La crise : une chance pour la foi

Souletie Jean LouisL'Église traverse une grave crise dans plusieurs pays d'Occident. Cette crise permet à plusieurs personnes de réfléchir sur ses conséquences. D'autres pensent qu'une telle traversée du désert est bénéfique pour les chrétiens à condition d'en comprendre les enjeux. C'est le travail que fait Jean-Louis Souletie, professeur à l'Institut catholique de Paris et prêtre de la Congrégation des frères missionnaires de sainte Thérèse. Pour lui, la crise est une chance pour la foi. Il a répondu à nos questions lors d'un séjour qu'il a fait à l'Université Laval le printemps dernier.

L'Église traverse une grave crise dans plusieurs pays d'Occident. Cette crise permet à plusieurs personnes de réfléchir sur ses conséquences. D'autres pensent qu'une telle traversée du désert est bénéfique pour les chrétiens à condition d'en comprendre les enjeux. C'est le travail que fait Jean-Louis Souletie, professeur à l'Institut catholique de Paris et prêtre de la Congrégation des frères missionnaires de sainte Thérèse. Pour lui, la crise est une chance pour la foi. Il a répondu à nos questions lors d'un séjour qu'il a fait à l'Université Laval le printemps dernier.

Propos recueillis par Jérôme Martineau

NDC - Comment en êtes-vous arrivé à réfléchir sur la crise quetraverse l'Église dans plusieurs pays?

J.-L. S. - J'ai été amené à faire cette étude en lien avec mes recherches. J'ai étudié la pensée de plusieurs grands théologiens du XXe siècle et je me suis aperçu qu'ils parlaient de ce siècle comme étant un temps de crise. D'autre part, mon activité pastorale sur le terrain me fait percevoir les préoccupations des gens et je me suis aperçu que plusieurs catholiques vivent cette crise comme étant une catastrophe. Des signes visibles nous démontrent l'ampleur de la crise : baisse des vocations sacerdotales et de la fréquentation du catéchisme par les jeunes.

Or, la théologie ne perçoit pas la crise comme étant une catastrophe mais plutôt comme une transformation. La crise comporte des soubresauts et elle est souvent complexe à gérer. Il n'en demeure pas moins que ce processus de transformation ressemble à la chenille qui accepte de muer vers l'état de papillon. J'en suis progressivement venu à penser que cette crise peut servir d'amorce à un renouvellement de la manière de vivre la foi.

NDC – Quelle est l'origine de cette crise?

J.-L. S. - Du point de vue européen, je crois que l'on peut affirmer que cette crise a commencé lors de la Révolution française en 1789. En disant cela, je dois constater que l'Église ne traverse pas la première crise de son histoire. Il y a eu dès les premiers siècles d'importantes mutations qui ont été vécues. L'arianisme a été une crise considérable. L'Église était devenue hérétique presqu'aux trois quarts. Une lecture des écrits de saint Augustin au Ve siècle nous permet de constater qu'il y avait à cette époque une crise des vocations. Saint Augustin déplorait un grave manque de prêtres.

La Réforme au 16e siècle a été elle aussi une grande crise. Luther, en créant le protestantisme, a déclenché une véritable onde de choc. Je pense de nouveau à la Révolution française. Les chrétiens de ce temps pensaient que le ciel leur était tombé sur la tête. La crise industrielle a provoqué au XIXe siècle une autre période instable dans l'Église. Les deux grandes guerres du XXe siècle ont causé bien des remous. L'histoire nous montre que presque toutes les époques ont connu des crises de civilisation.

La crise que nous vivons remonte donc à une époque où l'individu est devenu roi. Nous avons assisté à la montée de la place de la personne dans la société. Ce ne sont plus les collectivités qui sont premières. D'un autre côté nous observons que le pluralisme des valeurs, des idées et des religions s'exprime partout. De plus en plus de personnes veulent croire sans l'Église. Des enquêtes menées en Europe démontrent que les jeunes de 15 à 18 ans pensent qu'il n'y a pas une religion plus vraie qu'une autre. Les jeunes affirment aussi qu'ils peuvent croire ce qu'ils veulent puisque toutes les idées et les opinions sont devenues relatives. Nos contemporains ne se questionnent pas sur la valeur de telle ou telle religion mais sur ce que la religion permet de faire, ce qu'elle permet de vivre. C'est là à mon avis que réside un réel défi pour l'Église.

