Le beau risque de l'engagement

Guy AurencheGuy Aurenche est avocat et il est le président du Comité catholique contre la faim et pour le développement en France. Il a été auparavant le président de 1975 à 1983 de l’ACAT, soit l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture. Ce chrétien engagé au service de l’humanité témoigne aujourd’hui des convictions qui l’ont amené sur ce chemin.

 

NDC – Le Comité catholique contre la faim et pour le développement est une organisation importante. Quelles en sont les origines ?

Guy Aurenche – En 1960 la FAO, l’organisme des Nations Unies contre la faim a lancé une grande collecte mondiale pour contrer la faim. Le pape Jean XXIII a entendu cet appel et il a voulu que l’Église catholique participe à sa manière à cette collecte. C’est de cette manière qu’a été créé en France en 1961 le Comité catholique contre la faim. Ce comité est né de l’écoute que le pape Jean XXIII a portée en entendant ce cri qui venait de l’humanité. C’est ainsi que de grandes collectes ont été organisées durant le Carême dans toutes les paroisses de France. Par la suite, le comité a poursuivi son action en procurant de l’information et des réflexions sur les causes de la faim dans le monde. La lutte contre la faim exige que l’on travaille pour le développement. Je retiens qu’il est intéressant de constater que le cri du monde a été entendu par le pape Jean XXIII qui a demandé que l’Église passe à l’action. CCFD Terre solidaire travaille avec des partenaires dans 70 pays et il soutient 450 projets.

NDC – L’action de l’Église pour contrer la faim et favoriser le développement est-elle bien perçue ?

G. A. – Notre action est bien perçue. Nous sommes la plus importante organisation non gouvernementale française à travailler dans le domaine du développement. Nous participons à des commissions ministérielles pour préparer les déclarations de nos ministres, et même du président de la république, lorsqu’ils ont à intervenir dans ce domaine. La majorité des catholiques appuie nos actions bien qu’il s’en trouve qui pense que nous sommes trop politiques parce que nous avons dépassé le stade de donner seulement de l’argent aux plus pauvres. Nous sommes conduits à poser des questions en proposant des réflexions liées aux causes qui mènent à l’injustice. Ce discours est interprété par un groupe de catholiques comme étant de gauche. Faire de la politique, ce n’est pas être à droite ou à gauche. Nous sommes un mouvement laïc. Des personnes posent cette question : en quoi défendez-vous les valeurs éthiques de l’Église ? Ces critiques étaient plus fortes il y a 20 ou 30 ans.

NDC – Comment réagissez-vous face à ces prise de position ?

G. A. – Nous essayons de ne pas entrer dans une dynamique de défense. Nous essayons d’expliquer la manière dont nous lisons l’Évangile. Nous croyons que nos actions nous rapprochent de Notre Seigneur. Nous ne voulons pas entrer dans une guerre idéologique. Nous concevons très bien que des gens puissent lire l’Évangile autrement. Je crois que le CCFD joue pleinement son rôle d’organisme catholique dans le sens que son action est universelle. Nous acceptons d’aller un peu aux marges des populations qui s’intéressent à cette parole chrétienne.

NDC – Vous écrivez dans votre livre qui a pour titre Le souffle d’une vie, que vous avez exercé la profession d’avocat pour rendre le monde plus humain. Cela tient toujours ?

G. A. – Cela tient plus que jamais ! J’ai exercé la profession d’avocat afin de donner la parole à celui qui va être jugé, que ce soit dans une affaire de divorce lorsqu’on se pose la question concernant la garde des enfants, comme dans une affaire criminelle. Je crois qu’on humanise si on prend du temps dans une affaire pour donner la parole a chacune des parties. J’ai cessé mes activités professionnelles il y a quatre ans. Je continue à m’engager dans un processus d’humanisation dans le service des droits humains et de la dignité de la personne. Il y a là un enjeu qui n’est pas spécifiquement chrétien. Je constate cependant que la pensée sociale de l’Église a intégré cet enjeu. Le pape Paul VI disait qu’il faut entrer en conversation et en alliance avec le monde. Cette action est un bonheur pour moi car je me suis découvert la capacité de sauver des hommes et des femmes du désespoir, de la solitude et de l’extrême misère. Je n’ai pas réglé leurs problèmes matériels ou psychologiques mais j’ai découvert au bout de 40 ans d’aventures que chacun d’entre nous possède cette capacité de briser la solitude.

