Jeunes et religion — La continuité tranquille


entrevue2016 01

ENTREVUE par Stéphane Gaudet

Jean-Philippe Perreault

Jeunes et religion — La continuité tranquille

On dit souvent que c’est le propre de la jeunesse d’être en rupture avec la génération qui la précède, et que la sphère religieuse serait l’exemple par excellence qui confirmerait cet état de fait. Or, c’est plutôt une « continuité tranquille » dans le comportement religieux des jeunes qu’observe le sociologue des religions Jean-Philippe Perreault, professeur à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval et titulaire de la Chaire de leadership en enseignement Jeunes et religions. Notre-Dame-du-Cap  l’a interviewé.

Votre thèse est que les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas en rupture avec leurs aînés sur le plan religieux, qu’ils ne sont en fait que les héritiers des babyboomers  à cet égard.

En effet. Les jeunes ne sont pas si différents des boomers. C’est une  caractéristique des boomers de croire que la jeunesse est toujours en rupture avec ce qui a précédé, comme ce fut leur cas. Mais ce n’est pas vrai à chaque génération.

C’est vrai que les jeunes ne sont plus à la messe, mais leurs parents n’y sont pas non plus. C’est pourquoi je parle de continuité tranquille. La différence, c’est qu’on passe du stade de l’érosion à celui de la chute libre; on le voit depuis 2001 dans le nombre de baptêmes célébrés. C’est ce qui fait dire au sociologue Martin Meunier qu’on est en train de passer du catholicisme culturel (des non-pratiquants continuent de se dire catholiques et de participer aux rites intégrateurs comme le baptême et les funérailles) au pluralisme et à la polarisation entre les religieux et les non-religieux.

On perçoit chez les boomers une hostilité face au religieux. Chez leurs enfants, c’est plutôt une indifférence. Est-ce exact ?

Oui. La posture est très claire pour les boomers. Chez les jeunes, on constate à la fois une indifférence et une ouverture : ils ne participent pas aux pratiques traditionnelles, mais ils vont s’intéresser au religieux dans leurs lectures ou lors de leurs voyages, par exemple.

Est-ce que cela signifie la fin de toute religion organisée?

Non, car l’institutionnel est à la fois ce que les jeunes refusent et qu’ils recherchent. En même temps qu’ils restent à distance de l’Église-institution dont on leur a appris à se méfier, ils sont à la recherche de pratiques structurantes, de rites.

Les jeunes ont-ils une spiritualité  Si oui, à quoi ressemble-t-elle?
Oui, il y a des itinéraires de sens. Personne ne peut y échapper, c’est une constante anthropologique. Comme tous ceux qui les ont précédés, les jeunes adultes d’aujourd’hui sont confrontés à des questions existentielles liées à la vie de couple, à l’arrivée du premier  enfant ou au choix d’une carrière.

Il faut distinguer le religieux explicite (la religion proprement dite) du religieux implicite (par exemple,  la réalisation de soi). Les jeunes conservent certains rites et pratiques qui ne sont pas explicitement religieux: je pense aux showers  de bébé, qui tournent en fait autour du parent plus que du bébé à naître, et au choix des parrain-marraine qui de nos jours fait appel aux amitiés plus qu’à la famille.

En ce qui concerne la mort, on observe le même rejet de l’institution simultanément à la recherche de pratiques instituantes. Ça ne se passe plus à l’église, mais on veut quand même qu’il y ait quelque chose, pour les vivants, ceux qui restent. Et ce qu’on constate, c’est que la mort est vue de nos jours comme un échec plutôt que comme quelque chose de normal qui peut nous tomber dessus à tout moment. Échec, parce que la médecine n’a pas été capable de « sauver » le mourant. D’où un mal-être, un malaise devant la maladie et, surtout, devant la perte ultime de contrôle.

On dirait que la minorité de jeunes qui s’intéressent encore au religieux explicite le font souvent pour fuir le monde actuel.

Il ne faut pas généraliser, mais c’est souvent le cas, surtout dans les courants les plus conservateurs. « Nous sommes des radicaux », disent clairement les jeunes qui ont fait l’objet du film Alleluia et qui avaient joint les dominicains avant de changer pour une autre congrégation religieuse. Il y a là une déception face au monde, et la religion est vue comme extérieure au monde. Le religieux ne fait alors plus partie de la vie.

entrevue2016 02Les petits groupes hors des temples sont-ils la solution?

C’est peut-être une solution, mais ce n’est pas la panacée. La paroisse territoriale, c’est pratiquement terminé chez les jeunes. On voit de plus en plus de groupes basés sur les affinités, qu’on se sent libre de quitter quand ça ne convient plus. Mais ces petits groupes rencontrent le même défi que les grandes organisations, celui de l’engagement!

Il y a une injonction de nos jours : il faut être heureux 24 heures sur 24, le bonheur est vu comme une obligation, un état normal et constant. Et pour être heureux, il faut se réaliser soi-même. Souvent, les petits groupes dont on parle visent à se réaliser soi-même « ensemble ».

Cette injonction très forte qui pèse sur l’individu aujourd’hui est comparable aux prescriptions morales rigides d’autrefois. Certes, l’individu se l’approprie personnellement, mais l’injonction vient d’ailleurs. Cet accent mis sur l’épanouissement et le cheminement tend à tout uniformiser; le sociologue Raphaël Liogier croit que la mondialisation fait qu’il y a de moins en moins de différences entre un juif, un chrétien et un musulman. On pourrait même dire qu’une dame d’âge avancé qui va à la messe et un jeune homme qui achète des  livres dans la section « spiritualité et croissance personnelle » d’une librairie poursuivent des buts semblables: vivre mieux, s’épanouir, être heureux. L’importance est la quête elle-même plus que la forme qu’elle prend.

Quels enseignements pour les Églises?

Selon moi, nous ne sommes pas dans une ère de vide, mais plutôt une ère de trop-plein! Qu’elle le veuille ou non, l’Église fait partie du marché et elle est en concurrence avec tout ce qui sollicite les jeunes aujourd’hui. Plutôt que de bourrer les crânes et de transmettre à tout prix, elle pourrait offrir de l’espace, du temps pour être en relation dans ce trop-plein, accompagner, être là, sans performance. Cela ne produit peut-être pas des chrétiens, c’est vrai, mais il faut l’accepter.

Et peut-être que le besoin de pratiques instituantes explique la hausse, en France, de la pratique religieuse chez les jeunes catholiques de 18 à 25 ans selon des données  récentes. La croissance du nombre d’étudiants qu’on observe ici à la Faculté de théologie et de sciences religieuses est également due aux programmes de théologie. Bref, il y a une vitalité paradoxale dont nous devons être à l’écoute.