L'histoire religieuse du Québec

Lemieux LucienL’abbé Lucien Lemieux du diocèse Saint-Jean-Longueuil a écrit un livre des plus intéressants qui a pour titre Une histoire religieuse du Québec. Docteur en histoire, l’abbé Lemieux a enseigné à l’Université de Montréal et a écrit plusieurs articles et livres sur l’histoire du catholicisme au Québec. Cette fois-ci, il voit plus large. Il s’attarde à parler non seulement du catholicisme mais aussi de la religion amérindienne, du protestantisme et du judaïsme car le Québec a accueilli à compter de la seconde moitié du 17e siècle des immigrants anglophones qui sont venus s’établir ici. Nous l’avons rencontré pour lui demander de nous tracer un tableau général de cette histoire qui est trop souvent méconnue. Il est intéressant de savoir qu’aucune publication n’avait à ce jour abordé ce sujet.

NDC – Croyez-vous qu’on a aujourd’hui tendance à oublier l’importance de l’histoire religieuse du Québec ?

Lucien Lemieux – Je pense que ce fait existe depuis le milieu des années 1960. Peut-être qu’auparavant on en parlait trop… Il y a eu un tournant qui s’est passé où ce qu’on disait de l’histoire religieuse était plutôt négatif et grossier. On a mis souvent de côté cette histoire religieuse pour mettre l’accent sur la politique et sur l’aspect social de la vie. Depuis quelque temps les historiens parlent beaucoup de l’histoire économique. Cela dépend du contexte dans lequel nous écrivons l’histoire. Plusieurs livres ont été écrits par des spécialistes de l’histoire du catholicisme mais aucun d’entre eux ne part des débuts de la colonie ni ne parle de  la religion des Amérindiens. Je pense que j’apporte dans mon livre une dimension qui n’a pas encore été abordée.  Je parle même des changements qui ont été vécus à partir des années 1960. Je fais ressortir les contextes sociaux dans lesquels cette histoire s’est déroulée.

NDC – L’histoire du catholicisme commence de manière assez musclée. Vous écrivez que les Jésuites étaient des missionnaires entreprenants. Qu’est-ce que cela veut dire ?

L. L. – Leur influence s’est surtout fait sentir lors de leur retour en 1632. Il faut savoir que Québec a été occupé par les Anglais de 1629 à 1632.  À ce moment, le souci principal des Jésuites consiste alors à évangéliser les Amérindiens. Par exemple, Charles Lalemant fonde à Québec un collège pour les petits Amérindiens et les enfants des colons français. Les jeunes Amérindiens sont gardés en pension. La mort de l’un d’entre eux et la fuite fréquente de ces jeunes pensionnaires provoquent en moins de cinq ans la désertion de ces classes par les Amérindiens.

Il y a eu à ce moment un enthousiasme  pour la mission en lien avec la manière de vivre la spiritualité à cette époque. Cela dure tout au plus trente ans. C’est bref si l’on considère tout ce qui s’est fait. N’oublions pas qu’il y avait 2300 colons lors de l’arrivée de Mgr de Laval en 1659 comme évêque de Québec. Nous devons beaucoup à la présence des Jésuites mais il ne faut pas oublier le rôle joué par des communautés féminines comme les Ursulines et les Augustines.

Il faut de même se rappeler que l’évangélisation des Amérindiens et en particulier celle des Hurons a fait face à l’hostilité des Iroquois. Ces derniers voulaient chasser les Hurons des terres entourant le baie Georgienne pour qu’ils puissent s’y établir afin d’amener plus de fourrures aux Hollandais établis à New Amsterdam, aujourd’hui New York. Les missionnaires ont été pris au piège. Les Hurons ont été identifiés aux Français. Les Iroquois, en chassant les Hurons, se débarrassaient des Français. C’est toujours la même trame historique. Les nations européennes s’enrichissent sur le dos des autochtones. Le christianisme vit à travers cette histoire.

NDC – L’Angleterre a conquis le Canada en 1760. Est-ce que la religion catholique aurait pu disparaître ?

L. L. – Oui, certainement. Les documents indiquent que c’était le désir de l’Angleterre. La population du pays était d’environ  65 000 personnes. Les autorités anglaises souhaitaient qu’elle soit anglicisée et anglicanisée rapidement. Des événements ont fait en sorte que les Anglais, un peuple  pratique, n’ont pas réalisé ce qu’ils souhaitaient. Ils se sont aperçus qu’ils ne pouvaient pas faire comme en 1755 en Acadie. Les Canadiens étaient trop nombreux pour qu’on les déporte en Louisiane.

