Les frères enseignants : des pionniers de l'éducation

Croteau GeorgesLe frère Georges Croteau des Frères de Saint-Gabriel a commencé à enseigner en 1953.  Il est aujourd’hui animateur de pastorale à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Son parcours professionnel est riche d’une foule d’expériences de travail. Il est entre autres détenteur d’un Doctorat en philosophie de l’éducation et il a dirigé plusieurs institutions d’enseignement. Il a longuement étudié la place que les frères enseignants ont occupée dans le système d’éducation au Québec. Le rôle et la place de ces éducateurs sont aujourd’hui méconnus et trop souvent ignorés. Pourtant, ils ont été des acteurs de premier plan dans la réforme de l’éducation qui s’est déroulée dans les années 1960. Dans cette entrevue, le frère Georges Croteau retrace les grandes étapes  de leur insertion dans le monde de l’éducation et en particulier dans la promotion du cours secondaire.

NDC − Vous avez écrit un volume sur les Frères éducateurs au Québec. Qui sont-ils, d’où venaient-ils?

Georges Croteau − Les premiers frères des Écoles Chrétiennes arrivent au Québec en 1837. Quelques faits sociologiques expliquent leur venue. À cette époque les Canadiens-français n’ont presque plus de petites écoles. Le clergé a vu le nombre de prêtres chuter depuis la conquête de 1760. De surcroît, il n’a plus le droit de recruter en France. Les Canadiens-français ne savent ni lire, ni écrire, majoritairement. Lors de la pétition anti-gouvernementale de 1827, 78,000 d’entre eux ont signé d’une croix.

Arguant du fait qu’ils n’étaient pas prêtres, 4 frères des Écoles Chrétiennes viennent s’installer à Montréal. Monseigneur Bourget est enchanté de leur travail en éducation. À son retour de France en 1847, il est accompagné de plusieurs religieux et religieuses, dont 3 Clercs de Saint-Viateur et 8 frères de Sainte-Croix. Les lois Combes aidant, d’autres communautés suivront : les Frères de la Charité en 1865, ceux du Sacré-Cœur en 1872, les Maristes en 1885, ceux de l’Instruction Chrétienne en 1886 et les Frères de Saint-Gabriel en 1888.

NDC − Dans quel domaine oeuvrent ces premiers frères et quelles sont les initiatives qu’ils mettent sur pied ?

G. C. − Les frères se sont d’abord insérés dans les structures existantes, c’est-à-dire les écoles primaires appelées alors « élémentaires », comprenant les 1er et 2e degrés et l’école «modèle », soit au terme, 6 ans de primaire. Puis selon les besoins ils ouvrirent des orphelinats, un cours commercial et des académies. Ces dernières devinrent tellement populaires que le Ministre de l’Instruction publique (on dirait aujourd’hui Ministre de l’Éducation) voulait l’imposer même à ceux qui fréquentaient le cours classique. En 1920 on comptait plus de 300 Académies réparties sur tout le territoire du Québec.

Les frères durent alors créer le matériel pédagogique, composer des programmes, rédiger des manuels scolaires, organiser des bibliothèques, mettre sur pied des philharmonies, des corps de cadets, des pièces théâtrales. Certains Frères des Écoles Chrétiennes plus versés en pédagogie deviennent « formateurs de Maîtres ». On verra plus loin, entre 1930 et 1960, leur préoccupation pour l’avancement des sciences.

 

Les frères enseignants ont possédé au Québec de nombreuses institutions d’enseignement. La plupart d’entre elles sont aujourd’hui fermée ou passées sous l’administration d’organisations laïques qui poursuivent la mission des frères. Sur cette photo, ce collège situé à Champlain a appartenu au Frères de Saint-Gabriel. Il est aujourd’hui  fermé.

 

NDC − Malgré ces initiatives quel était l’état de l’instruction au Québec, vers 1920?

G. C. – Lamentable ! Si invraisemblable que cela puisse paraître 90 ans plus tard, 94% des jeunes avaient abandonné les études avant la 6e année du primaire et ce à Montréal! La raison est simple : il n’y avait à l’époque aucune école «secondaire», sauf le cours classique et pas de débouchés pour les finissants du cours primaire, autre que le collège classique. Donc l’idée d’une école secondaire publique germait dans la caboche de plusieurs frères et ils en feront leur cheval de bataille. C’est l’une des luttes les plus rocambolesques, pour ne pas dire dramatiques, du Québec, entre les Communautés de frères bien soudées et le Département de l’Instruction publique allié aux collèges classiques.

NDC − Je vois que vous avez le goût de nous parler de ces luttes. Sans entrer trop dans les détails pouvez-vous nous en donner les tenants et les aboutissants ?