La crise de l'Église ne vient ni des difficultés qu'elle aurait à s'adapter aux mentalités modernes, ni de l'hostilité du monde moderne à son égard, mais de son incapacité à devenir conforme au Christ. C'est cette incapacité qui a provoqué l'alternative dangereuse « Jésus, oui, l'Église non. »

 

 « La foi est cet abandon à la proximité de Dieu qui transforme l'être humain. »

Jean-Louis Souletie

NDC – C'est donc dire que la crise devrait stimuler notre action?

J.-L. S. - C'est l'analyse que je fais. Le défi pour l'Église n'est pas tant de voir ce que les gens croient mais de savoir ce que la foi permet de vivre. De ce point de vue, toutes les religions sont au même niveau. Par exemple, le judaïsme comme le christianisme doivent nous montrer quelle société ils permettent de construire. Les religions doivent montrer quel niveau d'humanisation elles proposent. Les gens ne les regardent plus seulement comme des doctrines mais plutôt au niveau de leurs actions. Ils veulent voir comment ces doctrines peuvent permettre d'inventer la vie.

NDC – Vous affirmez que la foi doit nous mettre dans un état de crise. Qu'est-ce à dire?

J.-L. S. - C'est pourtant une réalité simple et étonnante. Les évangiles nous montrent que Jésus provoque des états de crise chez ses interlocuteurs. Il les pousse à étaler leur vérité et à montrer ce en quoi ils croient réellement. Jésus rencontre les Pharisiens à quelques reprises et il ne leur dit pas qu'ils sont de mauvais croyants. Il leur demande cependant d'aller au bout de leur foi. Il leur dit : « Vous vous dites les enfants d'Abraham. Reconnaissez que je suis le messie qu'annonçait Abraham. Vous dites que vous êtes obéissants à la loi de Moïse. Obéissez à la vérité de cette loi jusqu'au bout. Comprenez le sens de cette loi qui a proclamé l'amour de Dieu et du prochain comme deux commandements égaux. Reconnaissez que je suis en train d'accomplir cette loi. »

Jésus a rencontré Zachée, la Samaritaine et Nicodème. Il a provoqué chez ces personnes une crise et elles ont été amenées à le reconnaître. Le mot crise en grec veut dire « discernement ». Jésus propose à ses interlocuteurs de dépasser leurs habitudes, leurs peurs et leurs péchés. Il les pousse à rencontrer la vérité. Zachée, en recevant Jésus chez lui, a reconnu qu'il était un voleur et il a décidé de réparer au-delà de ce que la loi demandait. Jésus amène les gens à vivre une crise car il croit que des changements sont possibles.

NDC – L'Église elle-même a vécu ses premiers pas au coeur d'une crise importante. Parlez-nous-en!

J.-L. S. - La lecture du livre des Actes des apôtres et des lettres de saint Paul nous permet de constater que l'Église a dû affronter dès les premiers siècles des situations difficiles. On s'est posé rapidement la question suivante : comment intégrer des païens dans les nouvelles communautés chrétiennes issues du judaïsme? Ce conflit a opposé les apôtres Pierre et Paul.

Nous devrions tous relire le chapitre 10 du livre des Actes des apôtres. Il s'agit du récit de la rencontre de Pierre avec le païen Corneille. Dieu a parlé au centurion romain Corneille. Il lui demande d'aller chercher un certain Simon Pierre. Dieu parle à un homme qui ne vient pas de la religion juive. Cet individu fait partie de la puissance militaire qui oppresse les Juifs. Au même moment, Dieu parle à Pierre et il lui demande de manger la viande des animaux impurs. Pierre, de par son origine juive, refuse d'en manger. Le texte indique que Dieu prend la liberté de parler à des hommes d'origines diverses. Aucun d'eux ne comprend le sens de la demande de Dieu.

La démarche que Pierre fait lui permet, lorsqu'il rencontre Corneille, de comprendre le sens de la demande de Dieu. Corneille s'agenouille devant Pierre mais Pierre le relève en lui disant : « Relève-toi, moi aussi je ne suis qu'un homme. » Ils se reconnaissent une commune humanité. Pierre comprend alors que Dieu ne fait pas de différence entre les personnes. Pierre annonce la foi en Jésus Christ dans cette maison et il leur propose le baptême puisque l'Esprit est tombé sur la maison.

