Le Québec a déjà manqué de prêtres

Gagnon serge livreLe Québec n’a pas toujours connu l’abondance de prêtres que nous avons connue durant une bonne partie du XXe siècle. Les recherches de Serge Gagnon, historien, montrent qu’il y a eu au Bas-Canada une grave pénurie de prêtres après la Conquête anglaise de 1760. Le manque de prêtres et le vieillissement du clergé ont duré jusque vers la moitié du XIXe siècle. C’est la situation que décrit Serge Gagnon dans son livre Quand le Québec manquait de prêtres publié aux éditions des Presses de l’Université Laval.

Professeur retraité de l’Université du Québec à Trois-Rivières, Serge Gagnon trace dans son livre un véritable portrait de l’Église du Québec à cette époque. Nous y découvrons les préoccupations des prêtres à travers la correspondance qu’ils entretenaient avec l’évêque de Québec Mgr Plessis. La longue recherche de Serge Gagnon nous permet de mieux connaître une période méconnue de l’histoire religieuse du Québec ainsi que l’expérience spirituelle du clergé.

Propos recueillis par Jérôme Martineau


NDC – Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à cette période de l’histoire religieuse de l’Église du Québec?

Serge Gagnon – J’ai décidé au début des années 1980 de plonger dans l’histoire religieuse du Québec en raison de mon appartenance religieuse à une époque où les intellectuels québécois étaient férocement anticléricaux. J’ai essayé d’expliquer doucement comment nous avons une dette à l’endroit de l’Église. Je me disais que nous devrons un jour reconnaître l’apport de l’Église. Ce travail commence maintenant à se faire car il y a moins d’agressivité chez les historiens. Les médias sont cependant encore férocement anticatholiques. Ils le sont même plus que les médias en France. Nous sommes, selon l’expression de Jacques Grand’Maison, « auground zero » de la religion  en ce qui a trait au christianisme.     

Je suis resté fidèle à la foi avec quelques amis universitaires. Nous avons vécu cela de manière presque clandestine sur les campus universitaires. Je fais des blagues avec des collègues et je leur dis que s’il est vrai que les prêtres ont empêché les Québécois de s’épanouir, nous avons aujourd’hui l’impérieuse obligation de faire mieux qu’eux. Ce n’est pas le sentiment que j’entretiens car je constate avec d’autres observateurs que la nouvelle classe dirigeante est en train d’appauvrir la richesse collective à cause de toutes sortes de privilèges qu’elle s’est octroyés.

NDC – C’est sans doute une surprise pour plusieurs personnes de savoir que le Québec a déjà manqué de prêtres.

S. G. – Il faut savoir qu’à cette époque la population augmentait plus rapidement que le nombre de prêtres disponibles. Il y avait très peu de vocations car les jeunes prêtres se recrutaient principalement dans les villes de Québec et de Montréal, là où se trouvaient les séminaires. Des séminaires ont été créés dans les régions rurales à Nicolet en 1803 et à St-Hyacinthe en 1811. Cela a pris plusieurs années avant que le recrutement augmente de manière sensible. Il y avait à cette époque environ 150 prêtres pour les quelque 100 paroisses du diocèse de Québec qui couvrait toute la province, de même que les provinces maritimes jusqu’au Cap-Breton en Nouvelle-Écosse. Les jeunes prêtres étaient souvent envoyés dans cette région lors de leur première affectation.

Il y avait aussi au pays environ 50 prêtres qui venaient de France. Ces derniers avaient fui la Révolution française. Ils avaient passé quelques années en Angleterre avant de venir ici. Cela faisait d’eux des prêtres bilingues et ils pouvaient être mis au service des Écossais et des Irlandais catholiques qui sont venus s’installer ici. On retrouve surtout ces prêtres dans la région du Centre du Québec.

NDC –  Sait-on pourquoi il y avait si peu de vocations?

S. G. – Il y avait à ce moment au Bas-Canada un contexte social assez laïque. Le parti Canadien avait été formé. Ce parti est devenu par la suite le parti Patriote. Cette formation politique proposait la création d’un réseau universel d’écoles. Il y avait aussi une classe bourgeoise qui était parfois anticléricale voire agnostique. Ce climat ne favorisait pas l’éclosion des vocations sacerdotales. C’est après l’échec de la révolte des Patriotes en 1837 que l’Église a vu s’accroître son rôle dans la société. Elle va garder ce statut jusque dans les années 1960.

