Le renouveau de la catéchèse

Murray PierreL'école québécoise franchira une nouvelle étape lorsque les cours de sciences religieuses céderont la place à des cours de culture religieuse. Cet événement suscite encore des réactions. Par exemple le cardinal archevêque de Québec, Mgr Marc Ouellet, considère que l'Église québécoise est victime d'injustice. Cependant d'autres voix s'élèvent pour affirmer que l'Église doit saisir cette chance pour proposer de nouvelles avenues afin d'éveiller les jeunes générations à la foi en Jésus Christ.

L'abbé Pierre Murray a écrit un texte dans le journal La Presse pour dire que la laïcisation de l'école québécoise est ce qui pouvait arriver de plus fécond et de plus heureux à l'Église catholique. Pierre Murray est curé de la paroisse Bienheureux-François-de-Laval à Laval. Il est aussi professeur de philosophie au Grand Séminaire de Montréal. Nous l'avons rencontré afin qu'il nous explique sa position.

Propos recueillis par Jérôme Martineau


NDC Vous avez été ordonné en 1991. Cela prend un certain courage pour être prêtre aujourd'hui. Cela ne vous faisait pas peur d'affronter tous ces changements tant dans la société que dans l'Église?

Pierre Murray − Nous ne vivions pas ces problèmes avec la même intensité qu'aujourd'hui lorsque j'étais en formation au Grand Séminaire à la fin des années 1980. On commençait à introduire la formation à l'initiation aux sacrements dans les paroisses. Les commissions scolaires étaient encore catholiques et le curé avait droit de visite dans les écoles. Toute la question de la laïcisation a été mise dans l'actualité avec la publication du rapport Proulx en mars 1999.

Cela ne veut pas dire qu'il n'y avait pas de problèmes dans nos écoles. On se plaint depuis longtemps que l'Église perd les jeunes tout de suite après le sacrement de confirmation. Il faut savoir que les programmes scolaires depuis la Réforme de l'éducation au début des années 1970 n'avaient plus pour but de transmettre la foi. Personne ne semblait se rendre compte de cela. La catéchèse n'a plus de place dans les écoles depuis 30 ans. Il y a une différence entre des cours de catéchèse et de sciences religieuses. La catéchèse vise à susciter l'adhésion des jeunes à la foi catholique alors que l'enseignement religieux ne vise qu'à transmettre des connaissances. Les programmes d'enseignement religieux visaient plutôt la réflexion sur les valeurs que l'acquisition de connaissances religieuses. On y parlait de l'entraide, de l'amitié ainsi que d'autres valeurs. C'est à l'intérieur de ce programme que le volet de  l'éducation sexuelle était abordé. Enfin, si on y regardait de près, on s'apercevait que ces cours n'étaient pas réellement liés à la religion.

NDC – Nous vivions alors dans une fausse sécurité!

P. M. – Cette époque correspondait à une espèce d'air d'aller du catholicisme québécois où tout le monde était catholique et en même temps un grand nombre de personnes ne l'étaient pas vraiment. Je sens cela lorsque je reçois des couples qui viennent demander le baptême pour leur enfant. Ils font cette démarche parce qu'ils ont été baptisés. Ils font baptiser leur enfant pour l'inscrire dans la tradition familiale. Cela ne va pas  plus loin que cela. Il faut jaser beaucoup avec les parents avant qu'ils prononcent le mot Jésus. La religion catholique fait partie de notre culture et les gens ne semblent pas se poser trop de questions.

Les parents ne posaient pas de questions sur ce qui se passait à l'école. Ils se contentaient du fait que l'héritage soit transmis à leurs enfants. La publication du rapport Proulx en 1999 m'a un peu choqué. Le rapport disait que le catholicisme avait eu au Québec des privilèges.  Ce rapport proposait la laïcité de l'école. Je n'aime pas l'idée de laïcité proposée par le rapport Proulx. Il faut savoir qu'il y a dans le monde divers concepts de laïcité. Le rapport en a choisi un en particulier.

Il fallait changer la démarche. Cela fait 40 ans que le système ne fonctionne plus. Ce n'est pas en maintenant des cours d'enseignement religieux dans les écoles que l'Église va atteindre ses objectifs qui est de proposer la foi.


NDC – Quelle notion de la laïcité le rapport a-t-il adoptée?

