Benoît Lacroix, homme de parole

Lacroix BenoitIl faut écouter le père Benoît Lacroix pour entendre une parole riche et inspirante. Né à Saint-Michel de Bellechasse le 8 septembre 1915, il est entré chez les Dominicains et il a été ordonné le 5 juillet 1941. Il a été professeur à l'Institut d'études médiévales de l'Université de Montréal de 1945 à 1980. Sa situation de personne retraitée ne l'empêche pas de continuer à prononcer des conférences et à donner des entrevues dans les médias. Cet homme ouvert au dialogue avec tous privilégie cependant une présence spéciale aux jeunes. Plusieurs se mettent à son écoute pour découvrir une parole pleine de sagesse.

Propos recueillis par Jérôme Martineau

NDC - Vous avez déclaré dans une conférence prononcée il y a quelques années que « là où l'expérience s'accroît, la sagesse est possible. » Vous avez vécu beaucoup d'expériences. Pensez-vous être devenu un homme sage?

B. L. - La sagesse se bâtit à partir de l'expérience un peu comme la sagesse des peuples se bâtit à partir des proverbes. Chaque proverbe est le fruit de beaucoup d'essais, d'expériences heureuses et malheureuses. Cela m'a frappé de voir combien l'expérience des peuples s'exprime dans les proverbes. La sagesse, telle que nous l'entendons aujourd'hui est un peu le résumé de toutes les expériences humaines qui ont réussi ou qui ont échoué. Je pense que la sagesse comme les lois d'ailleurs vient à la fin des expériences. Il est très dangereux de faire des lois avant les expériences. Cela arrive parfois lorsque l'Église promulgue une loi pour montrer qu'elle a raison ou pour prévoir ce que les gens devraient faire. Cela réussi rarement. Il faut toujours donner aux gens le lieu de l'expérience. L'expérience c'est l'espace de la liberté.

NDC – Quelles ont été les expériences qui ont marqué votre vie?

B. L. - L'expérience cosmique m'a beaucoup marqué. J'ai vécu mon enfance face à un paysage extraordinaire. Il y avait à Saint-Michel de Bellechasse la présence du fleuve, de l'Île d'Orléans, des Laurentides et dans l'arrière pays, les Appalaches. Cette première expérience de vie m'a donné le goût de l'espace, le goût d'aller chercher partout ce qu'il y a de vrai et non pas à me limiter à mon petit espace. J'ai été éduqué en plein air et cela m'a marqué profondément.

La deuxième expérience marquante de ma vie s'est déroulée durant mes études au collège Sainte-Anne-de-la-Pocatière. J'ai dû quitter mon petit village pour aller étudier dans un collège où je côtoyais chaque jour 500 autres jeunes de mon âge. C'est là que j'ai fait l'expérience de la vie sociale. Je vivais avec des confrères que je n'avais pas choisis. Cela m'a donné le sens des autres et le respect de la diversité. Je pense que cette expérience m'a protégé des rejets, des oppositions et du négativisme.

Une autre expérience est venue marquer ma jeunesse. Je suis entré chez les Dominicains et j'ai pris le goût aux études moi qui aimait le sport durant mes années de collège. Mes études approfondies m'ont permis de rencontrer les gens de la Bible. J'étais transporté au Proche Orient. J'ai découvert un langage merveilleux. Je retrouvais dans les textes des psaumes les montagnes, les rivières et les plaines de mon enfance. De nouveau mon esprit a été invité à s'élargir. Des rencontres nouvelles se sont déroulées lorsque j'ai étudié saint Thomas d'Aquin et Aristote. Par la suite, j'ai enseigné à l'université durant 50 ans. Ma communauté m'a envoyé au Japon et au Rwanda. Cette période de ma vie a de nouveau été marquée par la diversité. Je constate que je me suis battu toute ma vie contre les oppositions. Nous sommes capables de nous unir même si nous sommes différents.

Dieu, objet et but premier de la foi chrétienne libre et personnelle, a livré son message à travers une histoire sainte qui va de la Genèse à l'Apocalypse. Cette histoire inclut hier, aujourd'hui et demain. Jésus s'est inséré dans cette histoire ; il s'y est incorporé pour instruire les siens. D'où priorité dans l'instruction chrétienne à la connaissance historique et événementielle de la Bible.