NDC – Vous avez répondu à un appel lorsque vous vous êtes engagé dans l’ACAT, l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture. Quel bilan tracez-vous de cet engagement ?

G. A. – Ce sont deux femmes chrétiennes protestantes qui ont fondé cette association en 1974. Elles ont rencontré un ami protestant et elles lui ont demandé s’il connaissait un catholique pour se joindre à leur association. J’ai accepté et trois semaines plus tard j’étais élu président. Cet engagement a changé ma vie car j’y ai vécu trente ans. Je suis le fils d’une famille bourgeoise classique. Je ne pouvais pas m’imaginer que des hommes ou des femmes puissent penser à des moyens pour détruire physiquement et psychologiquement une autre personne. Ce fut un choc hallucinant pour moi. J’ai découvert que des actions pouvaient briser la solitude et l’isolement des personnes torturées.

         L’ACAT mène des actions positives. Chaque année un peu plus de 300 des personnes sont libérées à cause des actions menées par l’association. Ce nombre est petit en regard de toutes les personnes emprisonnées à cause de leurs opinions dans plus de la moitié des pays du monde. J’ai beaucoup voyagé et j’ai pu recueillir par exemple le témoignage de parents qui m’ont dit que leur fils avait repris courage le jour où il a appris que sa situation était connue et que des gens demandaient sa libération et priaient pour lui.

         La société valorise l’efficacité et je crois que les chrétiens sont beaucoup trop pudiques en matière d’efficacité. Il faut parler de notre efficacité non en termes de miracle au sens où le problème est résolu mais plutôt au sens où nous faisons un premier miracle à travers nos actions lorsque nous brisons la solitude. C’est une action primordiale. Nous sommes allés voir des autorités politiques partout à travers le monde et cela parmi les plus tortionnaires. Nous avons appuyé la convention européenne contre la torture. Nous avons mené des campagnes de lettres sans oublier l’action de la prière. J’ai encore du mal à comprendre que dans des groupes de chrétiens on en soit encore à opposer l’action et la prière. Cette opposition est absurde car à ce moment nous ne croyons pas au même Jésus Christ vivant, ressuscité et incarné.

NDC – Vous avez écrit cette phrase : «Vivre, c’est risquer. Pour assurer la dimension du risque dans ma vie, je suis invité à faire alliance.» Qu’est-ce que cela veut dire pour vous ?

G. A.- En prenant des risques je m’expose moi-même et cela peut avoir des conséquences. Faire alliance est toujours un risque car on peut rencontrer toute sorte de personnes, des bonnes comme des moins bonnes. J’ai cependant rencontré des personnes qui m’ont bouleversé. Le grand risque à prendre en 2013 est d’oser entrer en conversation avec le monde. Le monde est aujourd’hui à nos portes. C’est maintenant comme cela. Il faut discuter avec les indigènes de l’Équateur sur leur manière de voir la terre-mère. Il faut que je discute avec les intégristes catholiques et avec les athées qui disent que Dieu est de la foutaise. La foi doit être vécue au risque de l’autre. Je ne peux vraiment entrer en contact avec l’autre que si je prends ce risque. Cela ne veut pas dire que l’autre a raison mais je prends son point de vue au sérieux.

NDC – Vous fustigez la peur car elle est la cause de bien des maux. Pourquoi ?

G. A. – Les gens se replient parce qu’ils ont peur. L’idée de perdre quelque chose fait peur. Il est maintenant clair que l’Église n’est plus la maîtresse du monde comme elle l’a été. Est-ce que cela est dramatique ? Il s’agit d’une réalité humaine différente. Je pense que nous devons vivre cette perte comme un appel. Il va falloir trouver d’autres moyens pour partager notre espérance. Nous entendons souvent dire que la sécularisation est un drame. Il faut accepter le fait que Dieu ne soit plus le centre de la vie des hommes. Deux réactions sont possibles. Je peux céder à la peur et m’enfermer. C’est le repli identitaire. L’autre action consiste à partager avec l’autre ce en quoi je crois et ce qui me fait vivre. C’est ce dans cette démarche que je suis engagé. J’ai envie de partager le souffle qui m’habite. Ce souffle m’a été confié et il m’habite depuis 66 ans. Cela me rend heureux et je vis une paix intérieure qui me rend plus sensible aux malheurs des autres.