Une rencontre possible avec les musulmans

Cete Pierre RenePierre-René Côté est prêtre et il est professeur d’Écriture sainte à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval. Il a prononcé l’hiver dernier une conférence dans le cadre des conférences Notre-Dame de Québec qui se déroule durant la période du carême. Il a choisi un titre qui suscitait l’attention :« Jésus nous a-t-il demandé d’évangéliser aussi les musulmans? »

Nous l’avons rencontré afin d’approfondir cette question. Mais avant tout nous lui avons posé des questions sur le sens des relations qui existent entre les chrétiens et les musulmans. La guerre contre le terrorisme islamique menée par plusieurs pays d’Occident a passablement envenimé les relations  entre les musulmans et les chrétiens dans plusieurs partie du monde. Cette crise doit nous procurer l’occasion de réfléchir plus en profondeur sur les liens qui doivent exister entre ces deux religions monothéistes. Il y va de l’avenir de l’humanité car les religions doivent être avant tout au service de la paix et non de la guerre.

Propos recueillis par Jérôme Martineau


NDC- Pourquoi avez-vous traité un sujet si sensible lors des Conférences du carême à la basilique Notre-Dame à Québec?

Pierre-René Côté – C’est un peu par hasard que cela est arrivé. On m’avait déjà demandé de parler des relations entre les chrétiens et les musulmans lors du Festival biblique qui se déroule au Montmartre canadien à Québec. Mes opinions sont profondément marquées par l’antagonisme qui existe maintenant entre les musulmans et les chrétiens. Cet antagonisme est nourri d’une certaine manière par la crainte du terrorisme islamique. Cette crainte nous amène à adopter des attitudes défensives et à adopter un langage agressif qui existe des deux côtés. Nous développons un mépris envers les musulmans.

         À mon avis ces relations difficiles montrent un problème plus fondamental et plus ancien, soit celui de la justice. La plupart des conflits que l’on dit d’origine religieuse sont d’abord des conflits causés par l’injustice. Il y a dans le monde une telle suprématie de l’Occident chrétien que nous avons oublié que ces avantages historiques s’exerçaient au détriment d’autres cultures. Nous sommes les héritiers d’une domination économique que nos ancêtres ont acquis il y environ 500 ans. Face à nous, il  y a des masses de populations qui sont infériorisées, dominées et appauvries.

NDC – Comment avez-vous été amené à constater cette injustice?

P.-R.C. – J’ai séjourné en Israël et j’ai voyagé dans plusieurs pays musulmans comme la Syrie, l’Égypte et la Jordanie. Il faut aussi savoir que les pays musulmans ont été en quelque sorte encerclés depuis la prise de Constantinople en 1453. L’Occident s’est emparé de l’Asie, de l’Afrique et des Amériques. Les pays musulmans  ont été enfermés dans un type de culture politique qui faisait notre affaire. Les pays industrialisés ont même appris à les coloniser en allant chercher leurs ressources naturelles dont leur pétrole.

Les relations avec les pays musulmans ont été marquées par une profonde injustice. Cette injustice est d’autant plus ressentie qu’il n’y a pas d’arbitre ayant une stature internationale qui permettrait de rétablir la situation. La plupart des grandes institutions internationales comme l’ONU sont contrôlées par les grands pays occidentaux. Les règles qui y sont fixées finissent toujours par nous favoriser. Cette manière d’agir fait grimper l’indignation dans les pays musulmans. Cela engendre même le désespoir et ce désespoir pousse des individus vers des violences aveugles puisqu’ils n’ont plus rien à perdre.

Ce souci de rétablir la justice devrait marquer davantage nos préoccupations. C’est un grand scandale pour moi-même car le monde occidental est marqué par le christianisme et c’est ce même monde qui n’est pas préoccupé de rétablir la justice et le droit. Au contraire, face au transfert d’une partie de l’économie vers l’Asie, nous défendons nos avantages car nous ne voulons pas que notre niveau de vie baisse. Il y a pourtant en Occident  des prophètes qui parlent de simplicité volontaire et de respect de la nature. Je pense qu’il s’agit là de la voie de la raison et de la nature. Nous devrons poser des gestes qui  contribueront à rétablir la justice.

