Il faut réformer le système économique

Giraud GaelL’économie doit intéresser les lecteurs d’un magazine de spiritualité. La récente crise économique de 2008 a encore des répercussions et il semble que cela ne sera pas terminé demain si des changements ne sont pas apportés au système économique. Nous avons demandé à Gaël Giraud, jésuite, et chargé de recherche à Paris au Centre de la recherche scientifique (CNRS), de répondre à nos questions. Le père Gaël Giraud a obtenu un doctorat en étudiant les jeux stratégiques des marchés. Il est membre de l’École d’Économie de Paris. Ses récentes publications sur le devoir de réformer le capitalisme font de lui un interlocuteur compétent en la matière. Ses propos, sans être alarmistes, nous font réfléchir. Il lance aux chrétiens que nous sommes un appel au partage afin de pallier aux effets de la crise économique. Propos recueillis par Jérôme Martineau.

NDC – Comment en êtes-vous venu à vous intéresser de près à l’économie ?

Gaël Giraud – J’ai mené une recherche en mathématique appliquée à l’économie pour l’obtention d’un doctorat.  J’avais auparavant passé deux ans au Tchad où j’ai travaillé avec les enfants de la rue. Cette expérience a été fondamentale pour moi. Je me suis ouvert à une réalité que je ne connaissais pas car j’avais vécu à Paris dans un milieu protégé. J’ai ensuite senti que j’étais appelé à devenir Jésuite. J’ai fait ma théologie et des études en philosophie. Les Jésuites m’ont par la suite demandé de reprendre mes activités de chercheur en économie au CNRS. Mes supérieurs ont jugé que c’était un service à rendre à l’Église ainsi qu’à la société. Je peux participer au débat interne de l’Église comme expert en économie. D’autre part j’apporte une contribution à la société civile en faisant en sorte que les questions reliées à la justice ne soient pas oubliées par les chercheurs. Je crois que les économistes ont une responsabilité sociale considérable. Nous vivons à une époque où les enjeux pour l’avenir sont importants. J’aurais pu choisir un autre champ de recherche mais j’ai trouvé que des questions importantes  se situaient davantage du côté de l’économie.

NDC – Une grave crise économique a vu le jour en 2008. Était-elle prévisible ?

G. G. – En effet, elle l’était. J’ai été consultant auprès de certaines banques avant de devenir Jésuite. J’ai travaillé sur ce qu’on appelle les opérations mathématiques pour calculer le prix des actifs dérivés dessubprimes. Je me souviens très bien avoir dit avec d’autres chercheurs à la direction de grandes banques que les calculs que nous faisions étaient bidons. Ils nous ont répondu : «Pourquoi vouloir arrêter ce système ? Les rendements sont si élevés ! » En effet, entre 2001 et 2007, les banques ont gagné beaucoup d’argent avec ce système. Même des personnes lucides qui se rendaient compte qu’on se dirigeait vers un mur ne voulaient pas en entendre parler.

Cette crise a été construite sur le crédit hypothécaire aux États-Unis. Les banques accordaient des prêts hypothécaires à des ménages qui n’avaient pas les revenus suffisants pour répondre aux normes habituelles pour les prêts. La première période de prêt était conduite sous de bas taux d’intérêt. Par la suite, lors du renouvellement de l’hypothèque, des taux  variables très supérieurs au marché étaient consentis parce que le risque de non paiement était élevé. Cette manière de faire était une mauvaise réponse à un problème économique de fond qui réside dans l’insuffisance de la consommation, en particulier aux États-Unis.

«Deux grands enjeux se posent maintenant devant nous. Le premier concerne la consommation de pétrole sur la planète. Il y a encore beaucoup de pétrole. Les réserves sont estimées à environ cent ans. D’autre part nous ne pourrons pas extraire une quantité infinie de pétrole chaque jour. Nous extrayons présentement 90 millions de barils par jour. On sait que techniquement nous ne pourrons pas dépasser 100 millions de barils par jour.»

