La Bible et la vie spirituelle

de Bremond d Ars NicolasNicolas de Brémond d’Ars est prêtre du diocèse de Paris depuis 1986. Il est rattaché à la célèbre paroisse de La Madeleine, une paroisse pas comme les autres située au centre-ville de Paris à quelques pas de l’Élysée. Ce prêtre parisien a connu un parcours particulier avant d’être ordonné. Il a d’abord étudié en économie et il a même travaillé à la Bourse de Paris. Il a soutenu en l’année 2000 une thèse de doctorat sur les finances paroissiales dans l’Église de France. Il s’intéresse en particulier au développement de la vie spirituelle.  Il a écrit un livre publié aux Éditions Bayard qui a pour titre À la recherche de soi. La Bible et notre vie intérieure. Nous l’avons rencontré dans la maison de la paroisse de La Madeleine pour lui poser des questions sur le rôle que peut jouer la Bible dans la vie spirituelle.

NDC – Comment en êtes-vous arrivé à mener cette réflexion sur la place de la Bible dans le cheminement spirituel ?

Nicolas de Brémond d’Ars – Mon travail pastoral m’a amené à répondre à certaines demandes de la part de personnes que je rencontre. J’ai été témoin de parcours où je voyais des gens changer alors que d’autres se heurtaient à des obstacles difficiles à franchir. Nous avons résolu un jour, lors d’un échange en groupe, qu’il fallait faire quelque chose. C’est à partir de ce moment que j’ai décidé de prendre en compte les vraies questions que les gens se posent sur le plan du cheminement spirituel. J’ai aussi été marqué par des malades psychiatriques que je rencontre. Ces personnes essaient de démêler les fils de leur humanité à l’aide de Dieu. Ce n’est pas si simple que cela. Mon livre essaie de synthétiser mes intuitions de travail.

NDC – Comment avez-vous découvert que la Bible nous disait quelque chose concernant le développement de la vie spirituelle ?

Nicolas de Brémond d’Ars – La Bible occupe une place fondamentale dans le développement de la vie spirituelle. J’ai découvert son importance en lisant les travaux de Marie Balmarie. Cette découverte s’est aussi faite dans des groupes de travail avec des catéchistes. Je me suis rendu compte que la Bible nous livrait un message très puissant car on y retrouve la plupart des questions que l’être humain se pose.

NDC – Vous placez l’expérience de la relation nuptiale avec Dieu comme étant une notion importante. Pourquoi ?

Nicolas de Brémond d’Ars – Cette notion est centrale. C’est elle qui fait la différence avec les autres religions. Nous sommes marqués en France par la présence de l’Islam. Un évêque ami me disait que la plupart des catholiques de France sont d’abord des musulmans qui croient en un Dieu unique. La Bible, pour sa part, nous apprend qu’il faut croire en un Dieu qui vient épouser l’homme. Ce désir est exprimé dans toute la Bible et la nuptialité est l’aboutissement de toute vie spirituelle chrétienne.

NDC – Qu’est-ce que la vie spirituelle pour vous ?

Nicolas de Brémond d’Ars – Il s’agit pour moi du travail progressif de ce qu’on appelait au 17e siècle «l’humanation». Aujourd’hui on parle plutôt de l’incarnation. «L’humanation» veut dire que Dieu se fait homme. L’être humain doit donc faire le travail d’apprivoisement d’un Dieu qui vient au cœur de notre humanité et qui vient ainsi déployer des trésors d’humanité qui étaient auparavant enfouis, bloqués et qui n’arrivaient pas à produire leur fécondité.

NDC – Vous proposez  l’exemple du sage Samuel qui se met à la recherche d’un roi pour Israël. Dieu choisit le jeune David qui n’était pas le jeune homme le plus fort ni le plus beau de la famille. En quoi cette page de la Bible nous est-elle utile ?

