Les aînés et la foi

Laforest JacquesJacques Laforest est préoccupé par la situation de la foi chez les aînés. Il vient d’écrire un livre dans lequel il affirme  qu’à l’aube du 21e siècle, les aînés sont assaillis par le doute. Ils se demandent comment vivre leur vie de foi. Leur foi a-t-elle encore un sens? Toutes ces questions émergent au moment où la foi semble de plus en plus absente de nos sociétés. Pourtant, la foi de leur grand âge devrait leur ouvrir la porte à un horizon plein d’espérance.

Propos recueillis par Jérôme Martineau


NDC – Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à la situation de la foi chez les aînés?

Jacques Laforest – J’ai enseigné la gérontologie à l’Université Laval et il m’arrivait de superviser des stages. Nous procédions à l’évaluation des ressources; je faisais des entrevues avec des personnes âgées. Les entrevues prenaient fin et souvent la personne me regardait dans les yeux en me disant : « C’est pas drôle de vieillir. » Dans le fond, cet individu me posait la question du sens de la vieillesse. Il m’arrivait de poursuivre la conversation et c’est alors qu’une autre question surgissait : « Est-ce que c’est encore vrai tout ce qu’on nous enseignait sur la religion? »

Je me suis rapidement rendu compte que la plupart des personnes âgées ont fondé leur vie sur des certitudes qui leur venaient de la religion. Les églises se sont vidées tout doucement à partir du milieu des années 1960. Aujourd’hui, nous en sommes rendus à les vendre et à les démolir. Qu’est-ce qu’en pensent ces personnes? Des questions montent à leur esprit: « Notre vie a-t-elle été fondée sur des illusions? » Je constate que cette question prend une tournure dramatique chez plusieurs personnes âgées. Plusieurs d’entre elles pensent que la religion qu’ils ont vécue dans leur enfance n’est plus celle qu’on leur propose aujourd’hui. Elles en arrivent à se dire que cela ne vaut plus la peine de croire.

NDC – Est-ce que vous proposez une voie pour rassurer ces personnes?

J. L. – Je crois qu’il est possible de faire le lien entre la religion de l’enfance et celle qui est vécue aujourd’hui. Je voudrais que les gens comprennent qu’il n’y a pas de rupture entre les deux. Il y a une continuité. Il faut retrouver cette continuité. Je vous donne un exemple.

Mes parents croyaient que le monde a été créé en six jours. On nous enseigne aujourd’hui que ce n’est pas comme cela que les choses se sont passées. Cependant, une chose demeure, nous croyons que le monde est l’œuvre d’une intelligence d’amour qui est universelle. Il ne faut pas confondre le contenu de la foi et la manière dont on le comprend. Il faut saisir le lien entre ce qu’on croyait au début et ce que l’on croit aujourd’hui. Je croyais que le monde a été créé. Je le crois encore aujourd’hui bien que je comprenne que cela ne se soit pas passé en six jours. Il y a donc une continuité.  Je constate que ce que croyait mon grand-père n’a pas changé. La compréhension est différente parce que les connaissances ont évolué.

Il faut revenir à la source et comprendre le sens de la Révélation. Je prends un autre exemple. Faisons une enquête sur l’Eucharistie. Essayons de voir ce que les gens en disaient au 12e ou au 16e siècle. On  disait que notre vie s’alimente réellement en recevant l’Eucharistie. Cependant, en étudiant de près le contenu de la catéchèse, nous nous apercevons qu’on ne présentait pas l’Eucharistie comme on le fait aujourd’hui. Les gens de ces époques utilisaient  d’autres mots. Est-ce qu’aujourd’hui l’Eucharistie est toujours une nourriture? Oui! Alors, c’est la même foi. Elle est basée sur les paroles de Jésus qui insistait en disant que l’on pouvait manger sa chair. Sur cette question, certains disciples cessèrent de le suivre. 

Jacques Laforest réfléchit dans ce livre à la situation de la foi chez les aînés. Cette question est d’autant plus pertinente que plusieurs personnes âgées ressentent une forme de désengagement face à la foi. Les générations plus jeunes ont abandonné les références religieuses dans leur vie. Les générations plus âgées se demandent si elles n’ont pas été victimes d’une illusion. Jacques Laforest propose un chemin pour que les personnes âgées puissent de nouveau donner un sens à leur vie par la foi.

NDC – Il y a donc eu un véritable choc culturel dans le domaine de la foi?