Les Canadiens se sont rapprochés les uns des autres. Le nombre de prêtres a beaucoup diminué car on ne pouvait plus faire venir de prêtres de France. Les Canadiens devaient faire leurs prêtres. La politique était dans les mains du gouverneur britannique. En se serrant les coudes, les Canadiens ont sauvegardé leur identité basée sur la religion et la langue et cela même si l’éducation et l’instruction n’étaient pas favorisées.

Les Anglais voulaient garder les Canadiens de leur côté. La nouvelle constitution de 1774, appelée l’Acte de Québec, accorde des privilèges aux Canadiens afin qu’ils ne passent pas du côté des colonies de la Nouvelle-Angleterre qui se révoltent contre la mère-patrie. Les Canadiens n’ont pas répondu à l’appel des indépendantistes américains. Ils ont préféré garder le lien avec le nouveau colonisateur dans la perspective d’obtenir des privilèges.

NDC – Quels sont les privilèges qui ont été accordés par Londres ?

L. L. – D’abord, les Canadiens pouvaient pratiquer leur religion. Les paroisses pouvaient recueillir la dîme. Toute l’organisation ecclésiastique était accordée à l’Église. C’est un moment important. Cependant le choix d’un évêque et le choix des curés pour les paroisses relevait du gouverneur. L’évêque pouvait faire des propositions que le gouverneur entérinait. L’évêque de Québec a même eu la possibilité de faire nommer un évêque coadjuteur dans le but de le remplacer lors de son décès.

Ce livre est une présentation générale de l’histoire religieuse du Québec. Le premier chapitre étudie les religions amérindiennes qui étaient présentes ici bien avant l’arrivée des Européens. Les autres chapitres sont consacrés à l’évolution de l’Église catholique tant sous le régime français qu’après la conquête de 1760. Lucien Lemieux souligne dans ces chapitres le rôle joué par l’Église protestante de même que la place tenue par le judaïsme qui a fait son apparition au Québec tout au long du 19e siècle.

La lecture de ce livre nous fait mieux comprendre les changements, voire les bouleversements, qui ont marqué l’histoire religieuse du Québec.

Lucien Lemieux, Une histoire religieuse du Québec, Éditions Novalis, 2010, 192 pages.

NDC – En lisant votre livre j’ai compris que les évêques canadiens ont joué un rôle au XIXe siècle en incitant les  gens d’ici à demeurer fidèles à l’Angleterre. En quoi cela a-t-il été possible ?

L. L. – Les évêques canadiens ont vécu avec la pensée qui était commune à cette époque. N’oublions pas que sous le régime français l’Église d’ici était une Église gallicane. Le roi de France était responsable de la nomination des évêques en France comme ici. Le pape acceptait la personne que le roi de France désignait comme évêque. La situation perdure lorsque nous passons sous le régime britannique.  C’est encore le roi qui soumet à Rome le nom de celui qui a été retenu pour devenir évêque. J’ai lu toutes les communications entre le gouverneur et Londres. Le dernier à savoir qui était nommé évêque est le pape. L’Église de cette époque ne vivait pas dans un système où tout était centralisé à Rome.

Il y avait à ce moment une pensée dans l’Église qui disait que l’on devait respecter les autorités civiles comme exerçant l’autorité de Dieu sur la population. C’est la position que tient Mgr Lartigue alors évêque de Montréal lors de troubles de 1837-1838. Les évêques souhaitent que les Canadiens n’adhèrent pas à la révolte des Patriotes et qu’ils respectent l’ordre établi. Ils sont intraitables à ce sujet.

NDC – L’immigration anglaise a été importante au XIXe siècle. Vous dites qu’un mur se dresse entre les nouveaux arrivants et les francophones. En quoi consiste ce mur ?NDC – Qu’est-ce que cela veut dire ?

L. L. – Les évêques devaient toujours demander des permissions. Un jour, Mgr Lartigue a réussi à obtenir directement de Rome la possibilité d’ériger le diocèse de Montréal. Ce que Mgr Lartigue ne savait pas c’est que Rome avait communiqué cette demande à Londres. Il avait l’impression d’avoir agi seul avec Rome. Son successeur Mgr Bourget va continuer à agir ainsi. C’est alors que s’établit une première province ecclésiastique avec comme archevêque l’évêque de Québec.