Nicolas de Brémond d’Ars – Cette scène est fondamentale pour la vie spirituelle. J’en ai découvert l’importance lors d’une session du catéchuménat pour adultes que j’anime. Une jeune femme brillante participait à ce groupe. Elle cherchait Dieu et le Dieu qu’elle cherchait était dans les faits un Dieu superficiel. Nous avons étudié le texte du livre du premier livre de Samuel. Tout d’un coup j’ai vu cette jeune femme changer d’attitude. Sa vie a basculé. Elle venait de découvrir qu’elle pouvait effeuiller toutes les pelures de sa personnalité, tout ce qui la rendait belle et désirable, de même que ce qui faisait qu’elle réussissait dans la vie.  En enlevant ces pelures elle pouvait atteindre le cœur de sa vie. J’ai découvert comment cette page de la Bible pouvait être utile dans la vie spirituelle. Je me suis rappelé la parole de saint Augustin qui nous dit que Dieu parle au plus intime de notre cœur. Nous pouvons nous dépouiller de tous nos  visages pour être touché par la rencontre de Dieu.

NDC – Quelles sont les conditions pour accéder à cette dimension de notre vie ?

Nicolas de Brémond d’Ars – La vie spirituelle est la rencontre d’un Dieu qui vient frapper à ma porte et qui me dit : «Entends-tu ! Je frappe à ta porte ?» C’est à moi de lui dire si je suis d’accord pour qu’il entre. Un nouveau partenariat prendra place si j’accepte sa présence. En sa compagnie je pourrai découvrir le moi véritable et effacer les blocages.

NDC – Vous écrivez dans votre livre que la mémoire joue un rôle important dans le développement de la vie spirituelle. En quoi peut-elle en favoriser le développement ?

Nicolas de Brémond d’Ars – La mémoire est une chose très complexe. Je prends l’exemple d’une personne qui a  entendu dans son enfance les belles histoires de la Bible. Ces histoires se déposent dans sa mémoire. Il se peut qu’elle n’y ait rien compris ou qu’elle n’ait pas été disponible au moment où elles lui ont été racontées. Un jour ces souvenirs vont ressurgir comme une rumination. 

Il se peut que comme adulte elle débarque dans un groupe du catéchuménat. Ces passages de la Bible déposés en elle vont ressurgir. Les personnages de la Bible vont réapparaître et elle pourra en leur compagnie vivre de nouvelles émotions et elle pourra, sans s’en rendre compte, adopter les réflexes de la Bible. Elle se surprendra à agir à la manière de Moïse ou de Jacob.  

NDC – Les gens rencontrent divers défis dans leur vie spirituelle dont celui de ne plus entendre la voix de Dieu. Et pourtant Dieu est là…

Nicolas de Brémond d’Ars – Les gens sont alors désarmés… Je pense à un conseil que je viens de donner à une personne qui vit une grande émotion à la suite d’une rencontre spirituelle. Je lui disais qu’il fallait qu’elle aspire à aller au désert c’est-à-dire à l’endroit où Dieu ne nous parle plus. Il s’agit d’un passage qui est essentiel. Trop souvent nous confondons la présence de Dieu avec l’émotion qu’elle produit, il y a des personnes qui sont à la recherche de cette émotion alors que ce n’est pas forcément Dieu qui nous parle dans cette émotion. Il faut que la raison et la mémoire rationnelle jouent leur rôle. Il faut de même que l’intelligence du cœur prenne le dessus sur l’affectivité. Les passages au désert sont des passages où Dieu nous fait confiance. Ce sont des moments de purification qui se produisent à des intervalles plus ou moins réguliers. Dieu me dit à ce moment : «Es-tu capable de m’être fidèle alors que tu es au désert ? Il peut arriver que tu t’effondres ou que tu tombes. Tu m’appelleras, je serai là.»

NDC – Il faut donc changer notre image de Dieu. Il ne nous parle pas tout le temps. 

Nicolas de Brémond d’Ars – Je crois que le dialogue intérieur avec Dieu ressemble à l’architecture cistercienne. Dans cette architecture l’homme ne se contente pas de s’arrêter au puits de lumière que serait Dieu. Dieu est au-delà de ce puits de lumière. Il est dans le noir c’est-à-dire dans le silence. Un silence où les mots surgissent du plus profond de nous-mêmes. Saint Augustin nous dit que ce sont les mots que Dieu suscite en nous. Ils sont devenus les nôtres et cette union intime avec Dieu ne peut provenir que du fait que Dieu se retire. Si Dieu s’en va et qu’il nous laisse sans parole, alors, qui va parler ? Qui va parler juste en nous ? Je parlerai, certes, mais, ce n’est plus tout à fait moi.