NDC – Que ressentiez-vous lorsque vous avez visité ces pays?

P.-R. C. – Je ressentais ma grande ignorance et ma grande incompréhension. Je vous donne tout de suite un exemple. Nous disons souvent que ces pays sont mal gouvernés. Je crois cependant qu’ils sont gouvernés différemment. Ils ne possèdent pas notre type de démocratie. Par contre, ils ont un type de gouvernement que nous n’avons pas et que nous qualifions de mauvais parce qu’il est basé sur la place du clan et de la famille.

Un cordonnier ne peut pas s’établir dans un quartier s’il ne va pas rencontrer tel monsieur influent. Il faut que le nouveau cordonnier aille parler à cet homme pour indiquer qu’il veut faire partie du groupe. La partie est gagnée si cet homme influent vient inaugurer sa boutique et qu’il y fait réparer ses chaussures. Les clients suivront son exemple. Il faut être accueilli par quelqu’un pour pouvoir trouver sa place. On constate vite qu’il existe une autre manière de gouverner et celle-ci nous choque. Celle-ci en vaut bien d’autres. Notre attitude est blessante car nous pensons qu’ils ne sont pas gouvernés.

NDC – Selon les évangiles, Jésus appelle les chrétiens à aller évangéliser aux quatre coins du monde. Donc il faut aussi aller vers les musulmans…

P.-R. C. – Je pense en effet que cette mission est universelle et qu’elle est urgente. Je dois aussi évangéliser les musulmans. Nos problèmes avec la mission ne datent pas d’aujourd’hui. Les chrétiens ont par le passé compté sur les États pour faire connaître le christianisme. On n’a qu’à penser à la France, à l’Espagne et à l’Angleterre qui soutenaient l’œuvre d’évangélisation par la colonisation. Les États protégeaient le christianisme. Tout cela a commencé lorsque l’empereur Théodose fit du christianisme la religion officielle de l’Empire romain.

La période de colonisation a connu un élan d’évangélisation formidable. Les conversions se faisaient rapidement. On demandait aux convertis s’ils étaient d’accord avec le credo et c’en était fait : ils étaient chrétiens. Nous en sommes arrivés à une évangélisation de conformation. Il s’agissait d’avoir une morale conforme à l’enseignement de l’Église. L’Évangile n’est pas une morale. Il s’agit de l’accueil de la bonté de Dieu, de la bienveillance de Dieu et de son intérêt pour nous.

« Au lieu d’écouter le cri des pauvres, des humiliés, pour plus de justice, plus de solidarité; au lieu d’entendre l’appel pour réparer les conséquences des abus du passé, ce qui nous aurait conduit à la conversion, on a préféré la voie de la protection des sécurités, de la consommation, et on a privilégié l’attaque, la guerre préventive. »

NDC – C’est pour cela que  Jean-Paul II a parlé d’une nouvelle évangélisation?

P.-R. C. – Nous avons un grand défi à relever. L’évangélisation doit nous faire revenir à Dieu, à l’incarnation et au Christ. Nous devons redécouvrir le sens de l’Alliance. Nous devons reconnaître un Dieu qui se dépouille de ses droits et privilèges pour faire alliance avec les humains. Cette relation d’alliance est cependant dérangeante et c’est pour cela que nous sommes si souvent tentés de faire reposer notre relation à Dieu sur l’observance de règles morales.

Dieu nous demande de gérer le monde avec lui comme si on était Lui. Avec Dieu nous sommes les « réparateurs » du monde, comme disent les Juifs. Cela veut dire que les chrétiens collaborent à l’œuvre de la Rédemption. Nous ne pouvons nous résigner à ce qu’il  y ait du mal dans le monde. Avec Dieu nous travaillons à libérer le monde  de l’esclavage du mal. Nous devons développer une relation d’intimité avec Dieu pour en arriver à poser ces gestes de libération. Nous sommes invités à créer un monde qui ressemble un peu plus à ce que Dieu veut.

NDC – Qu’est-ce qui explique que la religion musulmane se soit répandue dans des régions qui étaient chrétiennes?

