Être moine aujourd'hui

Mailhot Sylvain frLe frère Sylvain Mailhot est moine cistercien depuis 1981 à l’abbaye du Val Notre-Dame à Saint-Jean-de-Matha, autrefois l’abbaye d’Oka. Aujourd’hui il occupe la fonction de maître des novices; le frère Sylvain n’était pas durant sa jeunesse un jeune homme très fervent. Il a vécu, comme la plupart des jeunes de notre époque, une période de son adolescence où la foi n’occupait pas une très grande place dans sa vie. Il partage aujourd’hui avec les lecteurs de la revue Notre-Dame du Cap sa pensée concernant la place de la vie des moines dans l’Église et dans la société. On peut aussi lire le témoignage du frère Sylvain et celui de huit autres prêtres dans le livreNeuf prêtres dans la mêlée paru aux Éditions Paulines.

NDC – Vous avez écrit que votre vocation fondamentale est d’être moine. Rêviez-vous depuis votre jeunesse de devenir moine?

Frère Sylvain Mailhot – Pas vraiment! Je suis né dans une famille québécoise chrétienne mais non-pratiquante. J’avais cinq frères et mon père est décédé alors que j’étais âgé de deux ans. Je suis allé à la messe jusqu’à l’âge de onze ans. Par la suite, j’ai décroché comme mes autres frères. J’ai fait un retour vers l’âge de 16 ans. Je fréquentais alors un café chrétien et le groupe Témoignage Jeunesse. C’est à travers ces groupes que j’ai retrouvé la foi. Je me suis alors questionné sur ma vocation. Je suis venu pour la première fois au monastère d’Oka alors que j’étais âgé de  17 ans. J’étais attiré par la prière mais je ne me sentais pas appelé à devenir moine. J’ai cheminé un certain temps avec le groupe Témoignage Jeunesse. Un prêtre et une religieuse nous accompagnaient. Le style de vie du prêtre m’interpellait et j’avais de plus en plus le goût de donner ma vie au service de Dieu dans l’Église. J’ai décidé d’entrer au Grand Séminaire de Montréal en pensant à devenir prêtre. C’était ma première option vocationelle.

NDC –  Et pourtant vous êtes devenu un moine. Qu’est-ce qui s’est passé?

Fr. S.M. – Cette année passée au Grand Séminaire a été une année de recherche et de discernement. C’est pour me préparer à cette année que je suis venu passer quelque temps au monastère d’Oka pour faire une retraite. Cela faisait trois jours que j’y séjournais lorsqu’un matin, à la messe au moment de la communion, j’ai eu l’inspiration que je voulais vivre ce que les moines vivaient. Je me sentais vraiment frère de ces moines. Je portais le même idéal qu’eux. J’ai vécu alors un fort moment de communion. J’ai fait mon année au Grand Séminaire mais j’avais trouvé ma vocation. J’allais être un moine.

NDC- Je pense qu’il faut quand même avoir des aptitudes spéciales pour pouvoir vivre dans le silence et dans le même monastère toute une vie?

Fr. S. M. – Je me suis senti attiré par la prière dès que j’ai commencé à fréquenter le groupe de Témoignage Jeunesse. Même les personnes que je côtoyais à ce moment-là percevaient cela en m’observant. Je peux dire que le silence n’a pas été pour moi une grande coupure car j’aspirais depuis un certain temps à vivre une vie plus en retrait. C’est vraiment à l’âge de 21 ans, lorsque je suis entré au monastère, que cet attrait pour l’intériorité s’est matérialisé. 

Ce choix de vie n’a pas été compris par tous mes amis et même par ma famille, quoique ces personnes ont toujours respecté ma décision. Mon ordination à la prêtrise a été pour elles un événement qui a été socialement plus accepté. C’est comme si en devenant prêtre j’étais mieux vu socialement.

NDC – Est-ce que cela interroge encore les gens de voir un jeune homme se retirer dans le silence et demeurer au même endroit toute sa vie?

