Une religion subversive

Denis Jean PierreJean-Pierre Denis dirige la rédaction du magazine hebdomadaire chrétien La Vie à Paris. Marié et père de quatre enfants, Jean-Pierre Denis est un spécialiste de l’actualité religieuse. Il se penche sur la question de l’avenir du christianisme en disant que la religion chrétienne est une religion subversive parce qu’elle propose des valeurs qui vont à contre-courant de la société de consommation. Il a expliqué sa pensée dans un livre  qui a pour titre Pourquoi le christianisme fait scandale. Jean-Pierre Denis propose dans ce livre que les chrétiens mettent davantage en valeur ce qu’il appelle «les valeurs faibles» car le christianisme est plein de ressources qui peuvent être très utiles pour la société contemporaine.

NDC – Pourquoi avoir écrit un livre sur le thème du christianisme qui fait scandale ?

Jean-Pierre Denis – Ce livre est le résultat de 15 ans de travail durant lesquels je me suis interrogé sur la crise du christianisme. J’ai passé en revue plusieurs questions : est-ce qu’il aurait fallu changer certaines choses ? Aurait-on dû procéder autrement après le concile ? De fil en aiguille j’en suis arrivé à la conclusion qu’il n’y a pas qu’une crise du christianisme mais qu’il y a avant tout une crise de la culture contemporaine. Le christianisme fait partie de la culture et la crise de la culture affecte  la religion chrétienne tout aussi bien que l’école et la famille. Toutes les institutions sont aux prises avec cette crise.

NDC – Comment cette crise s’exprime-t-elle ?

J.-P. D. – J’ai été frappé de constater que la contre-culture des années 1970 est devenue la culture d’aujourd’hui. Cette nouvelle culture a complètement triomphé et elle a transformé entre autre les relations hommes-femmes. Elle a fait voler en éclat bien des traditions qui caractérisaient une société corsetée par des obligations. Cette nouvelle culture a fait cela au nom de la libération individuelle. Cette révolution culturelle a si bien réussi que cette réussite se traduit de manière un peu tragique par le triomphe du marché.  L’individu a été totalement libéré et il n’y a plus rien pour le protéger du «Marché». Je mets une majuscule au mot «Marché» parce que la logique marchande régit maintenant tous les rapports sociaux. 

Je donne un exemple. Les liens entre les générations étaient auparavant de l’ordre de la solidarité familiale. Les plus jeunes générations s’occupaient des parents et des grands-parents. Aujourd’hui, la dépendance liée au vieillissement de la population est jugée comme un risque et il faut constamment assurer ses arrières. Il y a maintenant des entreprises qui s’occupent des personnes âgées. Les relations humaines sont de plus en plus «marchandisées» et l’individu est de plus en plus seul.

Je propose un autre exemple. Je pense à l’entreprise Google sur Internet. Cette compagnie a fait une promesse utopique. Elle a promis de libérer le savoir afin qu’il soit gratuit, accessible et universel. Google est devenue une machine à vendre de la publicité et cette machine a besoin de savoir où sont les consommateurs et leurs habitudes d’achat. Nous sommes entrés dans la logique totalitaire du marché. Cette logique doit être remise en question. Je pense que le christianisme est la seule instance  dans notre société qui peut critiquer cela. Toutes les sociétés occidentales sont confrontées au fait que le marché est tout-puissant et que l’individu est réduit à son rôle de consommateur.

NDC – Vous décrivez dans votre livre le grand mouvement de transformation sociale qui a marqué les années 70. On y prônait la liberté et la simplicité de la vie. Qu’est-ce qui est arrivé pour que cela change ? Est-ce un échec ?

J.-P. D. – Ce n’est pas un échec, mais plutôt un succès tragique. Les petits mouvements alternatifs des années 60-70 ont réussi à tout transformer : la mode, la famille et le droit. Les relations hommes-femmes ont été repensées. La tragédie réside dans le fait que cette libération n’a pas amené les résultats attendus. L’intention de départ était généreuse et libératrice mais nous sommes rapidement entrés dans la logique du marché. La seule norme qui demeure est celle de l’argent. Celle-ci n’a pas été remise en question. Pourtant, au point de départ, les réformateurs voulaient remettre en question la place de l’argent.

