Ma vie chez les témoins de Jéhovah

Leblanc MichelMichel Leblanc de Sherbrooke a été quinze ans membre des Témoins de Jéhovah. Son rythme de vie a changé du tout au tout lorsqu’il est devenu membre de cette secte au début de la vingtaine.  C’est après un long et douloureux cheminement qu’il a réussi à quitter les Témoins de Jéhovah avec sa femme et sa fille.

Son expérience au sein de ce groupe sectaire lui a permis d’expérimenter les limites du discours des Témoins de Jéhovah ainsi que les graves atteintes à la liberté que les membres de la secte doivent subir pour pouvoir demeurer en son sein.

Michel Leblanc consacre aujourd’hui beaucoup d’énergies à venir en aide aux personnes qui quittent les sectes. D’autre part il a commencé à Sherbrooke et à Granby des groupes qui permettent à des personnes de découvrir l’essentiel de la foi catholique, lui qui, il y a une trentaine d’années, avait rejeté  l’héritage chrétien. Aujourd’hui Michel Leblanc croit que nous sommes toujours menacés par les sectes et qu’il y a encore beaucoup de victimes qui demandent de l’aide.

Propos recueillis par Jérôme Martineau


N.D.C. – Racontez-nous  comment vous êtes devenu membre des Témoins de Jéhovah?

Michel Leblanc – Je suis né en 1956 et j’ai grandi à une époque où les églises étaient encore pleines. J’ai reçu les sacrements mais je constate aujourd’hui que je n’avais pas été vraiment évangélisé. C’est durant mon adolescence que j’ai commencé à m’intéresser à l’ésotérisme. Je désirais même poursuivre des études avancées dans le domaine de la parapsychologie.

Je faisais partie d’un groupe d’une trentaine de  jeunes qui se rassemblaient régulièrement. Nous avons vécu au début de la vingtaine une crise existentielle. Nous avons un jour décidé de voir si Dieu était réellement présent dans une religion. Nous organisions des rencontres avec des représentants de mouvements religieux et nous les confrontions. Un jour nous avons organisé un débat entre des théologiens catholiques et des leaders des Témoins de Jéhovah. Nous avons subi un choc parce que les Témoins de Jéhovah ont découpé en petits morceaux les théologiens. Les Témoins trouvaient toujours des réponses dans la Bible. Les théologiens étaient désorientés. C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à fréquenter les Témoins de Jéhovah.

J’ai été intégré chez les Témoins par un universitaire. Cela est rare. Cet homme était mon mentor. Il m’a révélé les secrets du passé de la secte. Cela est drôle car c’est finalement lui qui a détruit la foi que j’avais dans le mouvement. Ma femme s’est impliquée dans la secte car nous nous sommes mariés chez eux.  J’étais vraiment convaincu que les Témoins de Jéhovah possédaient la vérité.

NDC - Qu’est-ce qui vous séduisait tant chez eux?

M. B. – J’étais fasciné par leur compréhension de la Bible. Ils analysent la Bible comme nous faisons des équations mathématiques. J’étais fasciné par la manière dont ils commentent la Bible. Cela était d’autant plus facile pour moi car je n’avais pas de connaissances dans ce domaine. Un autre élément m’intéressait. Les Témoins promettent la vie éternelle dès ici-bas. Ils démontrent cela à partir de la Bible. En plus, ils font toujours des pressions en nous présentant les événements de l’actualité comme étant des signes que la fin approche. Les dirigeants de la secte nous montrent que nous faisons partie de l’élite de la société. Cela est séduisant pour un jeune qui est en recherche et qui ne croit en rien. J’ai par la suite remarqué que cette manière d’enrôler les gens est mise de l’avant par les régimes totalitaires. Leur processus d’endoctrinement nous a gagnés à leur cause. 

NDC – Vous vous êtes donc investi totalement au service de la secte. Comment cela s’est-il passé?