Fr. S. M. –C’est certain que le style de vie des moines interroge beaucoup de personnes. Je suis maître des novices et j’observe cela chez les candidats à la vie monastique que ce style de vie est vraiment particulier. Les moines prononcent trois vœux : les vœux de conversion, de stabilité et d’obéissance. Le vœu de conversion veut dire que nous allons vivre dans la chasteté et la pauvreté. Habituellement les futurs moines savent à quoi s’attendre lorsqu’on leur demande d’être chaste. La plupart des jeunes ont connu des expériences sexuelles et ils s’engagent dans le célibat en sachant ce à quoi ils renoncent. La promesse d’obéissance ne fait pas réellement de difficulté puisqu’ils ont connu le marché du travail. Ils savent ce que c’est que d’obéir à un patron.

Ce n’est pas la même chose lorsque l’on parle de la stabilité. Être stable signifie durer à long terme dans un engagement. Les jeunes ne sont plus habitués à cela. Les couples se séparent. Les écoles préparent les jeunes à occuper plusieurs emplois durant leur vie active. La stabilité représente un réel défi. Les jeunes adultes voyagent beaucoup. La mobilité est valorisée. Par contre, la vie des moines est très régulière. Nous avons le même horaire 365 jours par année. Les gens de notre époque ont oublié qu’il faut beaucoup de temps  pour goûter les fruits de la vie spirituelle. Il faut penser à long terme. Les cultivateurs savaient cela autrefois. Cela prend du temps pour que la semence porte du fruit. La vie spirituelle requiert un engagement à long terme. La relation à Dieu se vit dans la fidélité et pour en goûter les fruits nous devons sans cesse l’approfondir. Je signale ici que cela peut aussi se vivre dans une forme de vie spirituelle tout autre que la vie monastique.

NDC – Est-ce que vous avez vécu un choc lorsque vous êtes entré pour de bon au monastère?

Fr. S. M. – Je n’ai pas vécu de choc important parce que j’aspirais de tout mon être à ce genre de vie. J’avais hâte d’arriver au monastère. Je suis entré au monastère le 9 juillet 1981. Le lendemain, le maître des novices est venu me chercher à l’hôtellerie pour me faire visiter les lieux. J’ai alors vécu une drôle d’expérience que j’ai eu de la difficulté à m’expliquer. J’ai eu comme un serrement de cœur et je me suis dit :« Je ne veux pas voir ces murs parce que je vais y rester toute ma vie. » C’est un peu étonnant ce qui m’est arrivé. J’ai perçu tout d’un coup ce que voulait dire m’engager à long terme. Je compare cela à ce que peut vivre un homme ou une femme la veille de son mariage. Elle se dit : « Est-ce que je fais une gaffe? » Le trac s’exprime par cette question qui surgit du fond de la personne. Je me sentais attiré par ce que je voulais vivre mais il y avait des aspects de ce renoncement que je n’avais pas encore entrevus. J’ai compris que la journée que je venais de vivre au monastère allait ressembler à toutes les autres qui allaient suivre et cela pour le reste de ma vie ici.

NDC – On parle beaucoup du moine comme de l’homme de la prière. Qu’est-ce qu’est la prière pour vous?

Fr. S. M. –La prière est pour moi fondamentale. Elle me permet d’être en relation avec Dieu. La vie monastique est pour moi le lieu où cette relation peut s’approfondir. L’invitation de saint Paul à prier sans cesse est reprise par la vie monastique. La prière est une activité consciente où je me dis que je suis en présence de Dieu. La vie monastique offre sept moments de prière communautaire par jour. Les offices me ramènent à l’essentiel si je suis tenté de me disperser. Je suis invité comme le dit leBenedictus à « vivre en présence de Dieu tout au long de mes jours. » Je n’aurai jamais assez de temps pour découvrir l’infini de Dieu. En ce sens, la vie de prière est un voyage qui n’est jamais terminé. Voilà pourquoi toute une vie passée au monastère ne suffit pas. Il y a toujours des découvertes à faire pour entrer dans le mystère du Christ. Pour moi la prière est la découverte de l’amour de Dieu qui permet de transformer nos vies. 

NDC – Vous avez écrit que la prière vous amène au plus profond de vous-même. Qu’est-ce que cela veut dire?

