La lecture de la Bible peut nous guérir

Wolf Marc AlainLa Bible est l'un des livres les plus lus et les plus traduits dans le monde. «Elle figure au coeur du drame humain. La lire est en soi thérapeutique», affirme le Dr Marc-Alain Wolf, médecin psychiatre montréalais. Également docteur en philosophie, ce clinicien et chercheur s'intéresse aux liens entre mystique et psychiatrie, aux phénomènes religieux et à leur interprétation psychologique. Il vient de publier Quand Dieu parlait aux hommes (Triptyque, Montréal).

Pour Marc-Alain Wolf, psychiatre, la Bible ne doit pas être considérée comme un instrument de dévotion, mais comme un témoin que 
l'individu reçoit de ses parents et qu'il va transmettre à ses enfants.

 

NDC - Des millions de croyants considèrent toujours la Bible comme un texte fondateur. Pourquoi, selon vous?

Dr Marc-Alain Wolf : Le croyant par définition croit en Dieu et à son texte révélé, la Bible. Ce n'est pas la lecture de la Bible qui, par sa seule vertu, rend son lecteur croyant. C'est au contraire la foi préalable du sujet qui va consacrer le Livre. Cette foi, selon notre tradition judéo-chrétienne, est née il y a plus de trois mille ans et s'est transmise de génération en génération. Je suis sensible à cette idée de transmission et de fidé lité qui s'étend sur des millénaires et qui résiste aux modes, aux séductions de la modernité et tout simplement à l'usure du temps. La Bible ne doit pas être considérée comme un instrument de dévotion, mais comme un témoin (au sens des courses de relais) que l'individu reçoit de ses parents et qu'il va transmettre à ses enfants. La Bible crée un lien entre les générations.

C'est le Livre par excellence parce qu'il a été lu par nos très anciens aïeux et qu'il sera lu par nos descendants très éloignés. Cette chaîne crée un lignage symbolique puissant qui défie la mort, unit les morts aux vivants et, à travers eux, à ceux qui nous succéderont. Qu'importe notre croyance individuelle, nous sommes portés par une croyance ou une spiritualité collective qui est à l'origine de notre civilisation et de notre culture. La Bible est le principal support de ce lien qui réunit des millions d'individus dans le temps et dans l'espace. C'est dans ce sens que la Bible est un texte fondateur.

NDC - Mais qui cette «écriture inspirée» inspire-t-elle encore?

Dr M.-A. Wolf : Il y a effectivement, dans nos pays, une désaffection pour la Bible. On ne l'enseigne plus à l'école, on lui préfère des «classiques» qui sont tellement plus jeunes qu'elle. On lui impute des fautes dont elle n'est pas responsable, comme les abus des églises contre les individus, les violences entre communautés, le dogmatisme. Mais c'est une désaffection temporaire et relative. Le Livre reste une source d'inspiration au moins intellectuelle pour tous ceux qui écri vent, pensent et agissent en son nom. Source d'inspiration aussi pour ses détracteurs, les fondamentalistes laï ques ou athées. La Bible nous habite parfois à notre insu. Elle est tellement imbriquée dans nos images mentales, nos façons de penser et de percevoir la réalité que c'est un livre que nous avons souvent «déjà lu» avant même de l'ouvrir pour la première fois. Même nos grands spectacles hollywoodiens nous y ramènent tranquillement (Le Prince d'Égypte, les Dix commandements etc.»

NDC - Peut-on voir la Bible comme le «roman familial» de l'humanité moderne?

Dr M.-A. Wolf - Oui, elle est au départ un récit familial (Genèse et Exode). Ce récit offre une version littéraire puis religieuse des débuts de l'aventure humaine. La Bible nous parle de notre origine. Elle nous offre des modèles d'identification, mais aussi un support pour projeter sur elle nos questions, nos doutes, nos certitudes du moment. Il y a un échange permanent entre le Livre et son lec teur. Nous portons encore tous, ou presque, des noms bibliques même si nous ignorons parfois les détails de la biographie des personnages. Les conflits familiaux relatés dans le Livre n'ont rien perdu de leur actualité.