NDC – Les christianisme a-t-il compris ce qui était en train de se passer ?

J.-P. D. – J’ai l’impression que les chrétiens ont été trop souvent décalés. D’abord, le concile Vatican II est arrivé cent ans trop tard. Ce concile voulait adapter l’Église à la modernité. Il aurait dû avoir lieu au 19e siècle. À cette époque, l’Église était obsédée par la perte des États pontificaux. Elle en était à gérer la redéfinition du rôle de la papauté. Cela l’a empêchée de s’adapter. L’Église est devenue à cette époque une puissance spirituelle et non plus temporelle. Elle a trop attendu pour rattraper le retard.

L’Église a trop mis d’attention à gérer l’opposition entre les progressistes et les conservateurs. Pendant ce temps nous avons assisté à l’émergence d’un troisième homme qui n’est ni conservateur ni progressiste mais qui est devenu indifférent. Ce nouvel homme se détermine par lui-même. Il n’attend plus que d’autres lui dictent ses comportements. Cet homme est né dans la deuxième moitié du 20e siècle. Face à ce nouvel homme, la démarche religieuse doit revenir à la question du sens et répondre aux questions fondamentales : qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce que la mort ? L’amour sert à quoi ? L’Église est encore trop obsédée par ses clivages idéologiques. Elle doit aussi se rendre compte que les solutions miracles ne marchent pas. Il faut sortir de la logique de la défense d’un pouvoir qui a été perdu pour toujours. La position chrétienne est celle de l’annonce de propositions qui permettent d’exposer des valeurs qui sont nécessaires à notre société. Je me suis amusé à faire le catalogue de ces valeurs. Le catalogue n’est pas complet mais il comporte des valeurs intéressantes. En voici quelques-unes : la fragilité, la chasteté, le lien avec l’invisible, la place du don et de la gratuité dans la société. Ce sont des valeurs que le christianisme défend depuis toujours. Ce ne sont pas des valeurs agressives. C’est pour cela que je les appelle les valeurs faibles. Ces valeurs sont tout en bas des valeurs proposées par la société marchande. Ces valeurs faibles sont profondément évangéliques. C’est le Christ qui les a proposées. Il faut arrêter d’avoir les complexes d’une Église qui défend le passé. Ces valeurs faibles sont des valeurs innovantes.

Je m’arrête un instant pour parler de la fragilité. Notre société est en train de prendre conscience qu’elle doit s’autolimiter. La planète est fragile. Il y a longtemps que les chrétiens disent que l’homme est fragile. Nous avons quelque chose de pertinent à dire sur l’avenir de l’homme qui nous met en avance sur notre temps.

NDC – Quelle voie faut-il emprunter pour se faire entendre ?

J.-P. D. – Il faut apprendre à connaître qui nous sommes. Il y  a des chrétiens qui sont encore à la recherche d’une gloire passée. Il faut avoir l’humilité de revenir à nos sources. Je ne dis pas qu’il faut revenir à un christianisme originel qui serait pur par opposition à un christianisme traditionnel qui serait dévié. La tradition fait partie de nos sources et elle est un chemin de vie. Le simple fait de marcher sur un chemin que d’autres ont emprunté fait partie des valeurs profondes du christianisme. Il faut en finir avec la nostalgie de la puissance. Nous devons nous libérer du fantasme conservateur de la puissance comme du fantasme progressif de la puissance. Par ces fantasmes, nous voulons rester au centre du monde. Oui, nous sommes des marginaux.  Le christianisme est marginal. Ce n’est plus lui qui dicte les lois mais il peut cependant être porteur de la Loi au sens biblique du terme. Les chrétiens ont à être des témoins dans notre société. Ce n’est pas la même chose. Nous devons faire notre deuil d’un monde qui s’effondre et je pense que nous prenons trop de temps à gérer le déclin de nos Églises. Je constate qu’en France les évêques commencent à prendre conscience de cela. Arrêtons de gérer le déclin et soyons libres de dire ce que nous croyons. Les gens sont intéressés par notre expérience de vie.