P. M. – Le rapport a opté pour la notion de pure neutralité alors que la laïcité n'est pas seulement cela. Je prends l'exemple de la France qui est considérée comme l'État laïc par excellence. Ce pays a pourtant fait à l'abbé Pierre des funérailles presque nationales lors de son décès. L'État entretient les églises construites avant 1911. Il y a différents accommodements autour de la notion de laïcité. Nous aurions pu prendre une approche qui prend en compte la pluralité religieuse et l'héritage catholique et protestant. Nous avons adopté une vision et nous avons tout chamboulé.

J'ai alors poursuivi ma réflexion en me disant que le système que nous avions ne nous permettait pas d'atteindre les objectifs que l'Église se fixait. Cela ne fonctionnait pas. Il n'y avait pas de relais entre la paroisse et l'école. Les jeunes venaient nous voir pour recevoir les sacrements. Ils étaient bien fins mais ils disparaissaient par la suite. La foi était limitée à une affaire scolaire. Ce n'est pas ce que l'Église veut. Nous désirons que la foi entre dans le coeur de la personne. Je constate cet échec lorsqu'un couple me demande de bénir leur mariage. Ces jeunes adultes ont suivi des cours d'enseignement religieux durant six ans au primaire et cinq ans au secondaire. Je parle de la foi avec eux et ils ne peuvent presque rien me dire. La transmission de connaissances ne passe même pas! Quant aux valeurs, allons-y voir! Je ne suis pas le pro-vie le plus manifeste mais en voyant nos jeunes femmes opter pour l'avortement, il y a de quoi se poser des questions sur le degré de transmission des valeurs liées au respect de la vie. Ces réflexions m'ont amené à conclure qu'il fallait chercher ailleurs.

NDC – Quelle a été votre position sur ce sujet?

P. M. – Le diocèse de Montréal a entrepris de grands travaux auxquels j'ai participé. Nous avons décidé de proposer la foi en adoptant un autre chemin. Nous avons adopté une structure dans laquelle il y a une personne répondante des services offerts à l'enfance dans chaque paroisse ou regroupement de paroisses.  C'est de cette manière qu'on essaie de développer des parcours d'éducation de la foi pour tous les âges de la vie. 

J'ai d'abord pris acte de ce qui se passait. L'Église n'est pas propriétaire de l'école. Nous disions au début des années 2000 que les conclusions du rapport Proulx concernaient surtout la région de Montréal et que cette situation ne se retrouvait pas dans les paroisses rurales. Certes la région de Montréal vit une situation particulière mais les paroisses rurales ont aussi leurs problèmes. L'adhésion à la foi n'est plus unanime. La preuve est qu'on songe dans les régions rurales à fermer des églises.

Cela n'arriverait pas si seulement 50% de la population pratiquait... Nous ne pouvions plus poursuivre dans la voie que nous connaissions sans respecter cette pluralité d'adhésion. L'avoir fait aurait été un manque de respect. Je pense que la tradition de l'Église  peut s'accommoder de cette décision. Les textes des évangiles nous disent de ne pas insister. Il faut proposer le message mais il faut aussi savoir se retirer si cela ne marche pas. C'est ce que  Jésus demandait à ses disciples de faire. Il n'a pas retenu le jeune homme riche. Il l'a laissé aller après lui avoir proposé de le suivre.

 

Il y a présentement 200 familles de la paroisse qui sont inscrites 
aux différents parcours catéchétiques. Les gens y viennent parce qu'ils sont à la recherche 
de quelque chose pour combler le vide spirituel. Notre défi consiste à les accueillir convenablement
afin de répondre à leurs attentes.

Photo : J. Martineau

NDC – Pourquoi avez-vous avez réagi dans le journal La Presse à la position du Cardinal Ouellet de Québec?

P. M. –  Je comprends la réaction du cardinal Ouellet. Il affirme que l'Église catholique est victime d'injustice à cause de l'héritage chrétien lié à notre histoire. Il a peut-être raison en partie sauf que je me dis que cet argument ne fait plus partie de l'arsenal de l'Église pour proposer la foi. Je reproche aussi au cardinal de ne pas dire combien de catéchètes sont maintenant au service des jeunes dans les paroisses. Combien y a-t-il de familles qui s'engagent dans les parcours catéchétiques? Nous n'avions pas ces personnes auparavant. Certaines communautés paroissiales ont été totalement transformées par cette nouvelle démarche. Je connais une paroisse à Côte-des-Neiges à Montréal qui vivotait. Elle est maintenant très vivante et l'église est pleine le dimanche.

