VATICAN II : une ouverture sur le monde

Routhier GillesNous avons demandé au professeur Gilles Routhier de nous parler de la genèse du concile Vatican II à l’occasion du cinquantième anniversaire de son annonce par le pape Jean XXIII. Gilles Routhier est prêtre et théologien à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval. Il est un spécialiste de Vatican II. Il a publié plusieurs livres et articles sur la réception du concile. Ses propos nous font découvrir en quoi ce concile a été marquant dans l’Église du XXe siècle. Vatican II a inauguré une nouvelle manière pour l’Église d’être présente au monde.

NDC – Vos recherches sur la réception du concile Vatican II ont fait de vous un spécialiste de cette question reconnu à travers le monde. Comment en êtes-vous arrivé à faire du concile votre sujet principal d’étude?

Gilles Routhier – L’Église a célébré en 1985 par un synode extraordinaire le 25e anniversaire de la clôture du concile. J’ai commencé mes études de doctorat en théologie en 1987. Les derniers grands commentaires sur le concile dataient du début des années 1970.  Il y a eu par la suite une longue période creuse et le 25e anniversaire de la fin du concile a ramené les études sur le concile dans l’actualité. Toute une génération de théologiens venait de changer. Pour ma part, j’ai peu connu l’Église d’avant le concile. J’ai servi pendant deux ans la messe en latin. J’ai par la suite connu les changements qui sont survenus dans l’enseignement de la catéchèse. J’ai vécu les années de transition.  C’est vraiment intéressant de reprendre cela plus tard et de découvrir l’importance de cet événement.

NDC – Les conciles sont-ils des événements très importants dans la vie de l’Église?

G. R. – Il est certain que les conciles sont des événements importants. Il s’agit d’une assemblée d’évêques qui a une autorité qu’aucune autre assemblée d’évêques ne peut avoir.  Il s’agit de la  forme extraordinaire de l’exercice du magistère. Il y a eu 21 conciles depuis le début de l’Église. Il est certain que des conciles ont été plus importants que d’autres. On a dit par exemple que les quatre premiers conciles faisaient écho aux quatre évangiles. Cela ne veut pas dire qu’ils ont le même statut que les évangiles mais que ces conciles ont fondé la doctrine de l’Église. Le Credo a été défini par le concile de Nicée-Constantinople. Toutes les questions relatives à la divinité et à l’humanité du Christ ont été définies par ces conciles. Plusieurs de ces conciles ont donné une figure et une forme au catholicisme.

Pour nous, par exemple, le concile de Trente, qui s’est terminé en 1563 a été important si on pense que la ville de Québec a été fondée en 1608.  Il a donné une forme au catholicisme d’ici pendant trois siècles. L’enseignement religieux, le ministère des évêques et des prêtres de même que la vie religieuse ont été modelés par ce concile. Les Ursulines, les Hospitalières et le Jésuites sont venus ici après le concile de Trente.

Le concile Vatican I (1869-1870) a eu une moins grande influence car il a été interrompu par la guerre franco-prusse. Son programme n’a pas été mené à terme. On retient de ce concile qu’il a renforcé l’autorité et le rôle du pape par le dogme de l’infaillibilité du pape. Par contre le concile Vatican II a tout le potentiel pour être un concile aussi important que le concile de Trente. Vatican II touche plusieurs aspects de la vie de l’Église. Le ministère des évêques et celui des prêtres est concerné par ce concile. La vie religieuse, les laïcs, l’œcuménisme, les relations avec les autres religions sont aussi au programme de ce concile. Vatican II, par exemple, cesse d’appeler hérétiques les luthériens, les calvinistes et les anglicans. Il nous invite à prier pour nos frères séparés. Dans un autre domaine, le concile nous apprend à regarder de différentes manières les autres religions. La liturgie a été touchée par la réforme. Je pense que Vatican II a le même potentiel que le concile de Trente pour définir une figure du catholicisme à long terme.

NDC – Est-ce que les conciles sont tenus habituellement lorsqu’il y a une crise majeure qui traverse  l’Église?

G. R. – L’Église n’était pas en crise au moment où le pape  a annoncé la tenue d’un concile. Je peux dire qu’il s’agit là d’une originalité de ce concile. Le concile de Trente avait été motivé par le schisme qui avait alors frappé l’Europe. Il y avait eu en 1054 le schisme d’Orient et la  séparation d’avec les Orthodoxes. Cela avait moins touché le catholicisme parce que cela se passait au loin. La situation était différente au 16e siècle. Le schisme protestant se passait en Europe chrétienne. Il fallait réformer l’Église parce que sa vie était gangrenée et affaiblie par plusieurs abus.