«La Bible nous habite parfois à notre insu. Elle est tellement imbriquée dans nos images mentales, nos façons de penser et de percevoir la réalité que c'est un livre que nous avons souvent «déjà lu» avant même de l'ouvrir pour la première fois.

NDC - La Bible n'apparaît-elle pas comme «un livre de fureur et de sang», selon l'expression du philosophe Lévinas?

Dr M.-A. Wolf -  C'est qu'elle met en scène toutes les passions humaines, surtout la violence entre frères. Mais on voit aussi le parent qui préfère un de ses enfants, les problèmes d'héri tage, de rivalité et autres. Oui, l'injustice règne, mais aussi la ré conciliation. Ésaü, par exemple, trompé par Jacob, finira par pardonner et embras ser son frère. L'éducation mo derne a pris soin d'enlever tous les monstres, d'aseptiser la réalité. Or, les grands mythes comportent toujours une part de violence liée aux passions humai nes. Ce faisant, ils permettent aussi d'intérioriser le conflit, de le métabo liser et, finalement, de l'assumer ou de le dépasser.

NDC - En quoi lire la Bible est-il thérapeutique?

Dr M.-A. Wolf -  On peut littéralement parler de «bibliothérapie». Sa lecture peut en effet aider les gens souffrants en ce qu'elle ouvre à des interprétations, car la Bible n'est pas un livre fermé. Chercher un sens nouveau, donner un éclairage neuf constitue en soi un exercice thérapeutique. Quand on fait cet exercice à plusieurs, on est dans le partage, on parle de soi avec d'autres. Et puis, lire le même passage à 20, 40 ou 60 ans confère à chaque fois au texte une coloration autre. C'est sans doute le génie et le privilège des grands classiques que de se métamorphoser len tement au fil du temps, de s'adapter au temps présent, à l'actualité, mais aussi à l'âge de leurs lecteurs.

NDC - Quel est le personnage masculin de la Bible qui vous apparaît le plus moderne?

Dr M.-A. Wolf -  Ils sont tous moder nes au sens de pouvoir être mis au goût du jour. Abraham, le premier interlocuteur de Dieu : homme de rup ture, avec les divinités de son époque, mais aussi de fidélité, avec son père, avec Dieu. C'est un homme qui doute, qui ose affronter Dieu sur Sodome et Gomorrhe et qui, à d'au tres moments, paraît lui obéir aveu glé ment, comme lors du sacrifice d'Isaac. Un personnage complexe en somme. Isaac ensuite, la victime. Sur lui repose la première transmission du monothéisme. Traumatisme du Sacri fice qui le laissera sans voix. Person nage effacé qui sera victime de mani pulations par sa femme et son fils Jacob. Jacob justement, celui qui est prêt à tout pour obtenir ce qu'il convoite, la succession : il trompe son père et vole son frère. Mais il y a une morale au travail puisque toute sa vie sera une épreuve d'expiation. Il récol tera ce qu'il aura semé, sera lui aussi victime de manipulations par son beau-père. Il paie le prix de ses actes.

Il y a aussi Joseph, le fils préféré et le frère honni. C'est le jeune homme narcissique traversé par des fantasmes de toute puissance et sur qui le sort va d'abord s'acharner (agressé par ses frères, vendu à des marchands) avant de lui être favorable. Moïse enfin, l'homme à l'origine et à l'identité incer taine, coupable de meurtre, obli gé de s'exiler avant de rencontrer Dieu aux confins d'un désert. Le plus grand prophète d'Israël, mais aussi un homme sans descendance véritable, qui meurt sans avoir pu entrer dans le pays de la promesse. Nul ne sait où il est enterré. Destin énigmatique. Pour quoi tant de mystère?

NDC - Et le personnage féminin ?

Dr M.-A. Wolf - Les personnages féminins de la Genèse sont dans l'ombre, mais agissent indirectement. Les femmes sont réalistes comme Sara qui a du mal à croire aux promesses divines (enfanter dans la vieillesse). Elles manipulent, complotent comme Rebecca contre son mari, mais avec l'assentiment apparent de Dieu. Elles sont aussi en rivalité avec les autres épouses des patriarches, comme Sara avec Agar et surtout Rachel, avec les trois autres femmes de Jacob. Histoi res de séduction et de préférence. La polygamie crée des situations fami liales et psychologiques inédites, mais pas tellement différentes de notre modernité avec ses familles recomposées, ses enfants de plusieurs lits successifs, etc.