J. L. – Oui… Le choc de la révolution tranquille. Le Québec est entré dans la modernité. La génération de mes parents, ma génération,  celle de mes enfants et celle de mes petits-enfants ne croient pas la même chose que moi. La coupure s’est produite entre ma génération et celle qui nous a suivis. J’avais 30 ans en 1960 et 40 ans en 1970. J’ai vu cinquante pour cent d’entre-nous cesser de pratiquer. La plupart de ces personnes disaient qu’elles cessaient de pratiquer mais qu’elles gardaient une religion intérieure.  Leur situation a glissé lentement de telle sorte que je peux dire que les héritiers sont les gens de ma génération. L’héritage n’a pas été transmis par la suite. Beaucoup de ces personnes disent vivre une mauvaise vieillesse.

NDC -  Pourquoi ces personnes pensent-elles ainsi?

J. L. – Les personnes âgées ont plus besoin d’avoir vécu que de continuer à vivre. La plupart d’entre elles jettent un regard sur leur vie et elles ont besoin de sentir que celle-ci a été bien, qu’elle a eu du bon sens. Elles ont besoin de pouvoir dire : « J’ai fait ceci et cela, seul ou avec d’autres et j’en suis fier. » Normalement la vieillesse est le sommet de la vie. Comment voulez-vous que ce soit un sommet si la route qui y conduit est une descente? Les gens regardent en arrière et ils se demandent ce qu’ils lèguent à leurs enfants. Est-ce que j’ai réussi à m’adapter aux jeunes? Je remarque qu’il y a des vieux qui essaient de s’adapter en paraissant jeunes mais ils ne respectent pas ce qu’ils sont. Les personnes âgées ont besoin de trouver ce en quoi ils croyaient afin que cela donne un sens à leur vie. Une autre question les préoccupe : c’est quoi l’avenir?

NDC – Est-ce que les gens âgés n’ont pas été trop marqués par la manière dont la foi leur a été transmise plutôt que par le sens du message?

J. L. – Vous faites allusion à la manière dont on nous a enseigné le catéchisme. L’Église nous a transmis une religion prêt-à-porter. Nous étions chrétiens parce que nous étions nés parmi des chrétiens. Cela n’est pas vrai. Nous sommes tous et toutes conviés à devenir chrétiens. Nous avons besoin de toute une vie pour y parvenir.  Je suis âgé de 78 ans et j’ai encore des choses à apprendre. Nous avons grandi dans un milieu où il y avait un consensus social autour de la religion. Cette situation n’existe plus. La religion nous a été enseignée comme une matière scolaire alors que c’est avant tout un événement, une rencontre qui prend de plus en plus de sens à mesure que l’on vieillit. Nous devons retourner à la base de la vie chrétienne et redécouvrir le sentiment religieux.

NDC – Vieillir peut être une belle expérience. Mais la mort vient au bout. C’est une grande rupture.

J. L. –C’est la partie la plus difficile dans mon livre. On ne peut éviter la mort d’autant plus que c’est une vraie mort. Saint Paul nous enseigne que si le Christ n’est pas ressuscité, notre foi tombe par terre. Si le Christ n’est pas mort, il ne ressuscite pas et toute la question de la vie éternelle n’est pas envisagée. L’expérience nous montre que la mort est présente à chaque jour de notre vieillesse car notre vie décline. Cette mort est une vraie mort. Cela nous cause un problème car on dit que la vie continue. Il y a une brisure réelle au moment de la mort.

Je peux illustrer cette situation par cette comparaison. Je suis dans la salle à manger et je veux aller dans le salon. Est-ce qu’il y a d’abord le pas qui me fait sortir de la salle et un autre pas qui me fait entrer dans le salon? Non, c’est le même pas qui me permet d’entrer dans une pièce et de sortir de l’autre. L’instant de la mort n’est pas un moment vide d’existence. Il s’agit en même temps de la fin de mon existence terrestre et l’entrée dans la vie éternelle.

Cette situation nous amène à réfléchir sur le temps. On dit que nous ne possédons que le présent. Le présent est un point, un point où ma durée rencontre la grande durée de la vie. La mort nous fait peur parce qu’il va y avoir un moment où ma durée ne rencontrera plus le courant de la vie. Ce moment de vide fait peur. La mort est un événement absolu.