G. C. − Les tenants d’abord. Malgré les craintes et les objections du Département de l’Instruction publique, les Frères ouvrirent des écoles « secondaires ». Ils voulaient que les jeunes Canadiens-français puissent rivaliser d’égal à égal avec les anglo-canadiens qui recevaient dans lesHigh-Schools, quatre années d’étude post-primaire. Ils fabriquèrent les programmes et les manuels, se mirent à suivre des cours à l’Université pour être plus compétents dans les matières scientifiques. Les dites écoles se virent attribuer le nom de « primaires complémentaires » et «primaires supérieures» par le Département pour ne pas entrer en conflit avec le vrai cours secondaire des sections classiques ! Il fallait y penser ! Quand on ajouta dans les années 1940 des 13e années et des 13e  spéciales, le Département ne savait plus comment les appeler. Il décida tout simplement de les bannir. Mais il n’avait pas encore mesuré l’astuce des Frères. Ces derniers s’allièrent aux commissions scolaires, continuèrent à tenir les 13e années pour enfin faire accéder les étudiants à l’université par la porte d’en avant.

Puis les aboutissants. En 1928 on comptait déjà 2202 élèves au primaire « supérieur » et 200 écoles qui dispensaient le cours. La lutte se poursuivit sur tous les fronts. En 1945 on comptait 31396 étudiants dans ces cours. L’accès aux études universitaires fut gagné au prix d’intenses efforts. Les Frères ouvrirent des pré-universitaires. Les Frères de l’Instruction  Chrétienne par exemple, ouvrirent à Shawinigan des classes spéciales axées sur le programme de génie de l’Université Laval, grâce à la connivence de Monsieur Adrien Pouliot. Le même phénomène se reproduisit au Saguenay-Lac Saint Jean où les Frères Maristes et les FIC ouvrirent des écoles pré-universitaires. Les classes de génie de Sherbrooke, grâce à la ténacité et à l’entêtement du frère Théode, Frère du Sacré-Cœur, ont conduit à la mise sur pied de l’Université de Sherbrooke. La lutte portait ses fruits. En 1952-53 il y avait 43.7% des étudiants provenant des écoles des Frères dans l’Université de Montréal et 30,2% dans celle de Québec. Des changements sociaux, culturels et éducatifs  aussi importants en moins de 40 ans sont prodigieux et uniques au monde!

NDC − On est en 1953. La lutte est elle terminée?

G. C. − Pas encore. Laissez-moi vous dire aussi que les Frères se sont impliqués dans le monde scientifique et celui des affaires. Marie-Victorin enseigne à l’Université de Montréal. Il fonde l’Institut botanique et le jardin botanique de Montréal. Il donnera un essor incroyable à l’esprit scientifique. Des centaines de groupes de jeunes naturalistes naîtront dans les écoles à la suite de ses travaux. Puis Clément Lockquell et quelques confrères des écoles chrétiennes sont pionniers à la Faculté de Commerce de l’Université Laval. Devenue maintenant la Faculté des sciences de l’administration, celle-ci garde mémoire de ses fondateurs : les Frères Palassis Prince, Siméon Hardy et Clément Lockquell lui-même. Ce dernier tenait aussi une chronique littéraire dans le quotidien Le Soleilet présentait la pensée du soir sur les ondes radiophoniques.

Mécontents des programmes altérés par le Département de l’Instruction publique ou combattus par ce dernier, les Frères revendiquaient une commission d’enquête royale sur les questions d’éducation au Québec.  À la suite d’un nouveau programme paru en 1960, le mécontentement prit visage du Frère Untel. Il publia sous ce pseudonyme une série d’articles dans le journal Le Devoir, articles reproduits dans un volume Les Insolences. Il cristallisait ainsi la pensée de la majorité des frères enseignants au sujet du système d’enseignement public régi par le Département où tout semblait improvisé. Il terminait sa diatribe en souhaitant la fermeture du Département qui avait fait «à loisir la preuve par neuf de son incompétence et de son irresponsabilité.»

Le Frère Untel fut  le plus connu des Frères éducateurs et la charnière d’un renouveau pédagogique. Suite à ces Insolences, le gouvernement libéral de Jean Lesage fit adopter à la session législative de 1960-61 une dizaine de lois appelées « La grande charte de l’éducation.» Puis une commission royale d’enquête suivra, bien connue sous le nom de la commission Parent.

NDC − Y a-t-il des similitudes entre les recommandations des Frères et celles du Rapport Parent?

G. C. − Bonne question. Une analyse exhaustive du Rapport et des recommandations qu’on retrouve dans les mémoires des Frères, entre 1920 et 1961,  nous en indique plusieurs. Je fais l’économie des citations du Rapport Parent et des mémoires pour souligner quelques traits communs : 

  • Un même vouloir de coordination de l’enseignement, à tous les degrés, par une autorité unique.
  • Un système d’éducation qui comprend treize ans de scolarité avant d’accéder à l’université.
  • Une formation générale commune et une spécialisation, selon les besoins particuliers.
  • Une diversification des cours correspondant à la diversité des goûts et des capacités des étudiants.
  • Une clarification des grades décernés par les universités.
  • Une obligation de fournir des programmes adaptés à tous les enfants, riches ou pauvres.