NDC - N'a-t-on pas reproché à la Bible d'être un ouvrage machiste?

Dr M.-A. Wolf - À première vue, les hommes y tiennent la première place, mais c'est souvent une prééminence symbolique. En ce début de 21e siècle, la rupture des liens familiaux me paraît être l'un des effets pervers du féminisme. Naturellement, la mère n'abandonnera pas son enfant, le père, si. Avoir jadis réussi à «fixer» les pères, à les sédentariser, à les amener à reconnaître et à assumer la paternité fut un grand progrès. L'une des façons de la mettre en évidence était précisément de donner aux pères la préséance symbolique. Quand on veut «fixer» quelqu'un, on lui dit: «Tu es le chef».

NDC - Pourtant la condition paternelle n'a plus guère la cote ces temps-ci au Québec...

Dr M.-A. Wolf -  C'est dommage. L'expression «agir en bon père de famille», par exemple, recelait une cer taine sagesse. La fonction si décriée de pourvoyeur, de protecteur, comportait sa part de noblesse, elle disait la fierté de l'homme qui travaillait pour les siens. On a détruit cela. Bien sûr, il y a eu des abus qu'il fallait corriger, mais avoir en grande partie vidé de son sens la fonction paternelle est une erreur.

Après avoir détruit la fonction de pourvoyeur, on a enlevé le nom du père. En Occident, un accord tacite multiséculaire s'était installé entre hommes et femmes: la mère donne la vie, le père donne le nom. Une sorte d'équilibre psychologique, en somme, qui a été brisé. La transmission du nom est désormais partiellement retirée au père. Qu'est-ce qui lui reste au fond? Si je suis si mauvais dans tout, autant suivre ma pente naturelle et reprendre ma liberté. L'homme ne veut plus se lier. Quelques féministes critiques, dont Élisabeth Badinter, commencent d'ailleurs à constater les effets de cette réalité.

NDC - N'associe-t-on pas la religion à la violence ces temps-ci?

Dr M.-A. Wolf - Il ne faut pas confondre religion et idéologie religieuse. Le problème n'est pas tant ceux qui lisent la Bible que ceux qui l'utilisent pour en faire n'importe quoi. La lecture biblique peut être une école de modération et la lire intégralement ne conduit pas forcément à la violence. Voyez le Livre de Job, un ouvrage relié à la souffrance. Job perd tout, sa santé, sa famille, ses richesses, mais il se rebelle et s'en prend  à Dieu. Il revendique son statut de juste et ne se laisse pas aller à la culpabilité ou au dénigrement de soi. Quand fond sur nous le malheur, notre être peut s'effondrer, c'est la réaction dépressive. Il peut au contraire s'affirmer, revendiquer sa dignité.

NDC - Les conflits entre frères illustrés dans la Bible ne peuvent-ils pas être extrapolés à la guerre des trois grandes religions monothéistes?

Dr M.-A. Wolf - Là est l'énigme. Trois religions se réclament du même héritage narratif et se sont dans l'histoire violemment affrontées. Passions humaines et non bibliques. La Bible est un livre qui montre la violence, qui la met en scène mais qui n'en fait pas la promotion. Elle donne à voir et à réfléchir. Les religions du Livre sont aussi des écoles de sagesse et d'ouverture à autrui et pas seulement des lieux d'affirmation de soi.

Il n'en reste pas moins que se pose pour chacune la question de la légitimité de l'autre. Dans un monde qui devient de plus en plus laïque, désenchanté, n'est-il pas temps que les croyants des trois grandes religions monothéistes se rassemblent autour d'une fidélité commune? Le chrétien, le juif, le musulman en prière ne devraient-ils pas se sentir plus proches l'un de l'autre que de leurs «coreligionnaires» laïcisés? Je ne milite pas tant pour une communauté des croyants que pour une solidarité entre lecteurs de la Bible, pour une curiosité commune. Nos textes ne sont pas toujours identiques, nos traditions d'interprétation varient mais il y a de toute évidence une source littéraire et narrative commune. Nous sommes bien, cultu rellement, les enfants d'une source commune.