Fabrice Blée : Pour un dialogue interreligieux

Blee FabriceÊtre religieux, c’est être interreligieux! » C’est par cette phrase que Fabrice Blée débute son livre Le désert de l’altérité* consacré au dialogue interreligieux monastique (Le désert de l’altérité. Une expérience spirituelle du dialogue interreligieux, Médiaspaul, 2004). Il y a dans ces quelques mots tout un programme pour les années à venir. En effet, les grandes religions sont appelées à entrer en dialogue. Vatican II a ouvert la voie en ce sens parmi les Catholiques. Nous avons rencontré M. Fabrice Blée à l’Université Saint-Paul à Ottawa. Professeur adjoint, il participe depuis plusieurs années au dialogue interreligieux entre des moines et moniales Bénédictins et Trappistes et des moines et moniales d’autres religions.

*Fabrice Blée, Le désert de l’altérité, Une expérience spirituelle du dialogue interreligieux, Éditions Médiaspaul, 2004, 230 pages.
 

Propos recueillis par Jérôme Martineau

NDC – Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser au dialogue interreligieux?

Fabrice Blée – C’est une longue histoire… Né en France, j’ai étudié en tant que catholique à la Faculté de théologie protestante (luthérienne et réformée) de Strasbourg. A la même époque, j’ai suivi des enseignements à l’Institut Européen du Bouddhisme Tibétain. Cette religion exerçait sur moi un attrait particulier. Déjà durant ma jeunesse, j’avais donc cette aspiration à m’ouvrir aux autres religions et à ne pas me cantonner à mon univers français et catholique. Je vivais un dialogue interreligieux sans en avoir encore pris conscience.

Par la suite, j’ai poursuivi mes études à Montréal. C’est à partir de ce moment-là que les choses se sont précisées. J’ai découvert un jour un bulletin d’information et de réflexion qui a changé ma vie, le bulletin Nord-américain pour le dialogue interreligieux monastique. Modeste quant à son format, on y retrouvait pourtant des informations étonnantes. J’y ai découvert des contemplatifs chrétiens en dialogue profond à l’échelle mondiale avec des contemplatifs du bouddhisme, de l’hindouisme et même de l’islam. J’ai alors commencé à explorer ce réseau grâce auquel je me suis familiarisé avec des théologiens spécialistes du dialogue tant en Europe qu’aux États-Unis. Je me suis rendu compte que, dans l’Église, on connaissait très peu la richesse du dialogue interreligieux monastique.

NDC – Est-ce que cela fait longtemps que les chrétiens s’intéressent au dialogue interreligieux?

F. B. -  Il y a dans l’histoire du christianisme des individus qui ont ouvert des voies dans ce sens. Un des meilleurs exemples est saint François d’Assise qui a rencontré le sultan Malek Al-Kamil en Égypte au XIIIe siècle. Pensons aussi aux Jésuites, Nobili en Inde et Ricci en Chine au XVIIe siècle. Des chrétiens qui ont jadis tenté de s’ouvrir à d’autres cultures pour mieux les comprendre, même si, il est vrai, leur effort visait la conversion du païen.

Le dialogue interreligieux, comme nous l’entendons aujourd’hui, remonte à Vatican II dans les années 1960. L’ouverture du Concile aux autres religions, et avant tout aux autres confessions chrétiennes, a été préparée par des pionniers comme Henri le Saux qui vécut en Inde dès 1948 et qui, avec Jules Monchanin, a fondé le premier ashram catholique. Ces précurseurs, tout comme de nombreux théologiens de renom, ont préparé les mentalités avant même la tenue du Concile.

NDC – Les catholiques ont été invités à parcourir un bon bout de chemin car elle n’est pas loin l’époque où l’on disait « hors de l’Église point de salut ».

F. B. – Le dialogue interreligieux est plus qu’une mode. Nous ne pouvons plus désormais nous dire chrétien sans tenir compte des autres expériences religieuses, tout comme nous ne pouvons pas nous dire chrétien sans nous préoccuper des plus pauvres. Si beaucoup l’affirment, en pratique les choses ne vont pas aussi vite. Je le vois dans les milieux théologiques, encore peu de programmes se consacrent à cette nouvelle réalité.