Ce texte raconte une étape importante de l'Église naissante. Cette situation est proche de ce que nous vivons aujourd'hui. Dieu parle à tous les hommes et ils ne comprennent pas et pourtant ils se mettent en route les uns vers les autres pour reconnaître qu'ils partagent la même humanité. Notre défi est de reconnaître que Dieu parle à nous tous. Il faut comprendre son intervention dans l'histoire.

NDC – La crise que nous traversons devrait nous éveiller pour nous permettre de mieux saisir ce qui se passe autour de nous. C'est ce que vous voulez dire?

J.-L. S. - Il faut le dire, la crise devrait nous rendre plus vigilants pour déchiffrer la Parole de Dieu. Une crise, selon l'Évangile, est un appel au discernement. Nous devons découvrir la manière employée par Dieu pour nous parler aujourd'hui. Il parle à des gens et en des lieux nouveaux que nous avons de la difficulté à reconnaître et à identifier. J'observe que le catéchuménat pour les adultes prend plus de place dans l'Église de France. Dieu a parlé à ces hommes et à ces femmes qui demandent le baptême. Ils viennent de tous les horizons et très souvent ils n'ont pas entendu parler de Dieu durant leur jeunesse. Dieu n'a jamais cessé d'interpeller les hommes et les femmes par des chemins mystérieux. Nous devons nous mettre à l'écoute de ce que Dieu dit. Cela requiert une écoute intelligente.

NDC – Est-ce que vous identifiez des signes qui indiquent que des choses sont en train de se passer?

J.-L. S. - Il y a en effet des signes que nous devons reconnaître. Les temps de crise sont des moments propices pour tenter de nouvelles expériences dans des laboratoires souterrains. Je suis certain que cela est en train de se passer. C'est là que s'exprime une nouvelle créativité. Je le redis, le catéchuménat pour les adultes qui demandent le baptême est certainement un de ces signes. Je pense aussi aux Journées Mondiales de la Jeunesse qui ont rassemblé des millions de jeunes. Un grand nombre de ceux-ci ne fréquentent pas nos églises le dimanche. La jeunesse du monde a répondu à l'appel de Jean-Paul II. Les grandes rencontres de Taizé sont dans la même ligne parce que dans ce cas c'est l'oecuménisme qui est au service de la réconciliation. Notre défi est de décoder ce qui est en train de se passer de manière souterraine.

NDC – Nous devons accepter de vivre dans une Église qui se perçoit maintenant comme minoritaire alors que ce n'était pas le cas il y a à peine 50 ans?

J.-L. S. - Nous avons vécu dans une sociétéoù la pratique religieuse était très importante. Il y a plusieurs personnes qui ressentent une grande souffrance en constatant que le pluralisme est devenu une réalité. Je donne l'exemple de la France où nous comptons aujourd'hui six millions de personnes qui se réclament de la religion musulmane. Il faut cependant savoir que les textes de Vatican II et ceux de Jean-Paul II reconnaissent que Dieu parle à travers les autres traditions religieuses.

J'ajoute ceci. Ce n'est pas parce qu'il y a moins de monde dans les églises qu'il faut croire que Jésus Christ est moins présent au monde. Ce serait blasphématoire de penser cela. Dieu est présent à ceux qui croient comme à ceux qui ne croient pas. Notre tâche est immense. Nous devons discerner sa présence dans le monde.

NDC – Quelle place faut-il donner au témoignage personnel de sa foi?

J.-L. S. - Le témoignage est au coeur de l'Évangile. Mais, nous risquons de nous tromper lorsqu'on parle de témoignage. Des gens pensent que témoigner est une espèce de « propagande généreuse ». On voudrait se précipiter vers les autres alors que nous ne sommes pas nourris de l'Évangile. La grande figure du témoignage est la Samaritaine. Elle rencontre Jésus. Elle est touchée par sa parole et son attitude. Par la suite, elle porte témoignage et les gens la croient parce qu'elle indique Jésus. Le témoignage n'est pas de renvoyer à soi mais à Dieu. Aujourd'hui, l'Église a pour but de permettre à nos contemporains de faire leur propre expérience de Dieu. C'est cette tâche qu'il nous incombe d'effectuer : comment l'Église va-t-elle mettre les hommes et les femmes de notre monde en contact avec Dieu?