NDC – Vous affirmez que le christianisme est un principe de contradiction. Qu’est-ce à dire ?

J.-P. D. – Il faut faire un petit retour historique. Nous avons été dans un premier temps obnubilés par la pensée ou la stratégie de l’enfouissement qui consistait à enlever tous les signes visibles au fur et à mesure que la société se déchristianisait. Les chrétiens se sont fondus dans la sécularisation. Ils l’ont fait, je crois, avec beaucoup de générosité mais aussi avec de la naïveté. La société a besoin de signes et les chrétiens peuvent en proposer. Il faut éviter une autre voie qui est celle de la fuite,  disant que tout ce qui est dans le monde est mauvais. Nous pouvons alors nous enfermer dans une citadelle en disant que nous avons toute la vérité. Cette logique m’apparaît folle et illusoire et elle a toutes les chances de transformer l’Église en une secte. En bout de ligne le marché s’accommodera bien d’une petite Église de purs qui vit enfermée dans ses certitudes comme le font les Amish. Il faut sortir de cette double illusion qui est celle de la fuite et celle de l’enfouissement. J’essaie de trouver une troisième voie qui serait un chemin de crête. Un chemin qui soit à hauteur d’homme et qui réponde aux questions posées par notre monde. Les gens ne cessent de nous poser ces questions sur le sens de la vie, sur le sens de l’amour.

Nous devons proposer un christianisme qui soit contestataire. Il faut être capable de dire que le marché est quelque chose de bon mais il n’y a pas que cela dans la vie. D’autre part, nous ne pouvons pas  proposer un discours uniquement fondé sur la peur. Nous n’allons intéresser que ceux qui craignent la fin du monde. Le christianisme doit interpeller c’est à partir des questions que nous posons que nous allons intéresser nos contemporains. Il y a tellement de gens qui se posent des questions sur le bonheur alors que la société ne peut rien pour eux. Il faut pouvoir leur répondre, sinon nous porterons une lourde responsabilité.

NDC – Cela ne suppose-il pas de mieux connaître les valeurs évangéliques ?

J.-P. D. – Il faut en effet en retrouver le sens profond, de même que le sens des sacrements. Je consacre dans mon livre un développement concernant l’Eucharistie et la messe du dimanche. Je pense que l’Église, en défendant un moment de liberté et de gratuité,  envoie un message très fort à la société. L’Eucharistie est révolutionnaire parce qu’elle montre l’importance du don total. Elle pose de manière aiguë le don que Jésus fait de lui-même. L’Eucharistie nous ouvre à la nécessité de nous donner à cette société. Nous ne devons pas nous laisser enfermer par le ritualisme. Le rituel de la messe ne nous enferme pas. Il nous ouvre aux préoccupations de notre temps. Il faut proposer l’Évangile en dehors de nos opinions idéologiques. Nous sommes toujours tentés d’utiliser l’Évangile à des fins personnelles. Les valeurs évangéliques ne nous appartiennent pas. Ce sont des valeurs qui nous portent. Il faut les proposer à la société comme des valeurs actuelles.

NDC – Vous êtes marié, journaliste et père de quatre enfants. Quelle est votre espérance ?

J.-P. D – Je me souviens d’une parole du romancier Georges Bernanos. Il a dit que le péché le plus grave est le péché contre l’espérance. Depuis le Vendredi saint, la question de l’espérance est difficile mais elle est la substance même du christianisme. Nous vivons à une époque très favorable. Je suis optimiste. Nous nous sommes débarrassés de nos nostalgies. Nous sommes en train de nous défaire de nos ruines. Nous avons l’avenir du christianisme dans nos mains car nous portons des valeurs faibles qui sont dans les faits des valeurs extrêmement puissantes parce qu’elles sont faibles dans notre société.


Pourquoi le christianisme fait scandale 

Jean-Pierre Denis affirme dans son livre que seul le christianisme peut sauver le réel. Le directeur de la rédaction du magazine La Vie montre que le christianisme est au service de la libération de l’homme.

Éditions du Seuil, 2010, 341 pages. On peut consulter le site web du magazine La Vie :  www.lavie.fr