Ce n’était pas le cas au moment où Jean XXIII annonce la tenue d’un concile. L’Église était relativement prospère. Elle n’était pas menacée par des hérésies. Le pape ne voulait pas entreprendre une réforme mais annoncer un renouveau parce que l’Église et le monde entraient dans une nouvelle étape de l’histoire.

 

 Il y a des gens qui pensent que nos faiblesses seraient réglées si on revenait en arrière. Alors, ils rendent Vatican II coupable de la situation. D’abord il faut savoir que la baisse des vocations et de la pratique religieuse avait commencé dans les années 1950. Les chiffres le révèlent. Nous ne devons donc pas accuser Vatican II sur ce sujet. Que serait devenue l’Église sans Vatican II ?  Il ne faut pas prétendre qu’elle serait restée intacte.

NDC – Jean XXIII parle des signes des temps. Qu’est-ce qui le pousse à demander la tenue d’un concile?

G. R. – Il n’a jamais été très clair là-dessus. Nous pouvons cependant déceler un certain nombre d’indices. Jean XXIII, par rapport  aux autres papes du 20esiècle ayant vécu avant lui, est un homme qui a séjourné à l’extérieur du monde catholique. Il a été nonce en Turquie et en Bulgarie. Il s’agit de pays musulmans et orthodoxes. Il connaît autre chose que les pays catholiques. Alors, il observe de par son expérience que le monde est en train de changer. Il faut dire aussi qu’il a été nonce apostolique en France tout de suite après la Seconde guerre mondiale.  La France est un pays qui connaît un renouveau théologique et liturgique. Il assiste aussi au renouveau œcuménique. Il voit ce qui est en train de bouillir et ce qui est en train de mourir.

Jean XXIII est un intuitif. Il est, si je puis dire ainsi,  comme un sismographe qui enregistre les déplacements. Ses observations vont permettre à l’Église d’entrer dans ce monde nouveau.

Les évêques réunis lors de Vatican II donnent une autre image de l’Église. À Vatican I, en 1870, il n’y avait que des évêques blancs et à majorité européens. Vatican II offre un autre portrait.  Il y a des évêques africains, asiatiques, américains et sud-américains. C’est le début de la globalisation.

NDC – Jean XXIII, dans le discours inaugural dit que l’histoire est maîtresse de vie. Ces paroles sont étonnantes venant de la bouche d’un pape…

G. R. – Il faut se souvenir que Jean XXIII avait étudié durant sa jeunesse l’histoire et en particulier l’histoire des conciles. Ce pape n’est pas un théologien mais plutôt un homme qui connaît l’histoire. Il est sensible à deux choses. Il invite les gens, dans son discours d’ouverture,  à ne pas craindre le  monde dans lequel on vit. L’histoire nous conduit ailleurs et il faut éviter d’avoir une attitude basée sur la crainte d’une catastrophe.

NDC – Cette annonce de la tenue d’un concile a-t-elle provoqué des réactions?

G. R. – Je ne me souviens pas exactement de la formule mais le pape a dit que cette nouvelle avait été accueillie par son entourage dans un silence stupéfait. Le climat n’était pas au concile. Joseph de Maistre, un apologète qui défendait la monarchie pontificale, disait : « À quoi bon un concile lorsque le pilori suffit. » Cela voulait dire que nous n’avons pas besoin de décider ensemble puisque le pape peut imposer ses décisions. L’éditorialiste du quotidienL’Action catholique, un journal édité à Québec,  écrivit un texte dans lequel il se demandait pourquoi tenir un concile. Il ajouta que si le concile ne disait pas la même chose que le pape, bien entendu le pape aurait raison et le concile tort. Le concile était vu dans certains milieux comme quelque chose d’inutile puisque le pape est infaillible.

Il faut dire  aussi que l’Église avait vécu trois siècles sans tenir un concile. La tradition conciliaire avait fini par se perdre. Il y a eu 21 conciles dans l’histoire de l’Église. Cela veut dire qu’il y a eu 19 conciles en 16 siècles. Soit en moyenne plus d’un par siècle. Il y en a eu deux au cours des quatre derniers siècles. On avait perdu la coutume de dire que l’Église fonctionne avec les conciles.

