La science et la foi

euve francoisPour plusieurs personnes il existe un divorce entre la science et Dieu depuis que Charles Darwin a publié en 1859 son livre sur l’origine des espèces. Ce débat occupe encore une place dans l’actualité lorsque les créationnistes prétendent que Dieu est le créateur du monde comme cela est écrit au livre de la Genèse. Nous avons rencontré le père François Euvé s.j. au Centre Sèvres à Paris. Ce jésuite a un doctorat en physique et un autre en théologie. Il est le doyen de la Faculté de théologie du centre Sèvres. Pour François Euvé, la science «atteste d’un effort de l’humanité de mieux connaître le monde qui l’entoure.» Dans la même veine, il affirme que le Dieu des chrétiens n’est pas tant un Dieu qui «fabrique» un monde «qu’un Dieu qui fait alliance avec sa création.» Les chrétiens et la science peuvent donc dialoguer.

Pour plusieurs personnes il existe un divorce entre la science et Dieu depuis que Charles Darwin a publié en 1859 son livre sur l’origine des espèces. Ce débat occupe encore une place dans l’actualité lorsque les créationnistes prétendent que Dieu est le créateur du monde comme cela est écrit au livre de la Genèse. Nous avons rencontré le père François Euvé s.j. au Centre Sèvres à Paris. Ce jésuite a un doctorat en physique et un autre en théologie. Il est le doyen de la Faculté de théologie du centre Sèvres. Pour François Euvé, la science «atteste d’un effort de l’humanité de mieux connaître le monde qui l’entoure.»  Dans la même veine, il affirme que le Dieu des chrétiens n’est pas tant un Dieu qui «fabrique» un monde «qu’un Dieu qui fait alliance avec sa création.» Les chrétiens et la science peuvent donc dialoguer. 

NDC – La science a souvent intéressé les gens d’Église. Il y a eu des prêtres et des moines qui ont été de grands scientifiques. Vous inscrivez-vous dans cette ligne ?

François Euvé – Il y a depuis longtemps des gens d’Église qui ont eu un intérêt pour la science. Cela a été variable selon les époques mais on peut dire que cette préoccupation a été assez continuelle. Le père Teilhard de Chardin, s.j. a été au vingtième siècle une référence reconnue. Il y a en Europe et particulièrement en France un souci de distinguer le domaine public du domaine privé. Par exemple la religion est placée du côté du domaine privé. Elle n’intéresse que l’Église. Cette pensée a été typique des années 1960 et 1970. La théologie de cette époque s’intéressait aux questions qui avaient un rapport avec l’homme. On y parlait par exemple de morale et des questions de société plus que des rapports de l’homme avec le monde et le cosmos dans son ensemble. Nous avons laissé tomber durant 40 ans ces questions. Il y a un retour de la science dans le discours théologique avec les situations reliées à l’écologie et aux questions soulevées par les créationnistes.

NDC – Par exemple, plusieurs catholiques ignorent que l’homme de science à l’origine de la théorie du big bang pour expliquer la naissance de l’univers était un prêtre belge.

F. E. – Georges Lemaître a contribué au développement de cette théorie. Je tiens à souligner un fait intéressant. Ce prêtre belge faisait une distinction très nette entre son travail scientifique et sa foi chrétienne. Cet homme avait une spiritualité très profonde mais la connexion entre les deux n’était pas évidente. Il disait par exemple que la théorie du big bang n’avait aucune racine religieuse et qu’elle était vraiment une théorie scientifique. Il disait qu’il avait élaboré cette théorie à cause de sa vocation scientifique.

NDC – Pourquoi la science a-t-elle toujours intéressé les humains ?

F. E. – Les hommes ont toujours voulu trouver des solutions à des problèmes. Nous retrouvons des éléments liés à la science dès les premiers écrits de l’humanité. Les hommes ont cherché à mieux connaître le ciel et le monde animal. Le cardinal Baronio, d’origine italienne, écrivait au 16e siècle : «L’Esprit saint nous dit comment aller au ciel et non comment va le ciel.» L’intérêt pour la science est présent dès l’antiquité. Même saint Thomas d’Aquin voyait une connexion profonde entre la vision scientifique du monde et la vision chrétienne. La situation a changé avec la science moderne qui est devenue de plus en plus profane.

NDC – Comment voit-on la place de Dieu maintenant ?