Fr. S. M. – (Long silence) Je peux utiliser l’image du puits que l’on creuse. Je vais utiliser des mots qui sont en lien avec l’Évangile. Marc, Luc et Matthieu utilisent dans leurs évangiles l’image de la suite de Jésus. « Viens, et suis-moi », dit Jésus à plusieurs reprises à des personnes qu’il rencontre. Saint Jean utilise un autre langage. Il met davantage l’accent sur le mot demeurer.« Demeurez dans mon amour ». « Le Père demeure en moi ». « Nous demeurerons chez lui ». Jean met en relief le fait que Dieu m’habite et que je suis invité à le découvrir comme une source. Il habite là au plus profond de moi. C’est ce que Jésus fait découvrir à la Samaritaine. Je peux parler de l’expérience de la prière comme d’un puits que l’on creuse mais je peux en parler aussi comme une source qui jaillit en moi.

NDC – Vous semblez rayonnant… On parle souvent de la vie spirituelle comme étant habitée par le doute. Est-ce que vous ressentez cela ?

Fr. S. M. – La vie monastique est un voyage d’amour. Il y a des moments difficiles comme dans tout voyage. Il a chez moi des doutes qui m’assaillent. Cela fait partie du cheminement spirituel comme l’a écrit saint Jean de la Croix. Ma conversion a été suivie de moments de doutes alors que j’étudiais au Cégep du Vieux-Montréal. Il y a des jours où Dieu me semble lointain, absent et silencieux. La vie monastique a pour but ultime la quête de Dieu. Des gens peuvent dire dans leur doute qu’ils choisissent de ne plus aller à la messe le dimanche. Au monastère toute la vie est centrée sur la vie spirituelle. Si j’ai  une période de doute liée au sens de la prière, toute ma vie en sera affectée. J’ai un jour observé que rien n’a changé dans le monde malgré toutes les prières qui sont adressées à Dieu. Il y a toujours des guerres. Je me suis posé une autre question concernant ma vocation : est-ce que je servirais davantage Dieu et les hommes  si j’étais missionnaire ? Je suis demeuré fidèle à mon engagement et la vie m’a fait découvrir de nouveaux aspects.

NDC – La vie monastique est aussi une vie communautaire. La vie fraternelle y joue donc un rôle important.

Fr. S. M. – Je vis tous les jours en compagnie de frères avec qui je prie, je mange et travaille. La vie fraternelle est omniprésente dans la tradition cistercienne. Dans les faits, le monachisme chrétien est essentiellement fraternel. Jésus nous a dit que nous sommes tous frères et que nous avons un même Père. Je dois donc développer des liens fraternels avec les personnes avec lesquelles je vis. Cela demeure toujours un défi parce que nous sommes tous différents au plan du caractère. Notre unité se situe cependant à un niveau plus profond. C’est comme si au monastère nous étions unis par le centre. Ce centre est la relation que chacun de nous entretient avec Dieu. C’est par le fondement de notre vocation que nous sommes unis malgré les différences de nos personnalités. Le lien d’unité ne réside pas dans ce que nous faisons ensemble mais dans la relation que nous avons avec Dieu par la prière. C’est cette mission commune qui nous unit. Nous essayons dans la vie de tous les jours de nous entendre pour le mieux comme cela se passe dans une famille.

NDC – Vous avez sans doute déjà répondu à beaucoup de personnes à la question : à quoi servent les moines ?

Fr. S. M. – Les moines ne servent à rien. (Rires) Il faut s’entendre sur le sens de cette courte réponse. L’histoire nous montre qu’un peu partout dans le monde les moines ont été utiles pour perfectionner les méthodes en agriculture, en agronomie et dans d’autres domaines. Les moines ont aussi eu une influence dans la culture. Je pense que les moines sont là pour dire que Dieu vaut la peine d’être cherché. Ils posent la question de Dieu face au monde. Dieu vaut la peine d’être recherché pour lui-même sans autres buts. Notre existence se passe dans la recherche constante de Dieu sans passer par une autre action sociale. Il y en a qui disent que nous sommes là pour prier pour le monde. La vie des moines n’a pas un sens fonctionnel. Est-ce que l’absence des moines provoquerait la colère de Dieu ? Nous ne sommes pas là pour réveiller Dieu. Dieu sait mieux que nous ce dont le monde a besoin. Si je le prie, c’est d’abord pour me rendre plus sensible à ce qui existe que pour en informer Dieu. Au contraire, dans la prière c’est Dieu qui nous prévient de ce qui arrive. Je n’aime pas l’image qui veut que les moines soient des paratonnerres qui empêchent les foudres de Dieu de s’abattre sur nous. Le monachisme est une expression de la dimension contemplative de l’être humain.