Rencontre avec un pionnier québécois du dialogue judéo-chrétien

Goldbloom Victor01

ENTREVUE par Michel Dongois


Dans son récent livre Les ponts du dialogue (Éditions du Marais), Victor Goldbloom évoque l’énergie qu’il a consacrée sa vie durant à rapprocher judaïsme et christianisme.

Longtemps il a exercé la pédiatrie à Montréal avant d’être élu député à quatre reprises. On lui doit la création du ministère de l’Environnement du Québec, en 1970, dont il fut le premier titulaire. Il a quitté l’Assemblée nationale en 1976 pour se consacrer au dialogue interreligieux. Il a alors présidé divers organismes prônant le dialogue judéo-chrétien, une passion qui l’anime encore aujourd’hui.

À 92 ans, Victor Goldbloom se garde informé des affaires courantes et se perçoit, en rétrospective, comme « l’homme des ponts ». Il en a d’ailleurs bâti quelques-uns, notamment entre francophones et anglophones, comme Commissaire aux langues officielles du Canada (1991-1999). Ce fut, dit-il, les plus difficiles à bâtir…

Nostra Aetate a 50 ans

Élevé dans le judaïsme, Victor Goldbloom s’intéresse aux relations judéo-chrétiennes depuis les années 1950. À l’époque, précise-t-il, on ne mettait pas les pieds dans le lieu de culte d’une autre tradition. Heureusement, Vatican II a changé la donne par sa déclaration Nostra Aetate sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes (1965). Victor Goldbloom a d’ailleurs participé cet automne aux célébrations du cinquantenaire de Nostra Aetate.

Rome a alors fait disparaître toutes les bases religieuses historiques de l’antisémitisme chrétien, résume-t-il. Le Vatican, entre autres, a changé le vocabulaire, abolissant la vieille notion des juifs déicides. Chacun des successeurs de Jean XXIII a continué d’enseigner les principes de Nostra Aetate.    « J’ai moi-même eu à l’époque des relations personnelles avec les évêques et archevêques successifs de Montréal. J’avais surtout pour objectif personnel que les conclusions, tirées en haut lieu, soient diffusées au clergé des paroisses et aux fidèles. » Il note que les Églises protestantes ont également mis de côté l’antisémitisme d’antan.

Nostra Aetate a reconnu le judaïsme comme une religion vivante, précurseure du christianisme, et écarté les attitudes de condamnation à l’égard des Juifs, que l’Église avait entretenues durant des siècles. « On reconnaissait désormais par exemple que Jésus, sa famille et ses apôtres étaient des juifs pratiquants. On soulignait aussi les sources judaïques de la liturgie chrétienne. » Et en renversant des siècles d’éducation religieuse qui condamnait le peuple juif pour son rejet de Jésus, on ouvrait la voie à des relations plus fraternelles avec les Juifs. Cette reconnaissance a été à son tour source d’une plus grande estime mutuelle.  

Le rapprochement judéo-chrétien est-il encore d’actualité, de nos jours? « Je réponds oui, sans hésiter. » Le dialogue le plus profond se fait via des amitiés personnelles, fondées sur le respect mutuel, ajoute-t-il.  Il est souhaitable en effet que priment les liens humains, car on ne peut réussir un dialogue sur une base purement formelle. « Il faut apprendre à saisir les préoccupations de l’autre. Là réside l’essentiel du dialogue. » Victor Goldbloom nuance aussi ses propos, selon qu’il s’agit d’un dialogue en contexte de paix ou lors d’un conflit.

Neutralité de l’état

Au Québec, nous traversons depuis quelques années une période de rejet des religions, avec la  sécularisation de la société, constate-t-il. À ses yeux, notre société confond neutralité de l’État et marginalisation des religions. « Je suis pour la neutralité de l’État. Mais pour l’affirmer et la démontrer, il n’est pas nécessaire de bannir les religions et de vouloir les rendre invi-sibles. »

Les lieux de culte sont certes moins fréquentés qu’autrefois, indique-t-il, mais c’est peut-être moins vrai qu’on le pense. « N’allez pas me dire que la religion n’a plus son importance. La faire taire, c’est contraire à la réalité humaine et sociale du Québec. Les religions ont certes commis bien des erreurs, mais elles présentent aussi un bilan positif. »

Et puis, la baisse de pratique religieuse des Québécois leur fait paraître plus menaçante l’intense observance des musulmans, des sikhs ou des juifs orthodoxes, selon Victor Goldbloom. Quoi qu’il en soit, il se dit allergique à toute distinction entre les êtres humains fondée sur des différences d’appartenance religieuse. « Le Québec n’est plus la société homogène que j’ai connue jadis. J’y vois un enrichissement, qui appelle au respect dans la diversité. Si nous ne parvenons pas à parler à une personne différente de nous, nous ne parviendrons pas à bâtir un monde de paix. »

Israël

Né à Montréal en 1923, Victor Golbloom avait 25 ans à la fondation d’Israël (1948). Celle-ci a-t-elle changé le regard que les chrétiens portaient sur le monde juif? « Oui. L’État d’Israël attire beaucoup de critiques. Il est tout à fait légitime, en démocratie, de critiquer un gouvernement, mais je décèle parfois dans ces critiques, dans bien des cas mais pas toujours, une façon d’exprimer l’antisémitisme. »

À l’ONU et ailleurs, de nombreux pays se livrent à une critique sélective d’Israël, parfois disproportionnée et virulente, selon lui. La préoccupation pour le conflit du Proche-Orient existe depuis la création même  d’Israël. « Pourquoi ne porte-t-on pas une attention comparable à des conflits à mon sens plus graves, comme ceux du Soudan ou du Congo? »

La très forte majorité des Juifs témoignent un attachement émotif profond à l’État d’Israël, affirme Victor Goldbloom, pays qu’ils perçoivent comme constamment menacé. « Ils sont fiers de son fonctionnement démocratique, de ses réalisations, technolo- giques et autres, et ils se portent à sa défense. »

Œuvre sociale

Victor Goldbloom croit que le dialogue judéo-chrétien porte de grandes espérances. « Ce dialogue est en train de jeter les bases d’une œuvre commune en faveur de l’humanité », déclarait-il lors d’une audience du pape Jean-Paul II, en 1984. Évoquant le conflit au Proche-Orient, il avait ajouté: « Nous pleurons chaque vie perdue, qu’elle ait été chrétienne ou juive ou musulmane. »

À ses yeux, le dialogue ne doit pas se limiter à une conversation structurée entre le christianisme et le judaïsme. Il s’agit désormais de le transformer en instrument de paix et de justice, dans une action sociale commune  pour la dignité humaine, contre le fanatisme et l’injustice. Victor Goldbloom estime enfin comme « une urgente nécessité » de mener le dialogue avec le monde musulman.