L'économie et la vie

Elena LasidaElena Lasida est native de l’Uruguay. Elle a une formation en économie et en théologie. Elle enseigne à l’Institut catholique à Paris. Sa réflexion sur la place de l’économie dans la vie l’amène à raconter l’économie autrement. Elle propose de mettre l’économie en résonance avec la vie.

Entrevue réalisée par Jérôme Martineau.


NDC – Comment en êtes-vous arrivée à mettre en lien la foi et l’économie ?

Elena Lasida – J’ai reçu en Uruguay une formation en lien avec la théologie de la libération. Ce mouvement théologique était très associé aux communautés ecclésiales de base. Ces communautés avaient une forte présence auprès des pauvres. J’ai vécu durant ma formation six ans dans un quartier pauvre en périphérie de Montevideo, la capitale de l’Uruguay, tout en travaillant comme économiste à l’université. Je ne pouvais plus vivre la contradiction en ces deux mondes.

Je faisais partie d’un groupe de réflexion avec le théologien Jean-Louis Segundo. Cette démarche a été libératrice pour moi. J’ai réussi à dire ma foi dans mes mots et c’est à partir de cette réflexion que je me suis dit que je pouvais travailler à mettre la foi en lien avec l’économie. À cette époque la théologie voyait l’économie à travers le registre de la morale. L’économie était le monde de l’argent, de l’intérêt individuel et de la concurrence. Dans les faits, l’économie représentait tout ce qui  était mauvais alors que la théologie s’intéressait à la solidarité et au bien commun. Je voulais sortir de ce registre où on assistait à une diabolisation de l’économie.

NDC – Vous écrivez que l’économie est un lieu de rencontre. Comment cette idée vous est-elle venue ?

E. L – J’ai parcouru un long chemin pour y arriver. Comme je viens de l’évoquer, je ne voulais plus entrer dans le chemin de la condamnation en bloc de l’économie. La plupart des théologiens de la libération avait une approche moraliste. Cela ne me convenait pas parce que je pensais que l’économie était utile pas seulement pour gagner de l’argent et pour satisfaire nos besoins matériels. C’est à ce moment que j’ai décidé de faire dialoguer la théologie et l’économie.

La rencontre s’est faite à travers la transcendance. En théologie la transcendance est naturelle parce que nous disons que Dieu est au-dessus de tout. Il y a des théories économiques qui utilisent aussi le terme de transcendance avec un sens très humain. La transcendance est alors associée à tout phénomène qui dépasse le niveau individuel. En économie, le marché est transcendant à chaque acteur individuel. Tout ce qui est collectif transcende le niveau individuel. J’ai découvert une chose qui est centrale pour moi : l’économie est un lieu de rencontre. J’ai pu voir en particulier dans les pratiques de l’économie sociale et solidaire une source de liens et non pas seulement une source de biens. C’est à partir de l’expérience de l’économie sociale et solidaire que l’on peut voir que l’économie ne crée pas seulement des liens de domination. Elle peut créer des liens de vie. Toute la démarche de l’économie solidaire cherche à faire de l’économie un lieu où l’on crée des liens positifs et un lieu de rencontre.

NDC – Selon vous, l’économie concerne aussi le sens de la vie ?

E. L. – Je ne pense pas qu’on puisse dire que l’économie ne sert qu’à combler les besoins liés à la vie matérielle et physique. L’économie ne produit pas seulement une richesse matérielle. Elle touche aussi la richesse relationnelle. C’est à ce moment que l’on touche au sens de la vie. L’homme est avant tout un être social. L’individu autosuffisant qui peut s’en sortir que par lui-même est une réalité qui n’existe pas. La pratique économique nous fait entrer dans un monde de relations. La rencontre de l’autre produit du sens.

NDC – Vous réfléchissez dans votre livre sur la crise économique. Dans quel sens va votre réflexion ?

