La confession d'un cardinal

Le Gendre OlivierOlivier Le Gendre avait déjà publié plusieurs livres avant qu’il ne reçoive, comme il le raconte, une invitation à faire une longue entrevue avec un cardinal du nom de X puisqu’il ne veut pas révéler son identité. Ce travail a été publié dans un livre qui a pour titre Confession d’un cardinal. Ce livre a d’abord été accueilli avec tiédeur mais il a pris depuis un rythme de croisière de sorte que plus de 15 000 copies ont été vendues. Les propos de ce cardinal anonyme nous amènent à voir le point de vue d’un homme d’Église aujourd’hui retraité. Ce cardinal a été un collaborateur de Jean-Paul II mais il n’a pas pu élire le pape Benoît XVI puisqu’il venait tout juste de dépasser 80 ans. Ce livre nous parle de la crise qui secoue l’Église d’un point de vue qui est nouveau et dont il faut tenir compte. Nous avons rencontré Olivier Le Gendre à Paris au moment où il écrivait le deuxième tome des confessions de ce cardinal dont tout le monde voudrait connaître l’identité.

NDC − Il est difficile de croire qu’il y a derrière la personne de ce cardinal anonyme un homme qui a occupé de hautes fonctions dans l’Église.

Olivier Le Gendre − Je comprends vos réticencesLe livre n’a pas connu beaucoup de succès lors de sa sortie. Le temps a fait son œuvre et je puis dire que sa publicité s’est faite par le bouche à oreille. Tout le monde me pose des questions à propos de l’identité de ce cardinal. Je ne réponds pas aux questions qui tournent autour de son identité. Plusieurs hypothèses ont été avancées. Il y en a qui m’ont dit qu’il s’agissait de plusieurs cardinaux. Je n’ai jamais donné de réponse à cette question.

Cette aventure avec ce cardinal a débuté lorsqu’il m’a contacté en me disant qu’il était intéressé à travailler avec moi parce que j’étais un écrivain laïc qui s’intéressait à la vie spirituelle.

NDC – Qu’est-ce qui a amené ce cardinal à porter un jugement sévère sur la vie de l’Église ?

O. L. – Je ne crois pas que son jugement soit si sévère. On peut cependant dire qu’il revêt une forme de sévérité dans la mesure où jusqu’à présent on avait l’habitude de penser que les cardinaux ne devaient parler qu’en utilisant la langue de bois. J’ai hésité à faire ce livre avec lui parce que je craignais qu’il me parle avec cette langue de bois qui caractérise tant les autorités de l’Église. J’ai lu l’an dernier les mémoires d’un grand cardinal français, le cardinal Etchegaray. Il ne dit pas grand-chose. Le cardinal avec lequel j’ai échangé pense qu’il faut dire la vérité car c’est la vérité qui fait progresser. Nous démobilisons les gens en leur cachant la vérité. Les gens de mon pays ont tellement entendu de la part de leurs évêques et de leurs cardinaux des discours en langue de bois qu’ils n’y attachent plus d’importance. Les gens écoutent lorsqu’on dit la vérité.

Ce cardinal a pris la décision de parler parce qu’il s’est rendu compte qu’il y avait un problème d’adaptation dans le fonctionnement de l’Église. Il m’a dit qu’il désirait que l’on revienne aux fondements du christianisme. Il a pris une retraite active en s’engageant auprès des pauvres dans un pays du sud-est asiatique. Pour lui, l’Église doit incarner l’Évangile en exprimant auprès des hommes et des femmes la tendresse de Dieu.

NDC – Est-ce que ce livre a provoqué des réactions ?

O. L. – J’ai reçu plus de 1500 lettres de catholiques et de chrétiens de tous les âges. Il y a même un cardinal qui m’a fait savoir que j’aurais dû faire l’entrevue avec lui car il aurait eu encore plus de choses à me raconter. Une chose importante ressort dans les commentaires. La hiérarchie dans l’Église n’est pas heureuse. Elle vit dans une situation où elle est obligée de réagir à des problèmes qui la détournent de sa vocation. Les évêques manquent de prêtres dans leurs diocèses. Ils doivent remplir les cases vides laissées par ceux qui sont morts ou qui ont pris leur retraite. Je sais par ailleurs qu’on a du mal à se parler dans les conférences épiscopales. Il y a beaucoup de laïcs qui sont tristes alors que d’autres sont en colère. J’ai rencontré des laïcs heureux parce qu’ils ont trouvé des communautés vivantes. C’est la condition essentielle pour être un catholique heureux.

NDC – Il parle beaucoup de l’état de crise que traverse le catholicisme. Pourquoi ?