Benoît Lacroix, Mort et survie des religions, p. 19

 

NDC – Vous n'êtes pas un homme qui a eu peur du changement?

B. L. - Je me souviens d'une phrase prononcée par Théodore dans la série télévisée Les Belles histoires des pays d'en haut. Il disait qu'il n'y a pas de progrès sans changement. Il disait vrai à sa manière. Le changement provoque la mobilité et il y a de la vie dans la mobilité. Les sociétés peuvent évoluer que si elles bougent. Les groupes qui se referment sur une option ou une pensée précise ont moins de chance de rejoindre les gens.

NDC – C'est donc dire que l'époque où l'Église était omniprésente et qu'elle prônait la stabilité ne représentait pas l'époque idéale?

B. L. - Cela ne pouvait pas durer. Je dis même qu'il ne fallait pas que ça dure. Je pense ici aux grands sanctuaires du Québec. Ce n'est pas la structure qui les renouvelle. C'est la foule qui vient y prier. Elle représente chaque génération de croyants avec ses goûts et ses manières de prier. C'est ainsi que naissent de nouveaux rites et de nouveaux chants. C'est dans la mobilité que se trouve l'avenir des sanctuaires.

NDC – Vous n'avez pas embrassé le réflexe propre à plusieurs personnes âgées qui ne cessent de dire : « Dans mon temps... »

B. L. - J'aime raconter le passé en autant que je raconte un temps qui est mobile et qui parle de l'avenir. Le passé est le témoin de beaucoup de changements. D'ailleurs, le présent vit entre le passé et l'avenir. J'aime l'histoire parce qu'elle me renseigne sur la vie des peuples et des civilisations.

Je suis fasciné par ce qui se passe ici aujourd'hui. J'ai étudié avec attention l'histoire de la formation de l'Europe et j'ai constaté l'apport des autres peuples qui y ont émigré. C'est la même chose qui se passe au Québec. On a rêvé de faire un pays avec des francophones de souche et on s'aperçoit maintenant que d'autres gens viennent y habiter d'un peu partout. On ne peut pas définir à l'avance l'avenir d'un pays et on ne pas se fixer un seul idéal. Il faut l'inviter à devenir.

 

« La sagesse se bâtit à partir de l'expérience un peu comme la sagesse des peuples 
se bâtit à partir des proverbes. La sagesse, telle que nous l'entendons aujourd'hui 
est un peu le résumé de toutes les expériences humaines qui ont réussi ou échoué. »

NDC – Vos recherches ont démontré que l'histoire est pleine de surprises...

B. L. - Elle est pleine de surprises. L'important est de ne pas laisser tomber ses rêves. La même chose se passe dans la vie des individus et dans l'Église. Nous vivons présentement des échecs qui sont graves et nous le sentons. Les paroisses ne sont plus l'unité géographique d'autrefois. Les arrondissements prennent plus d'importance. Les changements qui surviennent nous obligent à repenser la structure de notre religion. Il faut faire en sorte que d'autres lieux de rassemblement existent pour accueillir les gens. Nous avons besoin de créer de nouvelles entités pour que les personnes se regroupent. Il faut que l'Église invente et qu'elle ne se laisse pas piéger par des formes qui sont très belles mais qui ont fait leurs beaux jours dans le passé.

NDC – On vous connaît comme étant un homme optimiste. Portez-vous des craintes?

B. L. - J'ai en effet des inquiétudes très grandes face à la manière dont les Québécois des dernières générations ont refusé leur passé religieux. Cette attitude m'apparaît comme une manière infantile et paresseuse de régler un problème. Les Québécois ont décidé de bouder au lieu de critiquer. J'aime mieux avoir affaire à un anticlérical qu'à quelqu'un qui me dit qu'il ne va plus à la messe. J'aime mieux dialoguer avec quelqu'un qui critique qu'avec une personne qui ne dit que cela ne veut rien dire pour elle. C'est la critique qui a le plus manqué à notre religion.