M. L. – Cela commence toujours pas les études bibliques à domicile, puis par la suite, la personne se rend au local pour des réunions. Il peut y en avoir jusqu’à cinq par semaine. On découvre aussi une autre activité. Il s’agit de faire du porte à porte. Tu ne peux pas être un Témoin de Jéhovah si tu ne fais  pas du porte à porte. Finalement tu ne vis que pour la secte. Tu fais de semaines de 100 heures de travail en incluant le travail personnel et le service à la communauté.

Ils réussissent à te couper du monde et de tes amis. Ils te demandent de changer de travail. Ils favorisent les tâches que les autres n’aiment pas faire, comme faire des ménages. Tu travailles beaucoup de nuit. C’est ainsi qu’ils réussissent à établir une clôture entre l’adepte et la société.

NDC – Il faut donc travailler très fort pour être un bon Témoin de Jéhovah?

M. L. – La vie éternelle n’est pas un don gratuit de la grâce de Dieu. Il faut gagner cette vie par la force de nos bras. Un ex-adepte des Témoins à Montréal a écrit un livre qui a pour titreLes pharisiens chrétiens. Les membres ne sont jamais corrects. J’y ai découvert un puissant système coercitif.  Tout le monde doit travailler dans le même sens. On oblige les membres à faire des rapports sur toutes leurs activités. Je pouvais consacrer jusqu’à cent heures par mois pour les Témoins. Il y a un système judiciaire interne à la secte qui est très développé.

La délation est courante.  Tu dois avertir les dirigeants de la communauté si tu as connaissance que quelque chose ne va pas chez un des membres. Je donne l’exemple de mon beau-frère qui était de troisième génération chez les Témoins. Il commençait à prendre des distances et  les anciens m’ont fait venir pour me demander si j’étais au courant de quelque chose. Tu dois avertir les dirigeants si tu as reçu une transfusion sanguine lors d’une opération  à l’hôpital. Tu sera convoqué par un comité disciplinaire et tu feras face à une exclusion. Ils font faire tout un discours devant l’assemblée pour dire que tu es passé du côté de Satan.  Tout ce qui es extérieur à la secte est démonisé. La délation va très loin. Il y a des cas où des infirmières membres de la secte ont eu en main les dossiers de coreligionnaires qu’elles ont par la suite dénoncés.

Michel Leblanc affirme que le Témoins de Jéhovah sont en perte de vitesse au Québec. 
Il y en aurait actuellement environ 20 000 personnes qui sont membres de cette secte.
Même des dirigeants importants quittent les rangs du mouvement à la suite de révélations troublantes.

NDC – Qu’est-ce qui a fait que vous êtes resté quinze ans dans cette secte?

M. L. – Ce ne fut pas quinze années de bonheur. La lune de miel a duré cinq ans. Mon accompagnateur me révélait toutes sortes de choses sur le passé des Témoins et mon ardeur commençait à diminuer. Il me racontait que les Témoins avaient prédit la fin du monde pour 1975 et pourtant on n’en parlait plus dans la secte. Les dirigeants nous disaient que cela avait été inventé par les adversaires. Pourtant, mon mentor m’a raconté qu’il avait participé à un congrès à Toronto où un grand responsable disait : « Frères, croyez-vous que cela va arriver en 1975? » Je ne pouvais pas vérifier cela car les membres n’ont pas accès à la vieille littérature. Elle disparaît au bout de 10 ou 15 ans. On va même jusqu’à corriger les textes incriminants de manière à camoufler  le passé.

Les révélations de mon ami m’ont fait découvrir qu’il y avait deux niveaux chez les Témoins. Il y a comme une société secrète qui regroupe les dirigeants. Ces gens gardent une certaine connaissance pour eux. Il y a ensuite les membres qui sont considérés comme un troupeau que l’on « tond ». On va chercher sans cesse chez eux leur argent et leurs énergies et ils sont maltraités au moindre écart de conduite. Les dirigeants peuvent envoyer leurs enfants à l’université alors que les membres doivent se contenter de faire  des travaux qui ne sont pas valorisants. Il y a tout un monde qui sépare les dirigeants des exécutants.

