Jean Monbourquette : à la recherche de sa mission

Monbourquette JeanCet article a paru dans le numéro de novembre 2000 de la revue Notre-Dame du Cap

À la recherche de sa mission

par Jean Monbourquette 

Cet article a paru dans le numéro de novembre 2000 de la revue Notre-Dame du Cap

NDC - Comment cela se fait-il que vous ayez écrit un livre sur la mission personnelle?

J. M. - J'ai eu un jour une conversation avec une psychologue qui travaille dans un hôpital. Elle me disait que les personnes qui venaient la consulter étaient les infirmières et les autres professionnels qui travaillent dans cet hôpital. Plusieurs de ces personnes ne savaient pas où elles allaient dans la vie. Quelques unes d'entre elles souffraient d'épuisement alors que d'autres ne trouvaient pas de sens à leur vie. C'est à partir de cette conversation que j'ai commencé à réfléchir sur le sens de cette crise que traverse beaucoup de personnes. Il faut savoir qu'une personne qui ne trouve pas sa mission ne peut pas donner de sens à sa vie. La mission personnelle consiste à trouver sa place dans l'univers et à se sentir utile.

NDC - Pourquoi avez-vous tenu à utiliser le mot mission?

J. M. - J'aurais pu utiliser trois mots: vision, mission et vocation. Le mot vocation a ici une couleur très religieuse. Il se peut cependant que l'édition française du livre utilise le mot vocation car ce mot a une connotation moins lourde en France . J'ai utilisé le mot mission en lien avec la littérature américaine qui parle beaucoup de la mission des compagnies, de la mission des groupes et des personnes. C'est ainsi que je peux dire que la mission personnelle est une inclination du coeur pour un genre d'activités qui compte pour la communauté. L'aspect de l'inclination, de l'enthousiasme et de la passion est très important pour la personne. Il faut que notre mission soit reconnue dans la communauté. Il s'agit d'un charisme personnel.

NDC - Est-ce que la mission d'une personne peut être en lien avec le travail qu'elle exerce?

J. M. - Il y a une différence entre un travail, un métier, une profession et la mission. L'idéal serait que le travail, le métier et la profession aillent dans le sens de la mission. C'est alors le parfait bonheur parce qu'on a pas l'impression de travailler. La personne se réalise vraiment. Je peux prendre l'exemple de la profession médicale. J'ai connu des médecins qui devaient faire de la médecine pour plaire aux parents. Ils ont exercé cette profession pour des raisons extérieures à eux-mêmes. Un médecin qui n'est pas dans sa mission va s'en ressentir. Il va vivre avec un malaise constant s'il choisit cette profession uniquement pour faire de l'argent ou pour avoir un statut social.

NDC - Vous affirmez que la connaissance de soi est le facteur principal qui contribue à la découverte de la mission personnelle. En quoi cela est-il nécessaire?

J. M. - La connaissance de soi est absolument nécessaire. Nous devons découvrir nos rêves et notre propension à faire telle ou telle chose. Cette découverte peut être longue et laborieuse comme peut aussi être courte et facile. Mozart a découvert sa mission rapidement vu que son talent était énorme. Il a connu son chemin dès l'enfance. Je pense qu'il y a des personnes qui ne trouvent pas leur mission. Elles font un travail et elles tolèrent cette situation. Elles pensent à prendre leur retraite. Dans le fond, elles s'occupent. Ces individus jouent au golf ou ils font de la peinture. Ils ne se connaissent pas réellement. Ils n'ont pas découvert leur mission.

NDC - Comment peut-on découvrir sa mission?

J. M. - Jospeph Campbell a écrit qu'il s'agit de «suivre sa ligne de bonheur». Je pense que la personne doit s'engager dans sa ligne d'enthousiasme et de passion. Elle va réussir quelque chose parce qu'elle est passionnée par son travail même si celui-ci peut être fatigant à l'occasion.

Je connais des personnes qui ont travaillé une bonne partie de leur vie tout en ne réalisant pas leur mission. Je peux vous raconter l'histoire d'un réalisateur de télévision qui faisait un bon travail mais, arrivé à l'âge de quarante ans s'est dit: «Je ne ferai pas cela toute ma vie.» Cet homme avait une passion pour la restauration et pour l'accueil. Il a fondé une petite entreprise familiale et je peux vous dire que ses affaires réussissent très bien. Son commerce a pris de l'expansion et les membres de sa famille travaillent avec lui et il est très content d'avoir fait ce choix. C'est à quarante ans qu'il a choisi sa mission. C'était pourtant un bon réalisateur mais il ne vivait pas sa mission.

NDC - Vous racontez que vous avez dû faire un choix de mission vers l'âge de quarante ans. Comment cela s'est-il passé?

J. M. - J'avais une passion. Je lisais des livres de psychologie. Je suivais aussi des cours. C'est à l'âge de 42 ans que je me suis décidé à demander à aller étudier en psychologie. Je pensais que la psychologie allait m'aider à compléter mon sacerdoce. Je me souviens que durant mon adolescence j'avais écris mon rêve. Je voulais devenir un médecin des âmes. Je ne savais pas ce que cela voulait dire. Je pense aujourd'hui que je rêvais déjà de pouvoir m'occuper de la psychologie et de la spiritualité des personnes. J'ai découvert à 42 ans que je pouvais faire le lien entre la psychologie et la spiritualité.