Le dialogue interreligieux représente un grand défi. On peut l’aborder de  deux manières principales. D’abord, le dialogue peut être compris comme une négociation, une activité diplomatique. Ce dialogue n’engage pas vraiment les interlocuteurs, chacun tente d’y préserver ses intérêts. Ce type de relation est important mais le dialogue ne peut s’y réduire. Ensuite, il y a un dialogue plus exigeant mais aussi plus prometteur; c’est celui qui s’enracine dans ma relation à Dieu. Ici, la relation à l’autre croyant n’est pas une menace à ma foi mais bien le lieu de sa pleine expression. Ce type de dialogue aura certainement un impact majeur sur notre manière d’être chrétien et notre vision du monde. Ce n’est pas tant notre foi qui sera remise en cause que nos façons de la vivre et de la communiquer. Le rejet de celui qui n’a pas la même religion que soi représente l’attitude dominante dans l’histoire de l’Église. On disait à l’autre croyant de rejeter sa foi pour adopter la nôtre, ce qui a donné lieu à bien des abus. Le pape Jean-Paul II a pour cela demandé pardon notamment aux Juifs.

 

L’enjeu de la spiritualité du dialogue, on l’a dit, n’est pas la paix à tout prix, mais l’ouverture authentique à l’autre, ce qui est impossible sans une soumission à l’Esprit divin. En acceptant que ce dernier fasse de nous-même son habitat, nous lui offrons le moyen de nous rapprocher les uns des autres en tissant les liens désintéressés de la communion (agapè).


Fabrice Blée, extrait de son livre Le désert de l’altérité, Éditions Médiaspaul, p. 188.

 

NDC – Nous valorisons de plus en plus le dialogue. Le dialogue nous appelle à quoi?

F. B. – Le dialogue interreligieux nous offre de vivre l’amour du prochain et en particulier l’amour de l’ennemi d’une façon nouvelle. Dans l’histoire de l’Église, l’ennemi a souvent été associé à celui qui prie et croit autrement, l’hérétique au-dedans et le païen au dehors. L’autre croyant représentait une menace à sa foi et à l’ordre établi. Aujourd’hui, dans le contexte du dialogue interreligieux, nous sommes appelés à vivre pleinement notre foi et à nous exprimer non pas dans le rejet de l’autre mais dans sa pleine acceptation. Le théologien français Henri de Lubac n’a-t-il pas dit : « On a trop longtemps appris le catéchisme contre quelqu’un »?

NDC – Vous avez fait de longs séjours en Inde et vous avez vécu avec des Bouddhistes au Japon. Qu’avez-vous appris du dialogue?

F. B. – Le tout commence avec l’hospitalité. C’est là que commence un échange profond qui peut nous conduire à un dialogue intérieur. Ce dialogue n’est pas qu’intellectuel. Est profond le dialogue qui se poursuit en soi au-delà de la rencontre physique, induisant ainsi un processus de transformation. L’hospitalité est fondamentale, pas seulement recevoir mais aussi et avant tout être reçu. Comment savoir ce que signifie recevoir si l’on n’a jamais été reçu? Bien sûr, être reçu n’est pas chose facile, nos habitudes et certitudes y sont souvent remises en question. Accepter l’hospitalité permet au-delà des difficultés de prendre conscience de nos préjugés et de mieux écouter l’autre dans sa différence. S’engage ensuite un cercle bénéfique : plus tu apprends à connaître l’autre, plus tu reçois de lui, plus tu t’ouvres à la profondeur de ta propre foi, et plus tu accueilles l’autre sans attentes.

NDC – Qu’est-ce que cela peut signifier que de vivre ici une expérience de rencontre interreligieuse?

F. B. – Le dialogue interreligieux n’est pas réservé à ceux qui sont confrontés directement au pluralisme religieux : ma fille se marie avec un musulman, ma femme pratique la méditation zen, etc. Le dialogue se veut être la préoccupation de tous; c’est l’affaire de toute l’Église. La rencontre des religions est l’occasion d’un changement des mentalités. Cela aura des conséquences sur nos manières de vivre la foi et de manifester l’amour de l’autre si central dans le christianisme, cet autre que l’on ignore et qui parfois nous fait peur. Choisir le dialogue n’est pas choisir la facilité. Ce n’est pas un acte politiquement correct. Je ne pratique pas le dialogue pour être gentil, mais parce que je suis responsable vis-à-vis de ma foi. Il ne s’agit pas de sauvegarder une image. 