F. E. - Il était évident à l’époque de saint Thomas, au XIIIe siècle qu’il y avait un Dieu créateur. Les gens pensaient que l’ordre du monde reflétait la volonté de Dieu. La science moderne voit les choses autrement. C’est plus complexe. Le monde devient plus autonome et il est devenu moins évident de faire une connexion entre les représentations du monde définies par la science et la dimension religieuse. La question est donc de savoir dire ceci : comment dire aujourd’hui que Dieu est le créateur du monde ? C’est la question soulevée par les créationnistes. Je ne suis pas d’accord avec leur réponse mais la question est intéressante.

Il faut poser la question de la place de Dieu même si le monde vivant fonctionne de manière autonome et si pour rendre compte des nouveautés dans le monde on n’a plus besoin de faire appel à une instance surnaturelle. Comment dire la place de Dieu dans cette nouvelle présentation ? Qu’est-ce que Dieu vient faire là-dedans ?

NDC – Quelle réponse apportez-vous à cette question ?

F. E. – J’essaie d’apporter une réponse à travers ce que j’appelle la situation de l’homme. Dans la perspective de la Bible, Dieu est le créateur de l’univers. Au livre de la Genèse, Dieu est avant tout le créateur de l’homme mais Dieu est surtout celui qui accompagne l’humanité. Il est Celui qui est en relation avec l’humanité sur son chemin existentiel. Donc le Dieu de la Bible est un Dieu qui fait alliance avec l’humanité et la création. Finalement c’est moins une création du monde que la capacité donnée à l’homme d’accomplir la création. Je m’intéresse moins à un Dieu qui serait au commencement de l’histoire du cosmos qu’à un Dieu qui est plutôt au terme, à l’accomplissement. Il est celui qui accompagne l’humanité et l’univers dans un processus d’accomplissement.

NDC – Les créationnistes continuent de dire que Dieu a créé le monde en sept jours tel que décrit au livre de la Genèse. Pourquoi tiennent-ils ces propos ?

F. E – Je pense que le fondamentalisme biblique s’explique parce que nous traversons une crise et que l’avenir nous semble  incertain. Nous ne savons pas comment le monde va évoluer et beaucoup de personnes ont besoin de références fondamentales et stables. La Bible fournit une base stable. Les choses sont bien organisées. Mais, dans le fond ce n’est pas cela que dit la Bible. Le Dieu de la Bible n’est pas le programmeur de l’histoire du monde. Il est plutôt celui qui accompagne l’histoire. Il l’a fait advenir d’une manière qui est ouverte dont nous ne connaissons pas l’issue. C’est une situation difficile à accepter pour bien des personnes. Je crois que cette position est plus authentique que de vouloir à tout prix un monde où Dieu aurait tout défini d’avance.

NDC – Il demeure cependant qu’on peut réfléchir sur le rôle de la science dans la vie. Plusieurs ont pensé que les développements scientifiques apporteraient le bonheur. Il n’en est pas ainsi…

F. E. – Cette situation apporte de la désillusion dans notre monde. On pensait que la science et la technique allaient apporter la prospérité et la paix universelle. Nous constatons que ce n’est pas le cas. Au pire, on peut même dire qu’elles contribuent à créer des problèmes. Je pense aux excès techniques qui causent de la pollution. Il y a une vraie désillusion face aux promesses de la science même s’il y a encore de grandes attentes face au progrès scientifique. Il y a ambivalence. La science cause des problèmes mais les connaissances scientifiques ont permis de résoudre plusieurs de ceux-ci. La recherche est un processus qui est fait de questions et de réponses. Il ne faut pas être naïf au point de croire que la science aura un beau jour une réponse définitive à tous les maux. Mais cela ne doit pas nous empêcher de rechercher des solutions.

NDC – L’expérience spirituelle est donc constamment en mouvement. Pourquoi en est-il ainsi ?

Nicolas de Brémond d’Ars – Nous pouvons dire que la Bible est le livre des commencements.  Je pense au fameux appel lancé par Dieu à Abraham. Il lui demande de partir, de quitter son pays. Jésus dans les évangiles va et vient d’un village à l’autre. Dieu ne reste pas au repos. La dimension de la pérégrination est essentielle dans la vie chrétienne.