O. L. – Cet homme, comme je l’ai dit, n’utilise pas la langue de bois. Il accepte de voir la réalité telle qu’elle est ou telle qu’il la voit. Il n’essaie pas de la masquer. Il dit très nettement qu’il y a de grandes réalisations dont nous pouvons être fiers mais en même temps nous devons reconnaître que la situation s’est dégradée depuis le 15e siècle. Il montre dans le livre que l’Église n’a pas su réagir assez tôt face aux défis que lançait la société. Il remarque qu’une crise survient lorsque nous la nions en  pensant  que la situation va se stabiliser en revenant aux pratiques qui ont connu du succès dans le passé. Une autre manière d’affronter la crise consiste à reconnaître que la société a changé. L’Église peut alors se faire présente d’une autre manière dans la fidélité à l’Évangile. Ce cardinal analyse cette crise assez durement. Par exemple il fait état dans un passage du livre d’une discussion qu’il a eue avec le pape Jean-Paul II après les actes de barbarie qui se sont déroulés au Rwanda, un pays catholique, en 1994. Qu’est-ce que cela veut dire qu’un pays évangélisé puisse commettre de tels actes de barbarie ?

NDC – Il parle à propos de la place qu’occupe la peur dans l’Église. Qu’en est-il ?

O. L. – Il m’a donné un exemple qui m’a aussi été rapporté de la part d’une autre source. Je vous raconte l’anecdote. Il m’a révélé qu’il a senti en 2005 que ses frères cardinaux se sont fait atteindre par la peur au moment des obsèques du pape Jean-Paul II. Ils se sont posé cette question : qui aura les épaules assez larges pour succéder à un tel pape et relever un si grand défi ? Ils sont entrés au conclave en portant cette peur. J’ai appris que des journalistes chrétiens présents au Vatican avaient ressenti le même sentiment mais qu’ils n’en avaient pas parlé. Il y avait donc en 2005 des gens qui partageaient ce sentiment mais on n’en a pas entendu parler. Je trouve intéressant ce qui s’est passé. C’est dire que les rapports de l’Église avec la presse catholique sont compliqués.

NDC – Pour ce cardinal, la crise est loin d’être terminée. Pourquoi ?

O. L. – Nous sommes en crise mais nous n’avons pas encore atteint le fonds de la crise. Il nous faudra nous y rendre pour avoir l’audace de prendre des décisions que nous pourrions prendre dès maintenant dans plusieurs dossiers. Le jour où ces décisions seront prises il nous apparaîtra que nous avons trop attendu. On se dira même pourquoi on a tant tardé.

Je vous cite des chiffres qui s’appliquent à la France. Il y aura dans 10 ans 10 000 prêtres actifs alors qu’ils sont présentement aux alentours de 20 000. L’organisation de l’Église ne pourra plus fonctionner telle qu’on la voit maintenant. La structure pyramidale ne fonctionne déjà plus. Il faudra bien inventer un autre système sinon on ne pourra plus dire que l’Eucharistie est fondamentale pour une communauté s’il n’y a plus de prêtres pour la célébrer.

Il est certain qu’il est difficile de prendre des décisions lorsqu’on a à gouverner un milliard 100 millions de catholiques. Ces gens proviennent de cultures si différentes. Ce type de gouvernement est d’une extrême complexité. La centralisation du gouvernement de l’Église est un avantage mais aussi un gros inconvénient. L’Église ne peut pas s’adresser aux situations particulières parce tout est décidé à partir de Rome. Certes, l’Église doit être prudente mais en revanche elle devra être audacieuse en certaines occasions. Les affaires de pédophilie provoquent des changements dans le gouvernement de l’Église. Ce genre de problème était tenu au secret. L’Église accusait les médias de révéler ces scandales. Aujourd’hui c’est le pape lui-même qui dit que les médias ne sont pas en faute. C’est nous qui sommes en faute.Il faut que nous nous réformions de l’intérieur.

NDC – Ce cardinal vous a dit que l’Église ne parvient plus à être le lieu visible et palpable de l’amour de Dieu. Il s’agit pourtant de la mission de l’Église !

O. L. – Oui, en effet, ces propos sont difficiles à entendre. Son expérience rejoint sur ce point la mienne. Nous avons beaucoup partagé sur ce point. L’Église, sur le plan médiatique, est vue comme une donneuse de leçon. Cependant ce n’est pas cette expérience que nous vivons au niveau des communautés locales. Il y a un décalage entre l’image des communautés paroissiales et celle du haut gouvernement de l’Église. Nous devrons résoudre ce problème car le tissu chrétien au niveau local n’a jamais été aussi riche alors que la hiérarchie est contestée.

NDC – Le cardinal porte à la fin du livre des observations sur le travail du pape Benoît XVI en disant qu’il allait changer. Est-ce votre opinion ?

