Pierre Bruneau


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ENTREVUE par Claudette Lambert

Pierre Bruneau

Une référence dans le tumulte de l'information

 

Journaliste bien connu au réseau TVA, Pierre Bruneau recevait en novembre dernier le Prix Communications Roland-Leclerc 2015 décerné par Auvidec Media, qui soulignait ainsi l’engagement humanitaire de ce géant de l’information.

 
Vous avez croisé Roland Leclerc dans les couloirs de Télé-Métropole pendant plusieurs années. Ce prix évoque-t-il de bons souvenirs?   

Oui, il m’a ramené longtemps en arrière, alors que Roland animait l’émission En toute amitié où il faisait des rencontres spirituelles très profondes sur le vécu des gens. Quel bonhomme extraordinaire! J’étais jeune, j’entrais dans ce mon- de des communications si compétitif, et  j’ai apprécié cet homme que je trouvais vrai. En recevant un prix à son nom je me suis dit: « Tiens, Roland revient dans ma vie! »  

Chaque jour, vous nous donnez des nouvelles qui sont souvent mauvaises. Comment vivez-vous ce métier au quotidien?  

Que la nouvelle soit bonne ou mauvaise, il y a derrière chacune d’elles des gens qui la vivent de façon parfois difficile. Mon rôle ne consiste pas uniquement à  rapporter la nouvelle, mais plutôt à me mettre dans la peau des gens qui vivent ce drame, en essayant de comprendre. Je ne suis pas un analyste ni un commentateur, je suis un « rapporteur ». Souvent, je vois l’événement en même temps que le téléspectateur, j’en suis témoin comme lui et je sais que ma réaction va teinter la sienne. Tout est dans le ton, la voix, je dirais dans la confiance qui s’établit entre lui et moi.
Pourtant, émotion et rigueur journalistique ne vont pas très bien ensemble.  

La rigueur journalistique n’empêche pas d’avoir des émotions. Pendant une campagne électorale, on entend souvent des choses frustrantes. Je dois les   rapporter et donner suffisamment d’information  pour que les gens fassent leur propre jugement. Aujourd’hui dans les médias, les opinions ont souvent plus de poids que les réalités. J’essaie d’éviter les perceptions.

Après toutes ces années, vous avez le même enthousiasme qu’à vos débuts. Ce travail répond-il à quelque chose de viscéral en vous?

Avec la Fondation Centre de cancérologie Charles-Bruneau, je rencontre des gens partout en région et je réalise à quel point le contact est important. Je viens d’un milieu très ordinaire, mes parents n’étaient pas des gens riches. Nous étions 10 enfants, alors j’ai appris à partager, à comprendre que j’ai une place mais pas toute la place. C’est la même chose dans notre métier: il faut savoir laisser l’autre s’exprimer. Pour certains animateurs, les invités sont des faire-valoir… Au contraire, on est là pour faire parler les gens.

Au fil des ans, vous avez reçu des trophées et des honneurs de toutes sortes qui ont fait de vous une vedette. Mais vous avez gardé votre simplicité. Comment y êtes-vous parvenu?

C’est par mes expériences de vie que je suis devenu  ce Pierre Bruneau que vous venez de décrire. Je ne suis pas très superficiel, j’aime les gens profonds, capables de sincérité. Quand je vis une situation, je la vis jusqu’au bout. Vous savez, je n’avais que 25 ans quand Charles a été diagnostiqué leucémique. Je me suis retrouvé devant une dure réalité, une maladie à combattre. Alors j’ai levé le pied sur la pédale de la carrière pour penser à ceux qui étaient autour de moi. J’ai tellement appris de Charles et des autres enfants qui vivaient ce combat! Ils m’ont fait comprendre l’importance du moment présent. Dans ce temps-là, nous vivions dans l’euphorie de la réussite. Pour les baby-boomers, tout était possible! J’ai appris à travers les enfants que la plus belle ouverture dans la vie, c’est le rêve. Cette belle naïveté reste pour moi quelque chose de tellement puissant que j’essaie de la garder même avec mes petits-enfants, et cela m’aide à franchir les époques.

Vous savez, j’ai vieilli avec les gens, je les ai accompagnés au quotidien pendant 40 ans. Tous les jours, j’ai vécu avec eux des situations souvent dramatiques. Je me souviens qu’au 25e anniversaire de Polytechnique, des mamans se souvenaient encore de ce que j’avais  dit à la télévision à l’époque. Un jour, j’ai eu l’occasion de faire un témoignage à propos d’une jeune fille de  Gaspésie qui s’était suicidée à la suite d’intimidation. Sa mère m’a avoué que ce témoignage avait été sa bouée de sauvetage après le drame. Qu’on parle d’elle à Montréal l’avait profondément touchée. Ce métier est un vrai privilège, et dans mon cas, un double privilège, car je suis encore là après tant d’années alors qu’on dit que ce sont des sièges éjectables…  Mais mes patrons me disent: « Au contraire, les gens cherchent un ancrage, une stabilité. Ils ont besoin d’avoir une référence, quelqu’un à qui s’accrocher. » Quand  le train a déraillé à Lac-Mégantic, j’étais en vacances. À mon retour, les premiers courriels que j’ai reçus disaient: « C’est rassurant de vous voir là ! » On ne pense pas à ça quand on fait ce travail.