QUI SONT LES TÉMOINS DE JÉHOVAH

Le mouvement des Témoins de Jéhovah a vu le jour au début des années 1870, au sein d’un groupe d’étude de la Bible, à Allegheny, en Pennsylvanie. Charles Taze Russell était à la tête du groupe, qui a commencé à publier, en 1879, une revue intitulée Zion’s Watch Tower of Christ’s Presence. En 1909, le siège social a été déménagé à Brooklyn, dans l’État de New York où il se trouve encore aujourd’hui.

Les Témoins croient en Dieu, mais ne croient pas en la sainte Trinité. Ils considèrent Jésus Christ comme le fils de Dieu, mais comme entité distincte alors que le Saint-Esprit est la force motivatrice de Dieu. Ils croient que Dieu a créé la terre dans un but particulier et que les Témoins de Jéhovah en sont les intendants.

NDC – Vous doutez de ce que les dirigeants vous enseignent. C’est donc la fin de la lune de miel?

M. L. – Les premiers cinq ans ont été caractérisés par ce qu’on appelle un « love bombing » J’ai assisté en 1978 à un congrès international qui s’est tenu au stade olympique à Montréal. Il y avait des dizaines de milliers de Témoins. C’était un véritable Woodstock spirituel. Notre retour à Magog s’est vécu dans la joie et la fraternité. Nous recevions un soutien total de la part des autres membres.

C’est à partir de notre baptême que nous avons expérimenté le « dark side » des Témoins. Tu dois sauver les autres. Tu es responsable de leur salut. C’est pour cette raison que le travail missionnaire est si important et que les Témoins font du porte à porte. Les membres doivent contribuer financièrement  au développement missionnaire. La grande salle de Montréal a été construite grâce aux contributions des membres. Nous formions une famille de trois personnes et nous avons dû verser 2 400$. Nous avons dû verser cette somme d’argent même si par la suite il ne restait plus d’argent pour faire l’épicerie. Les personnes qui étaient gentilles avec toi deviennent de plus en plus sévères. Tu dois constamment donner l’exemple aux nouveaux. On surveille même la manière dont tu grattes les vitres de l’auto en hiver. Je suis passé du paradis à l’enfer. Je me sentais prisonnier. Tu ne peux pas sortir car tu vas perdre ta famille et tes amis.

Le couple que je formais avec ma femme aurait été dissous si j’avais quitté et que ma femme était restée chez les Témoins. J’ai été témoin d’une scène où des parents sont venus dénoncer leur fils de 16 ans qui voulait quitter la secte. Les parents ont consulté les dirigeants et au retour ils ont mis leur enfant à la porte.

J’ai commencé au bout de cinq  ans à prendre des distances, mais je ne pouvais pas le faire tout d’un coup, car ma femme était encore très croyante. J’y allais à petites doses de manière à ne pas la rendre méfiante car elle aurait pu me dénoncer. C’est petit à petit que des choses sont entrées en elle. Heureusement qu’on s’aimait beaucoup. D’autre part, il y a des dirigeants qui venaient me voir pour m’offrir des fonctions plus importantes. Ils auraient voulu que je me coupe la barbe et je reportais constamment cet acte. On s’accroche à toutes sortes de choses dans un tel moment.

Ils me questionnaient. Je leur disais que j’avais des doutes et que je cherchais la vérité. Ils croyaient que j’étais sincère et ils avaient peur que je parte car je connaissais bien des informations  qu’ils ne souhaitaient pas que je révèle. Finalement nous sommes partis au moment où ma femme a fait unburn out à la suite d’un grave épuisement physique. Nous avons déménagé à Sherbrooke de manière à échapper à toute la campagne de salissage qui est réservée aux membres qui quittent. Toute la communauté se met de la partie et cela est très difficile de rester dans une petite ville comme Magog où je connaissais beaucoup de personnes.