NDC – La longue période de préparation a sans doute donné lieu a bien des discussions et même quelques controverses?

G. R. – La période de préparation a commencé en janvier 1959 pour se terminer le 11 octobre 1962. Dans un premier temps, les évêques ont reçu de Rome un document qui leur demandait de proposer les questions qui leur apparaissaient importantes et qui devaient être discutées au concile. Cela a donné environ 12 volumes. Cette phase a été suivie de la préparation plus immédiate. Des commissions ont été créées et 77 textes ont été produits afin d’être présentés au concile. Bien peu de ce matériel va servir. Un Italien avait rédigé le titre suivant en parlant du rôle du concile : « Défendre la doctrine ou annoncer l’Évangile ». L’Église se considérait alors comme assiégée par le monde moderne ainsi que par des idéologies comme le communisme, le sécularisme et le relativisme. Il fallait donc que l’Église se défende. Nous étions alors sur une ligne défensive.  

Il y avait des évêques qui ne voulaient pas aller au concile en ayant une attitude défensive. C’est à partir de là que va se vivre un revirement. Jean XXIII a dit que le concile ne devait pas répéter ce que l’on trouve dans la doctrine. Pas besoin de convoquer un concile pour faire cette tâche. Il ne s’agissait pas non plus de condamner des erreurs ni de jeter des anathèmes. Il pense  qu’il s’agit plutôt d’annoncer la doctrine de manière à ce qu’elle soit comprise par notre époque. Il croit qu’une nouvelle manière de parler doit prendre forme. C’est cette recherche que Jean XXIII suggère aux pères du concile d’adopter pour que l’Évangile soit annoncé.

NDC – Quels sont les grands acquis de Vatican II?

G. R. – La plupart des gens ne réalisent pas ce que le concile a apporté. Ils ne se rendent pas compte que nous sommes des chrétiens différents. Aujourd’hui le pape ne peut pas se déplacer dans un pays sans rencontrer les représentants d’autres églises et d’autres religions. Le grand rabbin Cohen a pris la parole lors du dernier synode des évêques. Sans Vatican II, cela n’existerait pas. Je ne donne pas cher pour la paix du monde s’il n’y avait pas un dialogue avec l’islam. Les changements les plus visibles sont apparus dans la liturgie. Un acquis comme la liberté religieuse  est fondamental. Le concile nous a fait entrer dans une ère nouvelle.

NDC -  Pourtant on entend depuis quelques années beaucoup de critiques qui disent que le concile n’a pas permis la reprise du nombre des vocations sacerdotales et évité l’effritement de l’Église en Occident. Qu’en pensez-vous?

G. R. – Il y a des gens qui pensent que nos faiblesses seraient réglées si on revenait en arrière. Alors, ils rendent Vatican II coupable de la situation. D’abord il faut savoir que la baisse des vocations et de la pratique religieuse avait commencé dans les années 1950. Les chiffres le révèlent. Nous ne devons donc pas accuser Vatican II sur ce sujet. Que serait devenue l’Église sans Vatican II ? Nous ne pourrons jamais le savoir puisque nous ne l’avons pas vécu. Il ne faut pas prétendre qu’elle serait restée intacte.

Il s’avère qu’à la fin du concile l’Occident est entré dans une crise culturelle majeure. Le catholicisme a été touché par cette crise. Nous vivons un changement de civilisation comme cela est survenu à la Renaissance. Nous entrons dans un autre âge du monde. Je pense à ce que disait le cardinal Roy en 1965 lorsqu’il a été nommé cardinal. Il a été reçu par les autorités politiques et il a dit qu’il était de plus en plus heureux, à la suite de saint Paul qui disait qu’il était citoyen romain, de dire qu’il était citoyen du Québec. Un cardinal se présentait devant des parlementaires comme un citoyen.  C’était une nouvelle manière de faire. Le cardinal Villeneuve n’aurait pas dit cela. Nous n’avons pas fini d’apprendre cela. Le chrétien d’ici doit se situer comme acteur de ce Québec en devenir. Il ne prendra pas la place du législateur mais il va tenir sa position de citoyen. Jean XXIII nous a invités à annoncer l’Évangile en trouvant une forme nouvelle et une mise à jour de notre manière de vivre cet Évangile.