Portrait d'un moine-évêque

Moreau Joseph YvonMgr Yvon-Joseph Moreau est évêque du diocèse de Sainte-Anne-de-la Pocatière depuis le 18 octobre 2008. Né à Saint-Pascal de Kamouraska le 29 octobre 1941, Mgr Moreau a connu un parcours assez exceptionnel. Après son ordination en 1968, il a vécu une expérience  missionnaire au Nicaragua. Il a été par la suite impliqué dans la pastorale paroissiale dans son diocèse d’origine avant d’entrer chez les moines cisterciens à Oka en 1984 à l’âge de 43 ans. Quelques années plus tard, ses confrères moines l’élisaient abbé du monastère, tâche qu’il a occupée jusqu’en octobre 2008. Il a en outre procédé au transfert du monastère d’Oka à celui de Saint-Jean-de-Matha. Homme simple et accueillant sans décorum, il nous a accordé une entrevue dans laquelle il parle franchement à la fois de sa vie et des situations vécues par notre Église.

Propos recueillis par Jérôme Martineau


NDC – Vous avez connu un parcours assez original. Qu’est-ce qui a fait que vous avez choisi de devenir prêtre ?

Mgr Yvon-Joseph Moreau  –  J’ai été séduit par Jésus dès l’âge de quatre ans. Je me souviens d’une anecdote qui faisait rire les gens. Ma mère nous parlait de Jésus en disant Notre Seigneur. C’était courant de parler ainsi de Jésus à cette époque. Les gens me demandaient ce que je voulais faire dans la vie. Je répondais que je désirais faire un notre seigneur. Cela voulait dire pour moi que je pensais devenir un homme bon comme Jésus l’a été. Cela ne voulait pas dire que je désirais nécessairement devenir prêtre. J’ai choisi le sacerdoce à l’âge de 19 ans. J’ai même vécu auparavant une période difficile au plan de la foi. Je ne savais plus en qui je croyais ni même si je croyais encore.

J’ai lu la vie de Charles de Foucauld, un converti du 20e siècle. Mon directeur spirituel m’avait conseillé cette lecture puisque j’étais en recherche. Charles de Foucauld était allé chez les trappistes en France. L’idée m’est venue aussi d’entrer au monastère. Ce n’est pas un choix facile à faire alors qu’on a 20 ans. Je suis d’abord entré au Grand Séminaire  et j’ai  fait deux ans de théologie. J’hésitais encore. Il y a des jours où je pensais devenir missionnaire alors que j’entretenais le désir de devenir moine. J’ai décidé en 1965 d’entrer au monastère d’Oka. J’ai quitté au bout d’un an. Je n’avais pas la colonne assez forte pour vivre cette vie. J’ai terminé mes études et j’ai été ordonné prêtre en 1968.

L’expérience de la mission continuait à m’intéresser. Le diocèse de Sainte-Anne-de-la-Pocatière avait une mission au Nicaragua. Je m’y suis engagé pour six ans. Un gros tremblement de terre survenu en décembre 1972 m’a chassé du pays car le séminaire où j’enseignais a été partiellement détruit. J’ai voulu y retourner au bout d’un an mais mon évêque a refusé parce que  j’étais seul du groupe de prêtres d’ici à vouloir le faire. J’ai vécu par la suite plusieurs engagements dans notre Église diocésaine. Quelques années plus tard, un autre poste de missionnaire a été ouvert. J’ai soumis ma candidature mais de nouveau l’évêque a refusé. J’avais 40 ans. J’avais vu ce que je voulais voir et je me sentais mûr pour entrer de nouveau au monastère. Ce que j’ai fait en 1984.

 

«Un grand rassemblement diocésain portant sur la Parole de Dieu s’est déroulé le 29 mai dernier. Mgr Moreau y a déclaré : «Je reste persuadé que le renouveau de la vie de notre Église se fera seulement par des cœurs évangélisés, des cœurs qui auront été mis en contact direct avec la Parole de Dieu, des cœurs touchés et transformés par l’Évangile.»

Photo : Gaétan Godbout

NDC – Comment s’est vécue l’adaptation à ce style de vie ?

Mgr Moreau – Cela n’a pas été simple à assumer. On dit souvent que le monastère est un désert et que les moines vivent séparés du monde. La vie active comme prêtre diocésain nous donne beaucoup de compensations, de stimulations et de gratifications. Celle vécue dans le silence est toute différente. Je recevais moins de marques d’attention. Je devais entrer dans une vie de prière et de silence alimentée par la Parole de Dieu. Je dirais à la suite de cette expérience que c’est le silence affectif qui est le plus difficile à vivre. 