P.-R. C. – Comme je l’ai dit tout à l’heure, Théodose a fait du christianisme en 381 la religion officielle de l’État. L’empereur s’est fait donner par les conciles les credo de l’Église et c’est désormais lui qui s’occupait de vérifier l’orthodoxie des fidèles. Le siège de l’Empire était à Byzance, une ville située en Turquie. La politique impériale de Byzance a presque toujours été rude. Elle s’imposait avec beaucoup de violence. L’Empire  méprisait les peuples dominés qui étaient considérés comme des inférieurs.

Les Syriens, les Égyptiens et d’autres peuples ont vu un jour les musulmans venir sur leur territoire. Il faut dire que des sages musulmans se sont aperçus de la perversité d’une conquête violente qui éliminait tous les penseurs. Ils ont compris que ces gens pouvaient les aider à construire une civilisation. C’est ainsi qu’ils ont protégé les bibliothèques de même que les savants, les architectes et les intellectuels. Cette attitude a séduit les peuples conquis. L’islam leur promettait la paix et l’exercice de leur religion. Il a fallu un sultan un peu fou quelques siècles plus tard pour détruire cette manière de faire.

Il y a donc eu une période de tolérance où  le christianisme était encadré. Les chrétiens ne devaient pas être trop visibles. Par exemple, aujourd’hui, il n’est pas possible qu’une église ait un clocher qui dépasse un minaret. Les églises sont très discrètes et elles ne donnent pas sur la rue. Cette situation est douloureuse mais les chrétiens s’y sont adaptés. Les problèmes sont plus graves lorsqu’il y a des tensions comme cela se produit actuellement. Les communautés chrétiennes sont les premières visées par des représailles comme ce qui se passe en Irak et même au Liban.

NDC –  Il y a eu dans l’histoire des initiatives de rapprochement avec l’islam. Quel est le portrait de ces essais?

P.-R. C. – Il y a eu à l’époque des croisades des chrétiens qui n’étaient pas d’accord avec l’affrontement armé. François d’Assise  est allé rencontrer le sultan à Jérusalem. Ces personnes partaient comme des agneaux au milieu des loups. Elles  annonçaient la paix qui vient de Dieu.  Charles de Foucauld  a vécu en Algérie. Il est allé vivre parmi les musulmans et il a été parmi eux une présence. Il a écarté tout contact missionnaire. Il voulait que sa présence soit avant tout celle d’un humain chrétien au milieu d’humains musulmans.

Sœur Emmanuelle a vécu en Égypte et elle a travaillé auprès des pauvres. Ces personnes ne sont pas allées convertir des gens. Elles ont apporté un peu plus d’humanité à partir de l’Évangile. De plus je pense qu’elles étaient convaincues que toute entreprise d’évangélisation était vaine parce que les chrétiens sont disqualifiés par une politique qui  écrase ces peuples.  Le sultan Mélik el-Kâmis disait en 1219 à François d’Assise : « Pourquoi les chrétiens qui croient en un Dieu-Amour et qui ont toujours le mot charité à la bouche s’acharnent-ils à nous faire la guerre? »

NDC – Est-ce que les initiatives des papes Jean-Paul II et Benoît XVI de se rendre dans des mosquées  portent du fruit?

P.-R. C. – Je pense que ces gestes sont bons mais tout cela est fragile. Il s’agit d’un geste symbolique d’envergure qu’un pape enlève ses chaussures pour entrer prier silencieusement dans une mosquée. C’est un geste de bienveillance et de respect qui frappe les musulmans. Jean-Paul II a demandé pardon pour les erreurs commises durant l’histoire. Ce ne sont pas les papes qui vont changer l’histoire.  Le prophète Isaïe nous enseigne que nous devons chercher en premier lieu la justice et le droit, sinon le culte ne vaut rien. Nous avons là une exigence fondamentale et c’est celle-là qui devrait nous réconcilier. C’est la manipulation de la religion qui envenime les choses. Cette manipulation existe tant chez les chrétiens que chez les musulmans. Le président Bush invoque l’aide de Dieu et les islamistes en font autant! Si nous respectons la justice et le droit, nous en arriverons à unmodus vivendi qui va nous permettre de vivre en paix.