. Pour saint Paul, le langage de l’imitation vient du grec. Il fait référence à la pédagogie grecque de cette époque basée sur l’exemple, sur l’imitation. Le maître donne l’exemple. Saint Paul, dans la lettre aux Thessaloniciens, demande à ses lecteurs de l’imiter comme lui est l’imitateur de Jésus Christ. Le langage de la suite de Jésus et celui de son imitation sont proches tout en ayant des accents différents. Pour devenir nous-mêmes, nous devons «suivre» ceux qui nous engendrent ou les «imiter».

NDC – Que voulez-vous dire lorsque vous dites qu’il faut développer une culture de la vocation ?

C. T. – Il faudrait que les services vocationnels qui existent sortent un peu de l’esprit du recrutement. Il y a plus de trente ans, le cardinal Marty, archevêque de Paris, avait utilisé ce slogan : «J’embauche !» Je crois qu’il faut sortir de cet esprit-là. Il y a une conversion à vivre ensemble dans les communautés chrétiennes. Il ne faut pas rêver d’un impossible retour. Il faut réfléchir et regarder ce que Dieu nous donne maintenant dans une communauté chrétienne. Il nous donne des hommes et des femmes. Il nous donne des jeunes et des voisins qui sont peut-être des sympathisants. Il nous donne aussi des adversaires. Réfléchissons à l’itinéraire unique de chaque personne. La culture vocationnelle commence par là. Éduquons les chrétiens à voir cela afin de comprendre que chaque chrétien a sa propre vocation chrétienne au service de la vocation humaine. C’est ainsi que nous découvrirons les vocations particulières que Dieu nous donne.