Quand le Québec manquait de prêtres

 

Le livre de Serge Gagnon renferme le portrait de la religion catholique au Québec de la période qui se déroule de la fin du XIIIe jusqu’à la première moitié du XIXe siècle. Le portrait qu’il trace de cette époque est beaucoup plus subtil que celui que les médias nous laissent voir. Nous y découvrons des prêtres très miséricordieux à côté  d’autres qui sont plus sévères. La personnalité de Mgr Plessis est bien dégagée. Trois chapitres sont consacrés à la confession et aux péchés.  Ce livre est une véritable incursion dans une époque qui mérite d’être mieux connue.

Serge Gagnon, Quand le Québec manquait de prêtres, Éditions Presses de l’Université Laval, 2006, 414 pages, 25$.

 

NDC – Mgr Plessis, évêque du diocèse de Québec, domine le paysage de l’Église. Quel genre d’évêque est-il?

S. G. –Mgr Joseph-Octave Plessis a d’abord été nommé évêque coadjuteur en 1800, puis évêque en 1806 et ce, jusqu’à sa mort en 1825. Cet évêque a été un homme remarquable. On veut faire canoniser Mgr de Laval mais je pense que Mgr Plessis mérite le même sort. C’était un saint homme qui jouissait de grandes capacités pastorales. Il consacrait beaucoup de temps à conseiller ses prêtres. Il possédait aussi un grand sens pratique. Il savait corriger les prêtres qui manquaient aux exigences liées à leur vocation. Il a dû déployer des attitudes très diplomatiques dans  ses relations avec le gouverneur anglais car ce dernier voulait avoir son mot à dire lors de la nomination des prêtres. Mgr Plessis a réussi à repousser cette proposition malgré le fait que son acceptation aurait été assortie de certains avantages. On dit aussi que cet évêque avait une vie spirituelle profonde.

NDC – Comment peut-on caractériser l’action du prêtre du XIXesiècle?

S. G. – Mgr Plessis enseignait que la tâche du prêtre était de catéchiser, prêcher et confesser. Il pense que si on ne va pas à l’essentiel les gens ne connaîtront pas suffisamment Dieu. Comment peut-on distribuer les sacrements si les gens n’ont pas été évangélisés? L’évêque propose à ses prêtres la tâche primordiale de l’évangélisation, sinon la distribution des sacrements peut apparaître comme des gestes revêtant un caractère magique. C’est d’ailleurs ce qu’il faut aussi craindre encore à notre époque. Je me souviens d’un baptême auquel j’ai assisté dernièrement. Les parents disaient qu’ils faisaient baptiser leur enfant pour qu’il ait des valeurs. Qu’est-ce que cela veut dire? Une grand-mère a alors affirmé qu’on fait baptiser un petit enfant parce qu’on croit en Dieu.

La confession est à cette époque une activité très importante pour les prêtres durant le carême. Les catholiques avaient l’obligation de se confesser un fois l’an. Des prêtres pouvaient confesser jusqu’à 3000 personnes durant les 40 jours que dure le carême. Inutile de vous dire qu’ils étaient épuisés lorsque le carême était terminé. Les curés avaient droit d’avoir un vicaire au-delà de 2000 paroissiens mais cela était rare.

NDC – C’est sans doute pour cela qu’on demandait aux prêtres une grande capacité de jugement?

S. G. –Il y a longtemps que cette question me hante. La doctrine officielle de l’Église disait par exemple qu’une personne qui se suicidait mourait en état  de péché mortel car il s’agissait d’un homicide sur soi-même. Cette personne allait en enfer. La doctrine chrétienne est claire mais les circonstances qui entourent l’acte viennent nuancer la responsabilité de l’individu qui commet ce geste. C’est d’ailleurs le curé d’Ars qui disait qu’entre le moment où la personne se jette du pont et celui où elle atteint l’eau, elle a peut-être eu le temps de regretter son geste.

J’ai lu des textes où des prêtres se disaient inquiets à la suite de certaines confessions. Ils se demandaient s’ils avaient été trop larges ou trop exigeants au confessionnal. En général l’évêque leur répondait par ces mots : « Soyez patients! La conversion est souvent l’affaire de toute une vie. » Il arrive que Mgr Plessis reproche à des prêtres d’être trop sévères et de retourner des personnes qui sont venues d’elles-mêmes accuser leurs « bibittes ». La confession est sans doute la plus délicate des tâches confiées aux prêtres car ils devaient être en mesure de juger du degré de responsabilité du pénitent.