O. L. – Je pense que le cardinal a raison. Je ne peux pas être d’accord avec toutes les décisions du pape Benoît XVI mais je crois que depuis trois ans ce pape a été remarquable sur plusieurs points. Il a affronté le scandale lié au fondateur des Légionnaires du Christ. Tout le monde savait que des sommes d’argent étaient données à certains membres de la curie. Les problèmes liés à la sexualité du fondateur étaient connus mais le pape Jean-Paul II n’a jamais voulu les traiter. Ce pape est en train d’éteindre des incendies allumés durant le règne du pape précédent. Benoît XVI a moins de charisme que Jean-Paul II mais finalement je pense que son élection n’est pas si mauvaise. En revanche je suis d’accord avec le cardinal lorsqu’il dit que les cardinaux n’auraient pas dû choisir un théologien comme pape. Benoît XVI n’a peut-être pas la forme d’esprit pour analyser la sociologie et l’histoire de l’Église. Il a plutôt tendance à parler de la vérité. Certes la vérité existe mais il faut pouvoir la présenter d’une autre manière au monde.

Benoît XVI parle de la dictature du relativisme. Ce diagnostic est sans doute vrai mais ce n’est pas comme cela qu’on parle à une société. On ne peut pas passer notre temps à l’accuser. Tôt ou tard, elle se détournera de nous. Benoît XVI n’est pas très habile pédagogiquement. D’un autre côté il est cet homme juste et modeste qui remet de l’ordre là où il y avait des scandales.

NDC – Le cardinal parle dans le livre du principe de Pou. Qu’en est-il ?

O. L. – L’histoire de Pou est émouvante pour moi. Pou est un homme malade atteint du sida. Le cardinal m’a amené à son chevet et nous avons passé trois heures auprès de lui sans parler puisque nous ne parlions pas sa langue. En sortant, le cardinal m’a posé cette question : «Pourquoi pensez-vous que je vous ai amené auprès de cet homme mourant ?» Je répondis bêtement ceci : «Vous vouliez me mettre en contact avec la misère humaine.» Il reprit la conversation en me disant que je me trompais. Il voulait plutôt montrer à Pou, lui un pauvre homme, que des occidentaux, des riches s’intéressaient à lui. Cette présence lui redonnait de la dignité, une dignité qu’il croyait avoir perdu car c’est ce que sa religion lui enseignait. Le principe de Pou peut s’énoncer ainsi : il s’agit de la présence efficace de l’amour de Dieu relayé par les chrétiens auprès de ceux et celles qui en ont besoin. Le principe de Pou s’oppose au principe de Constantin qui pense l’Église à travers des chiffres et par son organisation. Nous avons hérité cela de l’Empire romain pour qui tout devait être bien organisé. Pou est l’image de tous ces hommes qui ont besoin de ressentir la tendresse de Dieu.

NDC – Vous affirmez à quelques reprises que des changements surviendront. Quels types de changements ?

G. G. – Nous savons depuis les années 1970 que notre mode de consommation doit changer. Nous étions trop peu renseignés sur les problèmes écologiques et énergétiques pour le faire. Deux grands enjeux se posent maintenant devant nous. Le premier concerne la consommation de pétrole sur la planète. Il y a encore beaucoup de pétrole. Les réserves sont estimées à environ cent ans. D’autre part nous ne pourrons pas extraire une quantité infinie de pétrole chaque jour. Nous extrayons présentement 90 millions de barils par jour. On sait que techniquement nous ne pourrons pas dépasser 100 millions de barils par jour. Pourquoi ? La réponse est simple. Les compagnies pétrolières ont gagné beaucoup d’argent au cours des 30 dernières années. Elles ont pendant cette période sous-investi dans les infrastructures parce qu’elles ont distribué les profits aux actionnaires. Nous faisons maintenant face à un plafond. La consommation continue à augmenter et elle devrait dépasser les 100 millions de barils dans cinq ans. Le prix va exploser parce que certains pays seront prêts à payer le prix. Il faut alors imaginer que les prix des produits que nous consommons vont augmenter car les coûts liés au transport des marchandises deviendront très élevés.


Est-ce que cette crise arrivera dans cinq ans ou dix ans ? Nous ne le savons pas. Si c’est dans cinq ans, c’est comme si c’était demain.

Le livre Confession d’un cardinal amène habituellement les lecteurs à regarder l’Église d’un autre œil. Plusieurs se disent que ce cardinal audacieux dit des choses qu’un peu tout le monde pense. Il y a dans l’Église des réformes qui s’imposent. Quand viendront-elles ?

Olivier Le Gendre, Confession d’un cardinal, Éditions JC Lattès, 413 pages.