J’ai réussi à traverser cela et j’ai prononcé mes vœux solennels. Je pensais continuer à vivre une vie cachée dans la prière. Illusion ! J’ai été élu abbé du monastère à peine un an plus tard. Je suis de nouveau entré dans le trafic. Je n’ai jamais autant voyagé que durant le temps où j’ai été abbé. J’ai participé aux chapitres généraux. L’abbé général m’a demandé de faire des visites canoniques dans d’autres monastères et dans d’autres pays. J’ai prêché de nombreuses retraites dans des monastères.

NDC – Vous recevez en 2008 un appel qui vous demande de devenir évêque de votre diocèse d’origine. Quelle a été votre réaction ?

Mgr Moreau – Cette demande m’est arrivée presque comme une bombe. Ma première réaction a été de dire non d’abord en raison de mon âge. J’avais presque 67 ans et j’avais passé les 25 dernières années au monastère. J’ai été coupé de tout ce qui s’était passé dans les Églises diocésaines même si j’étais informé des changements par diverses sources. J’avais préparé avec la communauté le transfert du monastère d’Oka  à celui de Saint-Jean-de-Matha. Cependant, d’autres moines dans la communauté pouvaient prendre le relais. 

J’ai finalement accepté la proposition. J’ai comme devise personnelle depuis que je suis ordonné une parole du père Peyriguère, un disciple de Charles de Foucauld. Elle se lit ainsi : « Adorer l’inconnu des desseins de Dieu.» Cette devise intime et personnelle m’a questionné. J’ai décidé de revenir servir une Église que je connaissais bien et que j’aime beaucoup.

NDC – Vous avez été absent du diocèse durant 25 ans. Qu’est-ce qui a changé et qui vous a surpris lors de votre retour ici ?

Mgr Moreau – J’ai d’abord été frappé par le vieillissement des prêtres. Il y avait en 1984 encore presque 40 prêtres qui avaient entre 40 et 55 ans. Ces hommes avaient maintenant plus de 70 ans et quelques-uns étaient décédés. Il reste donc moins de forces vives du côté des prêtres. Dans 10 ans, il n’y aura qu’une douzaine de prêtres de moins de 75 ans. Un autre choc a été positif cette fois. J’ai été surpris de constater combien il y a de laïcs, surtout des femmes, qui sont engagés dans la pastorale. Cela continue d’ailleurs à être pour moi une source de joie et d’espérance. Il y a eu du côté des laïcs une prise en charge qui est très belle. Mon espérance va dans cette direction et il y a peut-être là un signe de l’Esprit. Il y a aussi les diacres qui ont commencé à occuper plus de place.

NDC – J’ai lu quelques-uns de vos textes et je remarque votre franchise. Vous tenez des propos clairs quant à l’avenir des biens de l’Église qui, dites-vous, doivent d’abord servir les biens de la mission.

Mgr Moreau – Je fais le lien entre ce que vous venez de me dire et les remarques de personnes que j’ai entendues dernièrement. J’étais en fin de semaine dernière dans une paroisse qui fêtait sont 100e anniversaire. L’église était pleine. La survie de cette église se pose à cet endroit. Tout en partageant la joie de participer à cette fête, j’ai posé la question de l’avenir de cette paroisse. Je leur ai dit que des questions se posent quant à l’avenir de leur église paroissiale. Je leur ai aussi signalé qu’un questionnement plus profond doit être fait face à la transmission de la foi. Que va-t-il arriver si l’église survit alors que plus personne ne s’y rassemble ? Nous devons poser cette question. Il y a des personnes qui sont venues me remercier parce que je leur avais dit la vérité face à cette situation.

Notre Église a vécu de grands dépouillements et nous allons encore en vivre. Je crois profondément que nous avons une Église qui est en train de mourir et qui pour une part devait mourir. Il y a eu ici un type d’Église qui a été très dominante et contrôlante. Cette Église devait mourir pour qu’une Église qui est communion de foi, d’espérance et de charité puisse renaître. Les personnes doivent faire des pas dans la vérité. Je ne déciderai pas pour eux de l’avenir de leur église. Je sais qu’il est difficile de mettre en place des mécanismes pour prendre cette décision. Elle appartient aux paroissiens. J’ajoute que toute la société doit intervenir dans ce discernement. Est-ce que cette église peut servir à des usages mixtes ? Il faut que les gens participent à cette démarche dans la vérité et l’honnêteté. La vraie question demeure : est-ce que nous sommes capables de transmettre la foi ?