NDC – Vous avez affirmé dans une conférence que vous avez prononcée il y a quelques années que les jeunes québécois devraient suivre un cours obligatoire d'éducation à la Bible à l'école. Maintenez-vous toujours cette position?

B. L. - J'y tiens encore. Je voudrais que tous les élèves du Québec apprennent le français et que quelque soit leur religion ils puissent étudier la Bible. Il faudrait que l'on puisse leur expliquer la Bible du point de vue de l'histoire. Il ne faut pas oublier que c'est la Bible qui a façonné la civilisation occidentale. Les grands musiciens, les peintres et les auteurs dramatiques se sont inspirés de la Bible. Un petit garçon athée qui joue Bach joue seulement avec ses doigts. Il faut entrer dans la finesse spirituelle du protestantisme issu de Luther pour comprendre le sens de cette musique.

NDC – Vous rencontrez souvent des jeunes. Quelles questions vous posent-ils?

B. L. - Les jeunes me posent toujours les mêmes questions. Pourquoi vivre? Pourquoi mourir? Ils reviennent aux questions essentielles. Il ne faut pas les achaler avec ce qui est permis et ce qui est défendu. Leurs questions sont en lien avec la vie. Pourquoi aurais-je des enfants puisqu'il y a toujours des guerres? Ce sont des questions existentielles.

Je constate que les jeunes cherchent dans différentes voies. Il y a des jeunes qui choisissent la voie de la méditation et de la recherche spirituelle. Ils n'hésitent pas à aller en Inde ou ailleurs pour vivre une expérience spirituelle. Ils rencontrent les autres religions. Ils s'interrogent sur le sens de la vie. Ces jeunes ont déjà opté pour une nouvelle manière d'être.

NDC – Vous rencontrez des artistes. Qu'est-ce que vous entendez de leur part?

B. L. - Je viens de baptiser l'enfant d'un couple d'artistes. Ils sont ensemble depuis 13 ans. Ils ont voulu que leur enfant soit baptisé pour qu'il soit inscrit dans une tradition religieuse et une spiritualité qui a fait ses preuves. Ils ont demandé à me rencontrer et ils ont tenu à ce que la cérémonie se déroule dans une atmosphère festive. Ils ont aussi tenu à ce que j'explique le sens du signe de la croix que le prêtre trace sur le front de l'enfant. Ils reviennent à des choses essentielles. Ils ne veulent pas de la paille. Ils veulent se rattacher au tronc avec ses racines.

Ce sont présentement leurs enfants qui mobilisent leur recherche. Ils demandent ce qu'on va faire de leurs enfants et cela les préoccupe. C'est à travers leurs enfants qu'ils retrouvent les figures des fondateurs des grandes religions. Ils savent que leurs enfants les obligent à prendre position en fonction d'une certaine spiritualité.

NDC – Vous avez traversé le XXe siècle avec tous ses conflits armés. Quelle leçon en retenez-vous si c'est le cas?

B. L. - Je suis né en 1915 et je me rappelle avoir vu revenir les soldats de la Première guerre. Le chemin de fer passait sur la terre paternelle et je me souviens des wagons rouges qui ramenaient les soldats. J'ai visité les cimetières militaires de Normandie et j'ai toujours été ému de le faire. Je lisais les pierres et je constatais qu'il s'agissait de jeunes hommes qui étaient morts et je me disais que c'est à cause d'eux si je suis ici.

C'est saint Augustin qui m'a réconcilié avec cette réalité. J'ai trouvé la réponse dans son ouvrage qui a pour titre La cité de Dieu. Saint Augustin admirait l'Empire romain. Les barbares sont entrés dans Rome en 410. Il était découragé. Il s'est mis à réfléchir sur la chrétienté et il a découvert que la chrétienté était la cité de Dieu dans laquelle il y a les pouvoirs du bien et du mal. L'histoire montre que c'est le pouvoir du mal qui semble l'emporter alors que le bien gagne du terrain à d'autres moments. Nous, nous croyons que la lumière est plus forte que les ténèbres. J'ai été réconcilié par la position de saint Augustin. Sa vision correspond non pas à un rêve de paix ou de guerre mais à une réalité. La vie humaine est pavée de moments joyeux et tristes, des moments où la vertu prédomine alors que d'autres sont marqués par le péché. Il faut accepter de vivre dans cet univers où des forces diverses se croisent.