Je constate que notre foi était devenue sédentaire. Il y aura toujours une tension entre l’appel à une vie nomade et la sédentarité. Je réfléchis présentement au fait qu’il faudrait retourner à une pastorale nomade pour sortir des problèmes que pose notre pastorale sédentaire. La sédentarité nous empêche de bouger et les conflits se cristallisent. Ils deviennent des stalagmites et des stalactites et ils s’encroûtent. La pastorale n’a plus la vitalité qu’il faut. Dieu ne cesse de nous remettre en chemin en nous disant : «Avance ! Bouge ! Ne t’arrête pas !»

NDC – La science est à même de se rendre compte combien la vie est complexe. Cela fait longtemps que l’on étudie le cancer avec de grands moyens et nous n’avons pas encore une solution globale qui assure la guérison.

F. E. – La science prend de plus en plus en compte cette complexité dans sa démarche. La science classique analyse et décompose afin de comprendre le fonctionnement d’un système. Pour ce faire, il faut le décomposer en éléments simples. Cela marche pour une horloge. Ce n’est pas le cas pour un humain. Un humain décomposé est un cadavre. Il faut une vision globale pour comprendre les systèmes. Ce n’est pas aussi simple qu’on le pensait autrefois. De nouvelles théories scientifiques posent la question de la complexité des systèmes. Les scientifiques réalisent que les systèmes vivants sont par nature complexes et qu’on n’en arrivera jamais à en faire une analyse complète. En médecine, un spécialiste du cœur ne s’occupe habituellement que de cet organe. Aujourd’hui on se rend compte que cette approche n’est pas possible. Si le cardiologue qui soigne le cœur détraque l’estomac, alors on n’est pas plus avancé. Cela ne va pas dans l’intérêt global du malade. Il faut alors une approche plus globale du corps.

NDC – Le développement scientifique nous amène à nous poser de nouvelles questions éthiques qu’on ne se posait pas il y a 25 ans. C’est un véritable défi lancé aux scientifiques et aux moralistes.

F. E. – Il y a en particulier de nouveaux secteurs de la génétique qui promettaient de belles avancées. Il y a cette idée que l’individu est un génome. On pensait qu’en comprenant le génome on comprendrait l’individu. On s’est rendu compte que ce n’est pas si simple. Le génome donne certains programmes mais le développement d’une personne fait entrer d’autres éléments. On peut rapporter une maladie à un gène défectueux. Cette solution est trop simple. Il n’y a dans les faits jamais un seul gène en cause puisque tout est connecté. Si vous commencez à changer un gène pour régler un problème, il se peut que vous puissiez en créer un autre. On ne sait pas comment faire.

Jusqu’où peut-on aller dans la manipulation du vivant ? Quelles en seront les conséquences ? Nous rencontrons aujourd’hui plusieurs questions pour lesquelles personne n’a de solutions. Je trouve cependant que la situation actuelle est rassurante parce qu’il n’y a pas que des scientifiques qui réfléchissent à ces questions. Il y a des comités d’éthique qui font intervenir des médecins, le personnel soignant et des personnes venant de la société civile. Tous ces gens donnent leur avis. Un débat est alors possible.

NDC – Les positions de l’Église sont souvent négatives face aux avancées de la science dans le domaine de la génétique. Quel serait le rôle de l’Église à ce niveau ?

F. E.- Il est important de développer de véritables arguments face à ces questions. Personne n’a de problème avec le fait que l’Église ait des positions mais sa crédibilité réside dans les arguments qu’elle présente. Prenons le cas de l’embryon. Je trouve qu’il n’y a pas un argumentaire satisfaisant. L’Église défend ses positions mais elle doit pouvoir argumenter. Souvent la position de l’Église apparaît comme étant très rigide et cela rend le dialogue difficile avec les chercheurs.

Je crois que beaucoup de gens attendent de l’Église une position de sagesse. Nous ne pouvons pas dire n’importe quoi. Des scientifiques reconnaissent qu’il faut une instance morale qui aide à la réflexion. Cette instance morale doit davantage aider à la réflexion que de dire ce qu’on peut faire et ne pas faire. Cela étouffe vite les débats. Je connais plusieurs scientifiques qui se rendent compte que ce n’est pas dans le monde de la science que l’on peut trouver une sagesse. Il faut une distance par rapport aux recherches pour réfléchir. L’Église peut se permettre cette distance. Il est important que l’Église s’engage activement dans ces dossiers et qu’elle apporte des éléments de réflexion au niveau d’un accompagnement global au lieu de fournir des réponses toutes faites.