NDC – Est-ce que cela a été une étape difficile à vivre?

M. L. – Ma fille a été très marquée par notre départ des Témoins de Jéhovah. Elle n’avait connu que ce milieu de vie. Les enfants des Témoins sont isolés. Ils ne participent pas aux fêtes des autres enfants. Tout ce qui n’est pas enseigné par les Témoins est considéré comme démoniaque.

Pour ma part, je ne voulais plus reprendre contact avec la religion. Je suis devenu tolérant mur à mur. J’étais assez indifférent à ce qui se passe dans les religions. Je ne m’intéressais qu’à l’informatique. J’ai eu un soir une intuition alors que je naviguais sur Internet. J’ai demandé de l’information sur les Témoins et je me suis rendu compte qu’il y avait aux États-Unis plein de gens qui avaient quitté les Témoins et qui en témoignaient. C’est à partir de 1998 que j’ai ouvert un site Internet pour venir en aide à des personnes qui avaient quitté la secte.

Les questions posées par ces personnes ont provoqué chez moi une nouvelle recherche. J’ai décidé de m’informer davantage au sujet de la religion catholique. On m’a conseillé de me rendre à la bibliothèque de l’archevêché de Sherbrooke et j’y ai découvert des livres qui m’ont aidé.

NDC – Est-ce que les Témoins de Jéhovah sont encore en expansion au Québec?

M. L. – Les Témoins de Jéhovah sont en pleine déconfiture ici comme aux États-Unis. On disait il y a 15 ans qu’il y avait entre 35 000 et 40 000 Témoins au Québec. Il en reste environ 20 000. Cette baisse s’explique en particulier grâce à Internet et à des sites comme le mien. Les gens qui reçoivent la visite des Témoins peuvent consulter sur Internet et ils peuvent lire avant de s’engager des informations qui viennent des ex membres. Il y a plein de dirigeants importants qui quittent la secte et ils produisent moins de documentation écrite puisque les finances sont à la baisse.

NDC – Le phénomène des sectes est-il toujours aussi important chez nous?

M. L. – C’est pire! Je travaille avec les victimes de sectes et je constate qu’il y a une constellation de mouvements dans la nébuleuse du nouvel âge. Il y a plein de petits gourous un peu partout. Il y a à chaque semaine des personnes qui ont des révélations personnelles. Le Québec est l’endroit idéal pour les sectes et la cible visée sont les catholiques. Les musulmans recrutent beaucoup et, chose surprenante ils connaissent mieux la Bible que nous, de sorte que la plupart des catholiques ne peuvent pas leur répondre.

NDC – Vous êtes revenus chez les catholiques. Comment cela s’est-il passé?

M. L. – Comme je vous l’ai dit, je ne voulais plus faire partie d’une religion.  Une première démarche s’est produite en 2001. Nous passions devant la cathédrale de Sherbrooke un dimanche après-midi. Nous sommes entrés pour la messe de 17 h. Nous avons été accueillis dès notre arrivée. Nous nous sommes assis à l’arrière et j’ai constaté que les choses avaient bien changé. On  lisait la Parole de Dieu et le prêtre a fait une homélie en se servant des passages de la Bible. Je me suis surpris à aimer cela. Nous y sommes retournés la semaine suivante et nous cheminons depuis ce temps.

J’ai fondé par la suite des groupes à Sherbrooke et à Granby où les gens peuvent venir pour suivre une démarche d’évangélisation à partir du Catéchisme de l’Église et de la Bible. Cet enseignement vise à permettre aux catholiques de mieux comprendre et défendre leur religion face aux attaques qu’ils subissent. Ma démarche est appuyée par l’Église de Sherbrooke et je crois que je peux le faire car j’ai connu le faux évangile. Ainsi, je suis peut-être apte à enseigner le vrai évangile.

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