Cette expérience se déroule de nuit mais cette nuit devient lumière. Nous retrouvons cela chez saint Jean de la Croix. Le Psaume 138 nous dit que pour Dieu les ténèbres ne sont pas les ténèbres. Cela me fait penser à l’expérience de l’écriture. Il faut laisser des blancs entre les mots sinon les mots ne peuvent pas surgir. Il en est de même pour l’amour de Dieu. L’amour de Dieu laisse en permanence la place à sa créature et en laissant cette place, elle parle.

NDC – L’expérience spirituelle est donc constamment en mouvement. Pourquoi en est-il ainsi ?

Nicolas de Brémond d’Ars – Nous pouvons dire que la Bible est le livre des commencements.  Je pense au fameux appel lancé par Dieu à Abraham. Il lui demande de partir, de quitter son pays. Jésus dans les évangiles va et vient d’un village à l’autre. Dieu ne reste pas au repos. La dimension de la pérégrination est essentielle dans la vie chrétienne.

Je constate que notre foi était devenue sédentaire. Il y aura toujours une tension entre l’appel à une vie nomade et la sédentarité. Je réfléchis présentement au fait qu’il faudrait retourner à une pastorale nomade pour sortir des problèmes que pose notre pastorale sédentaire. La sédentarité nous empêche de bouger et les conflits se cristallisent. Ils deviennent des stalagmites et des stalactites et ils s’encroûtent. La pastorale n’a plus la vitalité qu’il faut. Dieu ne cesse de nous remettre en chemin en nous disant : «Avance ! Bouge ! Ne t’arrête pas !»

NDC – Que veux dire le sociologue que vous êtes lorsque vous parlez de pastorale nomade ?

Nicolas de Brémond d’Ars – J’étudie ce phénomène pour la France. Nous avons eu tendance à identifier la communauté chrétienne avec l’assemblée paroissiale du dimanche. Nous observons en France depuis vingt ans un phénomène passionnant. Il s’agit des liturgies qui se déroulent lors de grands événements comme la venue du pape, les Journées Mondiales de la Jeunesse, le départ ou l’arrivée d’un évêque etc. Il y a un assez grand nombre de ce type de liturgies. Ces liturgies sont constituées par des personnes qui se déplacent en sortant de chez eux. Ils éprouvent une grande joie lors de ces rencontres. Elles reviennent dans leur paroisse et elles vivent des liturgies ordinaires sans saveur parce que ce sont des liturgies de sédentaires. Il va falloir remettre en mouvement ce peuple et lui dire que la légitimité de son rapport à Dieu n’est pas dans l’ordinaire qui est nécessaire mais dans l’extraordinaire de la constitution d’un peuple et d’une assemblée.  À partir de ce moment, la pastorale va permettre des déplacements qui donnent vie. On pourrait même interdire aux gens de rester plus de cinq ou huit ans dans un mouvement afin de leur proposer de chercher ailleurs.

NDC – Revenons en terminant à la vie spirituelle. La prière est-elle fondamentale pour en assurer son développement. ?

Nicolas de Brémond d’Ars – Certes, la prière est centrale mais j’ajoute tout de suite ce que disait saint François de Sales : il faut prier en fonction de ses états de vie. Je vais en vacances au bord de la mer avec des amis. Je suis chargé de la cuisine et de faire l’animation des enfants. Je me suis rendu compte l’an dernier qu’il était difficile de prier dans ces moments-là. La prière n’est pas une question de temps. Il faut cependant que je prie. Dieu ne va pas me demander comme retraité de prier comme si j’avais quatre enfants dont je devais m’occuper. Il faut que je sois ouvert à la rencontre de l’Autre. Cette rencontre peut durer quinze secondes ou cinq minutes. Il ne tient qu’à moi d’ouvrir la porte de manière régulière.