En acceptant en 1848 le gouvernement responsable, Londres a fait en sorte qu’en 1849 l’Église catholique romaine du Canada puisse être autonome.

NDC – Cette Église va connaître une formidable expansion dans la deuxième moitié du XIXe siècle ? À quoi cette expansion est-elle attribuée ?

NDC  – Cette éclosion n’est pas unique au Québec. Elle a pris naissance en Europe. Il y eut une recrudescence vis-à-vis du religieux. Il s’agissait d’un religieux plutôt romantique et dans ce contexte on se réfère au pape dont le rôle prend de plus en plus d’importance. C’est ce qu’on appelle l’ultramontanisme. L’Église d’ici est influencée par ce qui se passe en France. Mgr Bourget avait senti cela et il a pensé que cela pourrait bourgeonner ici. Il a fait venir des communautés religieuses pour s’occuper des collèges classiques et des nouvelles dévotions qui se répandaient. Tout cela se passe dans un climat qui favorise le lien entre la langue et la religion. Le catholicisme de cette époque s’oppose au protestantisme et à l’anglicanisme. Il faut savoir que plus on s’oppose, plus on crée son identité. C’est aussi l’époque où beaucoup de Canadiens français quitte le pays pour se rendre vivre au États-Unis parce qu’il n’y a plus de place dans la vallée du Saint-Laurent. Les évêques d’ici, pour protéger leurs compatriotes, envoient avec eux des prêtres pour qu’ils gardent leur foi catholique.

NDC – Les relations que nous avons eues avec les Juifs ont été empreintes de méfiance. Pourquoi ?

L. L. – Entre les années 1901 et 1930, environ 60 000 Juifs d’Europe de l’Est sont venus s’établir ici. L’arrivée d’une telle masse d’immigrés surprend. Il y avait en Europe un antisémitisme qui prenait de plus en plus d’importance. Que l’on pense à Hitler en Allemagne. Nos compatriotes de cette période historique étaient sensibles à ceux qui exerçaient un pouvoir totalitaire. Les catholiques vivaient quasiment comme dans une monarchie avec le pape à leur tête. La méfiance face aux Juifs a été une manière de se protéger comme on s’était protégé contre les protestants. Un leader comme Henri Bourassa, le fondateur du Devoir a pris la défense des Juifs. Cet homme avait du discernement mais les masses populaires sont plus faciles à manipuler.

NDC – Et tout d’un coup l’éclatement est survenu. Tout cela se préparait depuis longtemps.

L. L. – Déjà dans les années 1920 les choses commençaient à bouger sous l’influence des syndicats catholiques et de l’Action catholique. Les choses se sont accélérées à la fin des années 1950. Encore là ce mouvement n’est pas unique au Québec. Tout l’Occident est entré dans une crise de civilisation. Nous sommes en train de passer de la modernité à autre chose. Les crises de civilisation, les historiens le savent, durent plus d’un siècle. Il y a des chocs entre les traditions et les idées nouvelles. L’histoire de l’humanité me dit que ce sont les expériences qui finissent par prendre le dessus même sur les idées et les traditions. Je peux dire que la tenue de l’Expo 67 a définitivement ouvert le Québec sur le monde.

L. L. – Il y avait en 1820 dans le territoire du Bas-Canada (le Québec) un peu plus de 80 000 immigrants sur une population de 420 000 personnes. En 1832,  51 800 immigrants arrivent ici. C’est autant qu’aujourd’hui et nous trouvons que c’est beaucoup. Deux événements politiques marquent cette époque et ils ont des répercussions sur la vie de l’Église. D’abord, l’Acte constitutionnel de 1791 qui accorde un parlement au Bas-Canada. L’Assemblée pouvait passer des lois mais celles-ci devaient être approuvées par le conseil législatif et par l’exécutif qui dépendaient du gouverneur. Le parlement n’avait donc pas de pouvoir. Il a fallu attendre 1848 pour que Londres accepte le gouvernement responsable. Les troubles de 1837-1838 auraient pu être évités si Londres avait cédé aux demandes des Canadiens. C’est à ce moment que l’Église devient plus autonome.