E. L. – La crise économique permet de faire des liens entre la théologie et l’économie. Nous constatons les effets négatifs qui sont produits par la crise économique. La crise nous fait voir que nous devons inventer de nouvelles réponses puisque les réponses que nous possédons ne fonctionnent plus. C’est à ce moment que l’économie sociale et solidaire nous fait découvrir autre chose. Je donne un exemple. Afin de lutter contre le chômage, nous pouvons mettre en place des structures d’insertion qui sont des entreprises offrant en priorité du travail à des personnes exclues du marché du travail. Cette manière de faire oblige les entreprises à voir d’une manière différente la direction des ressources humaines. Du coup, le travail devient autre chose que le contrat classique entre un employé et son employeur. Le travail est évalué non seulement au niveau des compétences mais aussi en réponse à cette question : est-ce que cet emploi permet à cette personne de s’intégrer dans la société ? La crise nous permet ainsi de produire de l’innovation sociale.

NDC – À quel moment se fait le lien entre la théologie et l’économie ?

E. L. – Je fais le lien avec la résurrection qui est le mystère principal de la foi chrétienne. Je pense que la résurrection ne concerne pas tellement la vie après la mort. Pour moi, le point fort de la résurrection c’est la vie qui traverse la mort. La résurrection c’est cette capacité à partir de la mort de croire que quelque chose d’autre peut apparaître. Les disciples ne reconnaissent pas Jésus lorsqu’il se manifeste à eux après la résurrection. Il leur apparaît d’une manière totalement différente que durant sa vie terrestre. Le sens de la résurrection renvoie à une expérience profondément humaine. Nous faisons tous, tout au long de notre vie, l’expérience de la perte, de la rupture, du vide et du mépris. Ces expériences sont fondamentales pour nous car c’est lorsqu’on est confronté à un échec qu’on se résout à voir les choses autrement. Les grands changements surviennent souvent après un échec. C’est à ce moment que la résurrection devient une expérience fondatrice.

NDC – L’économie sociale serait-elle une économie qui laisse plus de place à l’humain ?

E. L. – J’évite d’utiliser cette expression car même l’économie classique l’utilise. On dit souvent aujourd’hui qu’il s’agit de mettre l’humain au coeur de l’économie. Les économistes croient alors qu’il n’est pas nécessaire d’inventer quelque chose de nouveau puisque cela existe déjà. Il est possible de mettre l’humain au coeur du projet économique même dans une entreprise classique. L’économie sociale et solidaire articule l’économique, le social et le politique d’une manière différente. L’économie sociale et solidaire essaie de penser l’économie à l’intérieur d’un projet de société.

NDC – Vous êtes préoccupée par le développement durable. Qu’en est-il ?

E. L. – L’économie sociale et solidaire c’est la manière économique de faire du développement durable. On dit que le développement durable tient compte des pôles écologique, économique et social. Le développement durable est une notion qui a pris naissance lorsque nous nous sommes rendu compte des limites des ressources naturelles qui s’épuisent et qui se dégradent. Il faut penser autrement notre lien avec la nature. Nous avons alors élargi le débat en englobant la vie dans son ensemble. elenaJe définis le développement durable comme une manière de penser le développement qui fasse durer. Le terme développement durable peut amener de la confusion. On pense trop souvent qu’il s’agit de prolonger ce que nous avons aujourd’hui pour que les générations futures aient le même confort.


Ce qu’il faut faire durer c’est la capacité créatrice de l’être humain. Il faut pouvoir inventer autre chose. Les limites de l’écologie nous amènent à réfléchir. Est-ce qu’il y a d’autres manières de percevoir notre confort ? Est-ce qu’il y a autre chose qui compte plus dans la vie que le confort matériel ? C’est génial de poser ces questions. Je reviens à ce que je disais par rapport à la résurrection. La crise écologique nous place devant la limite des ressources naturelles. Grâce à cette limite nous posons des questions sur notre projet de développement. La crise nous amène à voir que nous menons un mode de vie où la relation n’a plus de place. La crise nous permet de poser des questions sur le sens de l’existence. Cela va plus loin que la simple gestion des ressources. Mon livre a pour titre Le goût de l’autre. Je trouve que c’est une belle expression pour parler de l’économie. L’économie peut mettre en valeur la dimension relationnelle. L’économie n’est pas quelque chose qui nous permet exclusivement d’accéder aux biens. L’économie est un lieu qui permet d’entrer en relation avec les autres, c’est-à-dire « prendre le goût de l’autre ». •