NDC – En lisant votre livre, j’ai constaté que l’image qui se dégage de ce temps n’est pas celle qui nous en est donnée par les films faits sur cette époque. Est-ce le cas?

S. G. – Notre imaginaire à propos de notre passé religieux est abominable et il ne nous permet pas de comprendre ce qui s’y est véritablement passé. C’est bien évident que des gestes excessifs ont été commis de la part de certains membres du clergé et les gens plus âgés s’en souviennent. Je crois cependant qu’on généralise à partir de gestes qui étaient marginaux. Je remarque que plusieurs prêtres demandaient des conseils à leur évêque et ce dernier enseignait la miséricorde. Il est certain que les jeunes prêtres qui sortaient du Grand Séminaire devaient s’ajuster à la population.

J’ai étudié d’une manière spéciale l’attitude du curé François-Xavier Noiseux de Trois-Rivières. Il recevait les pénitents des paroisses voisines. Son confessionnal était toujours plein.  Sa miséricorde était grande et il n’a jamais reçu de réprimandes pour son ouverture. L’abbé Noiseux avait découvert que la miséricorde était le meilleur moyen d’emmener les gens à intérioriser le sentiment de culpabilité. J’ai lu les lettres de Mgr Plessis et jamais je n’ai lu chez lui des lignes qui reprochaient à un prêtre d’avoir été trop large au confessionnal. Par contre il exigeait la démission d’un prêtre qui avait rompu sa promesse de chasteté avec sa servante.

J’ai découvert que les péchés les plus graves étaient les péchés liés à l’argent et non pas à la sexualité. Les péchés d’injustice sont les plus graves. Une femme qui avait un enfant avec un autre homme que son mari vivait une faute plus grave qu’une infidélité passagère. En effet, avoir un enfant de plus dans une famille ajoutait un héritier dans une société où le capital pour le départ des enfants était transmis par voie d’héritage. Un enfant illégitime venait aggraver la situation en lien avec les enfants issus du mariage légitime. Quand la justice est en jeu, les péchés sexuels sont plus graves.

 

L’évangélisation est l’une des principales tâches que Mgr Plessis donne à ses prêtres. 
L’enseignement du catéchisme aux enfants en vue de la réception 
des sacrements est un travail réservé au curé de la paroisse. Les enseignants apprennent 
aux enfants la lettre du catéchisme puisque seuls les prêtres ont le mandat d’expliquer le contenu.

Crédit photo : Marcher au catéchisme, œuvre  de Thérèse Sauvageau
tirée du Livre au matin de notre histoire, Éditions Anne Sigier

NDC – Quel est le portrait général de l’Église à cette époque?

S. G. – L’Église est en pleine période d’évangélisation. La population du Québec grandit rapidement et nous assistons à une lente progression de l’évangélisation qui ne permet pas à l’Église d’exercer sa puissance. Elle est humble et surveillée par les dirigeants britanniques qui souhaitent sa disparition. Je remarque que les communautés chrétiennes se bâtissent davantage dans les périodes d’humilité que dans celles où elles exercent  une puissance.

Cette époque m’est apparue plus sympathique que celles qui ont suivi où il est davantage question de pouvoir et de puissance. Je pense aux grandes funérailles épiscopales du début du XXe siècle. Je me dis que les pauvres travailleurs de l’industrie du cigare qui étaient menés à coup de pieds par leurs patrons devaient se dire que cela ne marchait pas. Bien des doutes se sont sans doute insérés dans la pensée de ces pauvres travailleurs.

NDC – Les gens étaient-ils attachés à leurs prêtres?

S. G. – Mes recherches m’ont permis de constater que les gens sont attachés à leurs prêtres. Des paroissiens organisent des pétitions pour les garder. J’ai pu observer que cette démarche a été quelquefois faite avec la connivence du curé qui ne veut pas être déplacé. L’évêque a pour sa part la tâche de voir aux besoins de l’ensemble du diocèse. Il ne peut laisser une grosse paroisse sans prêtre suite au décès de son curé. La correspondance que j’ai dépouillée  indique aussi qu’un prêtre trop sévère ou celui qui rompt sa promesse de chasteté est rapidement dénoncé à l’évêque. De plus, certaines paroisses sont prêtes à consentir une rémunération au-delà des normes prescrites par l’évêque pour faire venir chez eux un premier prêtre car il faut savoir qu’environ le tiers des paroisses n’avaient pas de prêtre résident.