NDC – Je vous propose en petit jeu en fin d'entrevue. Nous allons faire le tour du dernier siècle en vous demandant de porter un regard sur quelques événements. Quel pape vous a le plus impressionné?

B. L. - C'est sans contredit Jean-Paul II. C'est l'un des papes qui a eu le plus long règne. J'ai lu tout ce qu'il a écrit et je ne crois pas qu'il y a eu dans l'histoire un pape qui ait eu le charisme de Jean-Paul II. Son pouvoir médiatique était grand. Il a joué un rôle important tant du point de vue spirituel que politique. Peu de gens célèbres ont eu une présence médiatique aussi forte. Ses prises de positions me gênaient de temps en temps. Plusieurs de ses textes romains me surprenaient par leur côté assez conservateur. Par contre, il était plus ouvert lors de ses voyages. En lui, je sentais mon Église avec son côté ouvert et son petit côté légaliste et dogmatique. Il représentait les deux niveaux.

NDC – Quelles sont les personnalités politiques québécoises qui vous ont le plus impressionné?

B. L. - J'ai rencontré personnellement Daniel Johnson père qui a été premier ministre du Québec en 1966. Cet homme m'a fasciné par sa bonté et son ouverture d'esprit de même que par son amour du peuple. Il avait une certaine humilité car il avait souffert dans sa vie. J'étais heureux de savoir que nous pouvions avoir ce type d'homme en politique. D'autre part, M. Lucien Bouchard m'apparaissait comme un homme d'État qui avait une vaste expérience avec des références intellectuelles. Son petit côté intellectuel me plaisait.

NDC – Quel personnage historique auriez-vous aimé rencontrer?

B. L. - Martin Luther King! J'aurais voulu savoir comment cet homme vivait une division à intérieur de lui-même. Il vivait dans un pays puissant qui devenait un empire. Par contre, son existence se déroulait au sein de la minorité noire. Cela ne l'a pas empêché de rêver à des jours meilleurs pour tous.

J'aimerais aussi rencontrer le philosophe grec Aristote. Je l'ai tellement étudié que je voudrais qu'il m'explique quelques unes de ses pages les plus difficiles.

NDC – Quels sentiments avez-vous ressentis le 11 septembre 2001 à la vue des avions fonçant dans les tours du World Trade Center B. L. ?

B. L. - J'ai été terrifié !J'ai pensé tout de suite au film de Denys ArcandLe déclin de l'empire américain. J'ai pensé à l'invasion de Rome par les barbares en 410. J'ai revu Hitler entrant dans Paris. J'ai compris que les empires sont fragiles et que cela prend peu de chose pour les menacer. Je me suis aussi souvenu de l'assassinat du président Kennedy. Toutes ces images me fascinent et me nourrissent.

NDC – Quel est la femme qui vous a le plus influencé ?

B. L. - C'est évident que ma mère m'a influencé le plus. C'était une femme effacée qui menait à la maison sans que cela paraisse. D'un autre côté j'ai été très marqué par Thérèse de l'Enfant Jésus. Elle m'influence encore. Elle est entrée au Carmel de Lisieux à l'âge de 15 ans. Elle y est morte malade à l'âge de 25 ans et elle a été proclamée docteur de l'Église. Elle accompagne saint Thomas d'Aquin elle qui n'a jamais lu de gros livres ni d'ailleurs la Somme théologique. Comme événement de sainteté, c'est un chef d'oeuvre !

NDC – Que diriez-vous à un petit enfant qui vous poserait la question : c'est quoi vivre ?

B. L. - Aime tes parents ! Aime maman ! Aime papa ! Je crois que l'on vit pour l'amour et par amour. Il n'y a pas d'autres raisons majeures de vivre. C'est tellement vrai que toute la littérature et le cinéma tournent autour de cela. Nous connaissons actuellement une vague d'amour pornographique. Cela va passer. Nous nous dirigeons vers l'amour mystique. Oui, je dirais à cet enfant : aime. Aime concrètement ta mère, ton père, tes frères et soeurs. Aime !