Vous devenez alors un ami très proche qui entre dans leur intimité. La maladie et le décès de votre fils ont fait basculer votre vie. Cette épreuve a été tellement médiatisée que tout le Québec a eu l’impression de la vivre avec vous.

Je ne le savais même pas à l’époque. Je ne le mesurais pas!

C’est certainement très dur pour un couple, mais aussi pour les autres enfants de la famille. Vous ont-ils pardonné en quelque sorte l’attention que vous avez donnée à Charles ?

Nous avons vécu cette période dans une sorte de tourbillon! Toute notre énergie allait vers notre enfant malade, mais nous portions aussi beaucoup attention à Geneviève tout particulièrement qui suivait Charles de deux ans. Nous préparions sa boîte à lunch pour l’école avant d’aller à l’hôpital avec Charles, et un matin, elle dépose sa boîte sur la table avec une       certaine détermination et nous dit: « Ce midi, vous venez manger avec moi. » Bien sûr, nous avons compris l’importance, la gravité de sa demande et nous sommes allés manger avec elle. Elle a eu cette force de dire vraiment ce qu’elle voulait.  

Elle sentait certainement qu’elle avait le droit de le dire.Bruneau Pierre01

Probablement! Le jour des funérailles de Charles, après la célébration, nous sommes rentrés à la maison tous les quatre. C’était le 11 mars, il faisait froid… En enlevant son manteau, elle nous a regardés Ginette et moi et a dit : « Allez-vous être capables de nous aimer autant que avez aimé Charles? » Elle avait 10 ans! À cet âge, on n’analyse pas tout, et tout le monde parlait de cette symbiose qui nous unissait à Charles. C’était des moments extrêmement pénibles, mais quand je regarde en arrière, je réalise que comme parents, c’est un privilège d’avoir eu Charles dans notre vie et c’est merveilleux de savoir qu’à 80 ans, j’aurai toujours un fils de 12 ans. Il fait partie de ma vie, il n’y a pas une journée où je ne parle pas de lui. Cette fondation qui porte son nom, c’est la mission de Charles et ce qu’il incarnait. Quand je regarde d’autres enfants atteints de leucémie, je vois le même courage, la même lutte, sauf qu’ils ont de meilleures chances de guérison.

Cette fondation vous a-t-elle permis de donner un sens positif à une épreuve qui aurait pu vous démolir ?

Il faut canaliser la douleur avant qu’elle devienne de l’agressivité. Nous connaissons des couples qui ont perdu un enfant à peu près au même moment que nous et qui n’ont jamais accepté cette épreuve. C’est d’une tristesse incroyable ! Ils n’arrivent pas à retrouver leur équilibre. C’est tellement important de retrouver la sérénité, car c’est elle qui permet ensuite de naviguer sur les eaux troubles; sinon, tous les autres drames viennent s’ajouter à cette douleur intenable. Impossible alors de surnager.


Cette expérience de vie vous a-t-elle lancé dans un cheminement spirituel?

En fait, j’ai toujours été très spirituel. J’ai toujours cru qu’il y avait une vie après la vie et je l’ai expérimenté beaucoup après le décès de Charles. J’ai compris des choses dans son cheminement, et particulièrement dans le testament qu’il nous a laissé dans les derniers jours avant sa mort. C’est assez incroyable qu’un enfant de 12 ans vous dise à trois jours de son décès:  « C’est sûr que je vais mourir, mais je veux être enterré avec mon corps parce que c’est avec ce corps-là que j’ai souffert. Je voudrais aussi être exposé parce que je veux voir mes amis une dernière fois. Et je veux avoir mes funérailles dans la vieille église de Boucherville en face du fleuve, parce que le fleuve c’est la vie.» Ça veut dire qu’il y pensait depuis longtemps.

J’accompagne encore beaucoup de jeunes en phase terminale. Un jour, une adolescente de 16 ans me dit: « Moi, j’ai peur de mourir parce que j’ai peur que les gens m’oublient. » Son père était décédé depuis quelques années et elle disait souvent: « J’ai l’impression de le sentir en moi. » Je lui ai demandé alors: « Est-ce que tu crois qu’on a une âme? » « Bien sûr!», m’a-t-elle répondu. « Moi, je crois que lors-qu’on meurt, notre âme éclate en million de parcelles. Et à chaque fois que quelqu’un va penser à toi, tu vas revenir au monde à travers cette personne-là. Comme ton père, quand tu penses à lui. » Oui, les enfants m’ont fait grandir, ce sont eux qui m’ont amené à pousser ma réflexion.
À deux reprises vous avez effectué l’ascension du Kilimandjaro dans le cadre d’activités de financement pour le Centre de cancérologie. Un sommet dans l’expérience humaine?
Un sommet d’intériorité, je dirais. On est obligé d’entrer en soi. On part en équipe, et tout à coup tu réalises que c’est toi seul qui dois monter au sommet. Comme dans la vie! On avance, on vit des situations, des gens nous aident, mais finalement, il revient à chacun d’entrer en lui-même pour se prendre en main et trouver la force d’aller jusqu’au bout. Les autres peuvent nous soutenir, mais c’est de l’intérieur que la solution doit venir. Et à l’intérieur, il y a toujours une force qui nous accompagne. Cette force qui nous habite, c’est certainement une force spirituelle! J’y crois beaucoup!