La naissance de l’enfant est le début d’un long cheminement. Ce processus de création, on le dit éternel. Il y a,  lors de notre conception, un moment où Dieu nous fait passer du néant à l’existence. Pourquoi ne serait-il pas capable de le faire au-delà de la mort? C’est la même dynamique qui a été inaugurée avec la création.

NDC- Il demeure cependant que tout cela est bien mystérieux. Quelle attitude faut-il adopter devant le mystère?

J. L. – Le mystère nous dépasse mais nous pouvons parler du sens du mystère. Je dois comprendre qu’il y a des choses qui nous dépassent. Le sens du mystère a un lien avec le sens de la condition humaine qui me fait saisir qu’il y a une continuité au-delà de la condition humaine. Je donne l’exemple des peintures de Jean-Paul Lemieux. Il essaye  de rendre sur ses tableaux l’immensité des paysages d’hiver. Il veut peindre l’infini mais il ne le peut pas. Il peint le paysage qu’il voit et il le fait jusqu’où peut porter le regard. Il y a une ligne d’horizon mais on sent bien que cela continue encore plus loin. L’au-delà n’est pas l’au-delà de ma vie actuelle, mais l’au-delà d’où peut porter mon regard. Je  constate que je vois loin lorsque je vais dans mon univers intérieur. J’atteins un horizon, mais je sens intuitivement que cela va encore plus loin.

« Ce que nous sommes au terme de notre vie, nous le sommes devenus dans et à travers notre vécu : notre réseau de relations, notre profession, nos activités, nos réalisations, nos succès comme nos échecs, nos joies et nos souffrances, etc. »

 

 

NDC – Vous vieillissez vous aussi… Est-ce qu’il y a des attitudes qui vous surprennent lorsque vous réfléchissez à cette situation?

J. L. –J’ai enseigné la gérontologie et je m’étais promis que j’écrirais le journal de mon vieillissement. Je voulais interpréter le phénomène du vieillissement chez moi. Je viens juste de commencer à l’écrire à l’âge de 78 ans. Pourquoi? Je n’étais pas assez vieux! Je suis encore en excellente santé. Il faut savoir que le vieillissement n’est pas une maladie. Il faut que je me rende compte que je suis vieux même si je suis encore assez efficace. Je ressens un malaise dans tout ce que je fais et je l’interprète de cette manière. Je fais encore de belles activités qui m’émerveillent. Contrairement à ce que je vivais à l’âge de 16 ans où la vie était un projet, je suis obligé de constater que ma vie n’est plus un projet. Je peux encore avoir des projets comme celui de faire un voyage. Mais comme tel, je n’ai plus à construire ma vie. À mon âge, je suis obligé de dire que ma vie a été un projet.

En gérontologie on dit qu’un des procédés du bien vieillir consiste à porter un regard sur ce que nous avons fait, à évoquer des souvenirs sans radoter. Il faut être capable de voir sa vie dans son ensemble et lui donner un sens et une valeur. Il faut arriver à dire que ma vie a été belle parce qu’elle a été ma vie. Je vais mal vieillir si je ne suis pas capable de dire cela. Je peux ressentir du regret face à certains événements mais ma vie n’aurait pas été ma vie s’ils n’avaient pas été là. Il faut les assumer.

Je sens que j’entre maintenant dans une étape de ma vie qui précède la vie éternelle. Je perçois que la vie ne se termine pas avec la mort. La mort est un point critique. Quelle sera l’étape suivante? Je me sens comme devant un tableau de Jean-Paul Lemieux. Le même paysage va se  continuer mais je pourrai aller au-delà de l’horizon connu. Ma création va se continuer au-delà de la mort. La mort fait partie de la création. La création se continue non pas malgré la mort mais par la mort. La mort est une transition si absolue que ce qui arrive après doit lui être proportionnée. Je  vais vers l’absolu pour lequel je sens que je suis fait.

NDC – Avez-vous rencontré des gens qui ont accepté ce cheminement?

J. L. – Je pense à mon beau-père. C’était un industriel. C’était un bon pratiquant.  Il est mort d’un cancer. Je lui ai posé la question à savoir s’il avait peur de mourir. Il me répondit : « Quand j’ai vu que tout était fini pour moi, j’ai dit au Sacré Cœur : ‘Vous avez voulu mener ma vie, je ne vous ai pas laissé faire, maintenant, je vous laisse la mener.’ » Il disait dans ses mots la phrase que Jésus a adressée en croix à son Père : « Je remets mon esprit entre tes mains.» Il avait confiance.