NDC – Vous avez écrit que l’Église doit se laisser interroger par les grands courants qui traversent la société. Quels sont ces courants ? 

Mgr Moreau – Oui, je peux en nommer quelques-uns. Il faut être attentif au courant qui donne de l’importance à chaque être humain et à la liberté de l’homme. Ce courant est pour moi fondamental. La Bible nous dit que Dieu veut des enfants libres. Nous devons aussi être attentifs au courant qui met de l’avant la vérité. Nous devons être attentifs à découvrir ce qu’il y a de beau et de bon dans le monde. En ce sens, Jésus nous sert de modèle parce qu’il était admiratif face aux personnes qu’il rencontrait. L’Église, la communauté des disciples de Jésus, doit mettre en valeur ce qui est bon et beau. Beaucoup de gestes de solidarité sont vécus. Des  groupes recherchent une plus grande justice. 

Les familles ont le désir de donner ce qu’il y a de meilleur à leurs enfants. Il y a des pères de famille qui veulent être de vrais pères et non seulement des pourvoyeurs. Il y a aussi tout le courant de société lié au respect de la nature et à la simplicité volontaire. Je pense aussi au courant qui veut que la femme occupe plus de place dans la gouvernance de la société. Ce sont des courants qu’il faut savoir rejoindre.

NDC – Vous devez constater que l’Église a de la difficulté à rejoindre les jeunes. Qu’en pensez-vous ? 

Mgr Moreau – Nous n’avons pas de grands lieux pour les rejoindre. Je  pense personnellement que pour le moment nous devons rejoindre les jeunes parents et les jeunes adultes sans pour autant délaisser les jeunes. Je suis présentement plus porté à mettre l’accent sur les parents et les adultes parce que ce sont ces personnes qui peuvent transmettre la foi à leurs enfants. Je pense à ma famille. Elle n’était pas parfaite mais ce sont mes parents qui m’ont transmis des valeurs. Je ne me souviens pas beaucoup  du petit catéchisme que j’ai appris à l’école et encore moins des homélies du curé. Ce que j’ai vécu dans ma famille m’a marqué pour la vie. Il faut miser sur la foi adulte avec l’espoir que plus les parents auront le souci de transmettre la foi,  plus les familles seront nourries de l’Évangile. Les parents vont pouvoir ainsi apporter des réponses aux questions des enfants au moment où ils les posent.

Je me suis déjà occupé de catéchèse dans les écoles et j’avais très souvent l’impression d’apporter des réponses à des questions qui n’avaient pas été posées. Que valent alors nos réponses ? Il faut permettre aux jeunes d’avancer et de voir surgir leurs questions pour leur proposer les réponses que nous donnent les évangiles.

 

«La vie monastique m’a appris à voir les autres et le monde avec les yeux de Dieu. Cela me donne un regard plus contemplatif et admiratif. Je recherche le beau et le bon. Il me semble que c’est le regard de Dieu sur notre univers. Le Dieu que j’ai connu durant mon enfance avait un regard sévère. Il faut se souvenir qu’au moment de la création Dieu dit que cela était bon.»

NDC - Est-ce que vous vous considérez comme un moine-évêque ?

Mgr Moreau – Grosse question ! (Rires) Oui, en un sens. Je sens qu’il y a une synthèse qui se fait en moi. Je peux puiser dans la richesse de la vie monastique pour alimenter mon être évêque. La vie monastique me centrait beaucoup sur la Parole de Dieu. La Parole de Dieu bien comprise c’est le Christ vivant. C’est ce qui est essentiel. Cette Parole m’aide à me centrer. La vie monastique m’a aussi appris à voir les autres et le monde avec les yeux de Dieu. Cela me donne un regard plus contemplatif et admiratif. Je recherche le beau et le bon. Il me semble que c’est le regard de Dieu sur notre univers. Le Dieu que j’ai connu durant mon enfance avait un regard sévère. On disait qu’il nous guettait sans cesse. Il faut se souvenir qu’au moment de la création Dieu dit que cela était bon.

On dit que le mot moine veut dire «l’homme qui est seul, l’homme qui est solitaire.» Mais, on dit aussi que ce mot, selon sa racine grecque, signifie l’homme qui se met en recherche de l’un de l’unité. Le moine est  l’homme qui recherche l’unité de son être qu’il construit à partir de sa foi en Dieu. C’est ce que cela veut dire pour moi être moine-évêque. Je ne cesse à tous les jours, à travers les multiples tâches de la vie quotidienne de ne pas perdre de vue que je suis en marche dans le but de construire mon être en Dieu et de transmettre le plus possible son amour aux autres.