Cette démarche de changement a été difficile à réaliser et j'ai dû persévérer. Les autorités de la communauté ne semblaient pas vouloir approuver mon choix. Elles se disaient: «Que veut-il faire? Va-t-il sortir de communauté? Pour qui se prend-il! Il veut aller étudier à San Francisco. Cela va coûter trop cher.» Mon curé était en faveur de mon choix et il m'a dit: «C'est là que tu dois aller.» J'ai franchi les obstacles qui s'accumulaient sur mon chemin jusqu'à ce que je devienne psychologue.

NDC -Je pense à des situations qui ont été vécues par des personnes publiques. Mère Teresa et Jean Vanier ont connu de grands changements dans leur vie. Quelque chose de nouveau est arrivé dans leur vie et ces personnes ont découvert leur mission...

J. M. - Mère Teresa était membre d'une communauté enseignante. Elle demandé à ses supérieures pendant une période de sept ans d'aller s'occuper des moribonds à Calcutta. On lui refusait de faire ce choix. Son directeur spirituel lui a un jour permis de sortir de communauté pour en fonder une autre et cette nouvelle congrégation a pris un essor incroyable. Son projet la tiraillait de l'intérieur. Elle travaillait dans une communauté enseignante mais elle n'aimait pas cela.

D'autres personnes peuvent nous lancer des appels. L'univers nous donne des signaux. Il se peut que ces appels correspondent à ce qui se passe à l'intérieur de nous. Souvent des personnes traversent un grand deuil et c'est à ce moment qu'elles découvrent leur mission. J'ai connu une femme qui avait été violentée. Elle a fondé une maison d'accueil pour femmes battues après s'être guérie. Elle a une immense compassion pour les femmes qui ont été les victimes de violence.

 NDC - Vous semblez dire que vivre un deuil est un élément essentiel à la découverte de sa mission. Pourquoi?

J. M. - Oui le deuil est essentiel sinon la personne n'a pas d'avenir. La mission réside dans le futur. La personne qui vit un deuil très pénible reste attaché au passé. Il faut être ouvert au futur. Nous devons faire le nettoyage des deuils et des blessures. C'est pour cela que je parle du deuil et du pardon afin que la personne puisse s'ouvrir à de nouvelles perspectives sinon elle va rester bloquer et rouler dans les mêmes sentiments.

NDC - Iriez jusqu'à dire que l'on peut trouver sa mission presque à n'importe quel âge?

J. M. - Je connais des retraités qui découvrent une vieille passion qu'ils avaient perdue. Il y a durant l'adolescence des moments de grâce. Les jeunes ont des visions de ce qu'ils veulent être. Plusieurs perdent ces intuitions à causes des obligations de la survie. Ils doivent gagner un salaire et elles sont rares les personnes qui gagnent leur salaire tout en accomplissant leur mission. Souvent les gens vont exercer un hobby important à côté de leur travail pour se soulager de la pression qu'elles subissent. Cependant, nos rêves de jeunesse ne vieillissent pas. Ils nous poursuivent.

NDC -Vous parlez dans votre livre du phénomène du décrochage scolaire chez les jeunes. Est-ce que cela est lié à la recherche de la mission?

J. M. - J'ai donné une conférence à des parents sur la mission. Un jeune m'a dit: «Je ne savais pas que j'avais une mission à accomplir dans la vie. Je ne savais pas que j'avais une place. Je ne savais pas que je pouvais trouver une place où je pourrais m'épanouir.» La plupart des gens perdent le sens de leur mission. Le sens de la mission est rattaché à l'univers. Il est très motivant pour une personne de trouver une place dans l'univers si cela va dans la ligne de sa passion.

J'ai donné une session et une femme de 23 ans y assistait. C'était une jeune secrétaire administrative qui faisait un burn out. C'est en faisant une recherche sur sa mission qu'elle a découvert qu'elle aimait faire rire, qu'elle avait un caractère de bouffon. Elle a été engagée dans une institution où elle peut justement utiliser ce talent. On lui a donné carte blanche. Elle est très créatrice et elle est heureuse de travailler.

NDC - Comment un jeune peut-il en arriver à trouver sa mission si la société bouche les issus?

J. M. - Il faut d'abord que le jeune ait confiance en soi et qu'il ait bâti une estime de soi pour accepter sa mission. C'est un prérequis indispensable. Il n'aura pas confiance en lui-même s'il a été blessé, s'il n'a pas eu d'encouragements, s'il est démotivé. La clé de la mission résulte de tout l'environnement du jeune. Il y a des jeunes dyslexiques qui ont de la difficulté à apprendre à lire. Ils ne peuvent pas faire une image avec un mot. Plusieurs de ces jeunes risquent de devenir délinquants parce qu'ils développent une colère vu qu'ils ne réussissent pas. Ils font des coups pour se faire remarquer. Tout cela est lié à l'estime de soi.

NDC - Est-ce qu'il y a un lien entre la spiritualité et la mission?

J. M. - Je dis que c'est Dieu qui donne la mission. C'est Dieu qui habite l'âme. Quand tu te connais tu retrouves l'appel de la mission qui est en toi. C'est le fruit du Créateur. Il nous appelle à cocréer le monde. Il nous appelle à participer à sa création. Saint Paul parle des charismes. Ceux-ci nous incitent à faire des choses pour le service de la communauté.