Le dialogue est d’autant plus vrai qu’il nécessite de traverser des conflits. Il n’existe pas de relation authentique qui n’ait passé par le test du conflit, de la discorde, de la mésentente. Éviter à tout prix le conflit, c’est se cantonner dans une relation superficielle qui ne dépasse pas le stade de la politesse. Dans ce cas, le dialogue n’existe pas. À la limite, on peut parler de tolérance; mais on ne va jamais bien loin avec la tolérance. Le jour où les problèmes deviennent sérieux on s’aperçoit que la tolérance n’était en fait qu’une forme d’indifférence. Face au conflit, deux attitudes sont possibles : se brusquer et se protéger face à la menace ou s’y ouvrir pour une compréhension mutuelle. La première est la voie du fondamentalisme, la seconde celle du dialogue. Choisir le dialogue est certainement plus exigeant, mais c’est aussi s’engager dans la voie la plus sûre pour l’avenir.

« Tous les humains de bonne volonté, tous ceux qui sont en quête de vérité sont appelés, quelle que soit leur appartenance religieuse, à partager les richesses issues de leurs traditions respectives, à se rapprocher de la source qui les unit et à maintenir ensemble une présence spirituelle dans le monde. »

NDC – Vous dites que vous avez vécu des moments intenses lors de rencontres interreligieuses. Pouvez-vous nous en parler?

F. B. – J’ai participé en 1996 à une rencontre historique à l’abbaye de Gethsemany aux États-Unis. Elle rassemblait 25 moines chrétiens et 25 moines bouddhistes durant cinq jours. Le Dalai Lama assistait à cette rencontre. Je faisais partie de la centaine d’observateurs. Il s’y est vécu  un dialogue très intense. Les chrétiens étaient avides d’en connaître davantage sur les techniques de méditation orientales. Les Bouddhistes parlaient volontiers de leurs expériences. Les chrétiens étaient plus réservés.

Les choses ont changé lorsque les Bouddhistes ont commencé à échanger avec les moines chrétiens sur une question qui leur paraissait fondamentale. Tous se souvenaient que des moines cisterciens avaient été assassinés en Algérie en 1995. Leur prieur, Christian de Chergé, savait qu’il allait mourir et il a écrit un testament très senti à ce sujet. Les moines bouddhistes voulaient en savoir plus sur la capacité des chrétiens de mourir pour l’amour du Christ. Il s’agit là d’une des grandes spécificités du christianisme. Il s’agit de l’amour qui permet de se donner complètement jusqu’à la mort pour l’autre, pour le Christ, pour Dieu.

NDC – Vous parlez du dialogue interreligieux en faisant valoir qu’il y a comme un sentiment d’urgence. Est-ce que je saisis bien votre pensée?

F. B. – Le sentiment d’urgence est caractéristique du monde actuel. Il n’y a qu’à penser à la crise écologique, à la crise alimentaire ou à la menace terroriste. Il suffit d’ouvrir la télévision pour s’apercevoir que nous vivons dans un monde en mode de survie où les crises sont multiples et majeures. Les religions ont leur part dans beaucoup de ces crises. De nombreux conflits ont une dimension religieuse. Il y a urgence à bâtir le monde de demain. Les idées que nous défendons et les actions que nous posons aujourd’hui auront des conséquences importantes sur les générations à venir. Le rationalisme a fait son temps; les religions doivent être interpellées à l’importance de leur rôle dans l’avènement d’une culture de paix. Je pense que le christianisme est bien placé pour ouvrir le bal.

La foi nous pousse aujourd’hui dans le désert de l’altérité pour y être tenté et en ressortir plus uni à Dieu. La relation à l’autre croyant est comme le désert, ce désert où Jésus et avant lui le peuple juif furent éprouvés. Dans ce désert, nous sommes appelés à refaire notre choix pour Dieu et à laisser de côté toute prétention de connaître tout sur Lui. Une fois dans le désert, il n’est plus possible de faire marche arrière; notre salut dépend de notre disponibilité à renouer avec le cœur de notre foi dans une attitude d’ouverture, comme celle dont Jean-Paul II a su faire preuve en bien des contextes.