 

NDC – Qu’est-ce qui s’est passé pour que les ménages consomment moins et que l’économie soit en danger ?

G. G. – Ce problème a vu le jour au milieu des années 1990. Le régime économique que nous connaissons s’est construit sur la pressurisation des salaires à cause de la concurrence internationale des pays du Sud. Il revient moins cher aux entreprises de produire là-bas parce que les salaires sont moins élevés. Ce régime a fait que les salaires n’ont pas suffi à maintenir une consommation élevée. Les consommateurs américains ne pouvaient plus épargner. C’est à ce moment qu’on a cru qu’il serait salutaire de recourir au crédit à la consommation de masse. La Banque Centrale Américaine, par la voix autorisée de son président Allan Greenspan, a encouragé en 2001 le recours au crédit hypothécairesubprime. On a transformé les dettes des ménages pauvres en actifs financiers que l’on pouvait échanger sur les marchés. La crise est arrivée lorsque des centaines de milliers de maisons ont été mises en vente parce que les gens ne pouvaient plus payer les intérêts. Le prix de vente des maisons a baissé et les banques se sont trouvées en déficit. Toute la pyramide s’est effondrée, d’où la crise qui s’en est suivie.

NDC – Le système économique basé sur la consommation est-il devenu un piège ?

G. G. – Oui, le système est construit sur le fait que nous devons beaucoup consommer. Ce n’est pas une position que j’encourage. Il y a une réflexion que nous devons faire pour changer le mode de consommation. Nous devons renoncer à changer le téléphone portable aux deux ans. Nous devons avoir une consommation moins énergivore et moins polluante. Cependant notre système économique fait face à une grande contradiction. Les ménages des pays riches n’ont plus les revenus suffisants pour consommer beaucoup parce que la part de la valeur ajoutée de l’économie a été transférée des salaires des gens vers les dividendes des actionnaires. Les actionnaires perçoivent davantage et les salariés moins. Il faut savoir que les actionnaires sont une minorité de personnes alors que les salariés sont la majorité des citoyens. C’est la contradiction que nous vivons depuis les années 1990.

La seule solution que des économistes préconisent pour sortir de ce cercle vicieux est que la classe moyenne chinoise en arrive à consommer autant que nous. Cette solution à courte vue serait une catastrophe tant au plan écologique qu’énergétique.

 

«Nous nous dirigeons dans un mur si rien ne change. Nous devrons faire face à la crise écologique et énergétique. Nous devrons inventer un mode de société qui soit plus sobre du côté de la consommation et dans lequel tout le monde aura du travail.»

Crédit Photo : Jérôme Martineau

 

NDC – Vous affirmez à quelques reprises que des changements surviendront. Quels types de changements ?

G. G. – Nous savons depuis les années 1970 que notre mode de consommation doit changer. Nous étions trop peu renseignés sur les problèmes écologiques et énergétiques pour le faire. Deux grands enjeux se posent maintenant devant nous. Le premier concerne la consommation de pétrole sur la planète. Il y a encore beaucoup de pétrole. Les réserves sont estimées à environ cent ans. D’autre part nous ne pourrons pas extraire une quantité infinie de pétrole chaque jour. Nous extrayons présentement 90 millions de barils par jour. On sait que techniquement nous ne pourrons pas dépasser 100 millions de barils par jour. Pourquoi ? La réponse est simple. Les compagnies pétrolières ont gagné beaucoup d’argent au cours des 30 dernières années. Elles ont pendant cette période sous-investi dans les infrastructures parce qu’elles ont distribué les profits aux actionnaires. Nous faisons maintenant face à un plafond. La consommation continue à augmenter et elle devrait dépasser les 100 millions de barils dans cinq ans. Le prix va exploser parce que certains pays seront prêts à payer le prix. Il faut alors imaginer que les prix des produits que nous consommons vont augmenter car les coûts liés au transport des marchandises deviendront très élevés.

Est-ce que cette crise arrivera dans cinq ans ou dix ans ? Nous ne le savons pas. Si c’est dans cinq ans, c’est comme si c’était demain.