Il fallait changer la démarche. Cela fait 40 ans que le système ne fonctionne plus. Ce n'est pas en maintenant des cours d'enseignement religieux dans les écoles que l'Église va atteindre ses objectifs qui sont de proposer la foi de manière à avoir une réponse quelque peu satisfaisante.

NDC – Peut-on vraiment dire que la foi est un héritage?

P. M. – Cela dépend... si la foi est un ensemble doctrinal, il est vrai que c'est un héritage car on ne peut tout réinventer. En ce sens le christianisme est en lien avec la tradition avec un grand T. Si par contre on considère la foi comme une relation personnelle à la personne du Christ, cela ne peut pas être un héritage. Cette relation commence toujours à neuf. Je prends l'exemple de la vie d'une famille. Je suis le sixième enfant d'une famille de six. Cela veut dire que mes cinq frères et soeurs ont eu une relation avec mes parents avant moi. La relation que j'ai eue avec mes parents ne s'est pas inscrite dans cet héritage. J'ai commencé une sixième relation et j'ai vécu avec eux des choses inédites. Il y avait quelque chose de neuf. Je crois que la foi se situe dans cette perspective. Chaque démarche est personnelle et elle se manifeste à travers nos fragilités et nos soifs d'absolu. C'est quelque chose qui se construit.

NDC – Quelle démarche avez-vous choisie dans votre milieu?

P.M. – Nous offrons aux enfants et aux familles des parcours qui prennent au minimum quatre ans. Nous souhaitons vraiment initier les enfants à la foi et non pas seulement aux sacrements. Les sacrements de l'initiation chrétienne sont vécus à l'intérieur de cette démarche. Nous voulons au terme de cette démarche initier les enfants à une rencontre personnelle avec le Christ.

Nous vivons dans cette paroisse la troisième année du parcours. Je remarque que nous commençons à en voir les fruits. Il y a plus de jeunes familles à nos célébrations. Leur présence est plus gratuite. Je constate aussi que les parents demandent des activités pour eux-mêmes. Il y a actuellement 200 familles qui sont inscrites dans ces parcours. Ces familles ne sont pas toutes présentes à la messe tous les dimanches mais je remarque qu'elles répondent à notre appel lorsqu'on les invite. Les gens sentent un vide spirituel et ils viennent voir ce qu'on peut leur apporter. Tout le défi réside maintenant du côté de la communauté. Comment peut-on accueillir ces familles de manière pertinente?

NDC – Diriez-vous que cette manière de faire l'éducation de la foi est devenue un passage obligé pour notre Église?

P.M. – Nous n'avons plus le choix parce que notre mission n'est pas d'évangéliser notre culture ni une institution. Le cardinal Poupart visitait le Grand Séminaire au moment de ma formation et on lui demandait ce qu'il fallait faire pour évangéliser les jeunes. Je me souviens encore de sa réponse. On ne peut pas évangéliser les jeunes, a-t-il dit.  Les jeunes, cela n'existe pas. Il y a cependant des jeunes qui ont pour nom Marie, Jean et Jacqueline... C'est grâce aux contacts personnels que l'on peut évangéliser.

Nous ne rejoignons pas tout le monde mais il y a dix ans on ne rejoignait personne. Les parcours suscitent beaucoup d'espérance parce que cela transforme nos paroisses qui cessent d'être seulement des dispensatrices de services. Nous sommes préoccupés de transmettre une bonne nouvelle qui fait vivre. Nous ne pouvons pas dire aux gens de regarder la beauté du christianisme sans en être nous- mêmes fascinés. Il ne suffit pas de dire aux autres combien le message évangélique est beau sans l'avoir nous-mêmes accueilli. Nous pouvons présentement offrir des parcours aux personnes qui ont entre 3 ans et 25 ans. Nous songeons l'an prochain à mettre sur pied des cellules d'évangélisation de manière à rejoindre les adultes. Je peux dire que j'ai cessé d'avoir une attitude réactive pour être pro-actif.