Le catholicisme face à l'éclatement

 

Peelman AchielNous vivons dans une société caractérisée par l’éclatement. Les changements sociaux et technologiques sont de plus en plus rapides.  Les flots migratoires en provenance du Sud amènent ici des personnes qui viennent d’autres cultures. Elles appartiennent à d’autres religions. Les gens semblent perdre leurs repères. Pourtant, nous devons vivre ensemble malgré cet éclatement. Le père Achiel Peelman o.m.i. enseigne à l’Université Saint-Paul à Ottawa. Il réfléchit depuis longtemps sur le rôle que peut jouer le christianisme dans ce monde éclaté. Il s’est intéressé en particulier à l’étude de la spiritualité des Amérindiens du Canada. En poursuivant sa réflexion, il a découvert que l’être humain possède une dimension spirituelle importante qui est nécessaire à, la vie dans le monde.

NDC – L’éclatement du monde vient frapper la vie de l’Église. Qu’est-ce que cela nous amène à réaliser?

Achiel Peelman – L’éclatement du monde s’est produit en même temps que l’éclatement d’un certain type de christianisme. La globalisation des communications nous permet aujourd’hui de rencontrer des gens qui viennent d’autres horizons et de  cultures différentes de la nôtre. Nous n’avons pas besoin de nous rendre en Inde pour faire ce type de rencontres. Nous vivons dans un monde multiculturel. Les travaux au Québec de la commission Bouchard-Taylor nous ont démontré cette réalité.

Cet éclatement a été vécu dans l’Église. Je pense au concile qui s’est déroulé dans les années 1960. Les évêques venaient en majorité des pays du Nord. Par la suite, l’Église est devenue très rapidement mondiale. Le christianisme a connu une grande expansion en dehors de l’Europe. Les gens de l’Afrique et de l’Amérique du sud ont accueilli l’Évangile et ils apportent maintenant à l’Église leurs expériences de vie. Nous ne pouvons plus retourner en arrière bien que nous devions garder des valeurs car on ne réinvente pas la religion chrétienne à tous les jours. Il faut poser une autre question : comment actualiser cette tradition que nous portons? Est-ce qu’il s’agit seulement d’une sorte d’héritage? Est-ce qu’il s’agit d’un souvenir historique comme on en parle maintenant à propos de l’Église du Québec?

NDC – Comment voyez-vous l’avenir?

A. P. – Je pense que l’inculturation est une chose importante. Un mouvement qui va dans les deux sens se produit  lorsqu’une personne ou un peuple accueille l’Évangile. La Bonne Nouvelle est présentée comme un chemin de vie à une personne ou à un peuple. Nous espérons que la parole de Jésus va transformer la vie. La dynamique ne se termine pas là. Les personnes qui accueillent nouvellement l’Évangile ont aussi quelque chose à apporter à l’Église universelle. Elles nous permettent de voir des choses que nous n’avons pas vues  auparavant.

Je donne l’exemple de l’éducation chrétienne qui dans la tradition occidentale était basée sur l’apprentissage du catéchisme. Nous avons appris ce qu’il fallait faire pour être chrétien. Les plus malins disent que nous avons surtout appris ce qu’il ne fallait pas faire… 

Nous sommes maintenant de plus en plus en contact avec des chrétiens qui viennent de cultures différentes de la nôtre. Nous constatons par exemple qu’ils sont davantage sensibles à la dimension contemplative et au mystère. Nous apprenons cela lorsque nous nous trouvons devant les traditions africaines, asiatiques et amérindiennes. C’est  ainsi qu’il faut constamment réinventer l’Église sans penser que la nouvelle Église va remplacer l’ancienne. Il faut savoir que l’Église a été confrontée à ce problème dès les premiers temps de sa vie. Il y a quatre évangiles. Ces évangiles sont le résultat de la vie de communautés chrétiennes différentes. L’inculturation n’a pas été inventée lors du concile Vatican II. Elle fait partie du christianisme comme religion missionnaire.

NDC – Vous parlez de mission inversée. Qu’est-ce que cela veut dire?

A. P. – Ce n’est pas moi qui ai inventé ce terme. Cela veut dire que nous avons souvent vu la mission comme un chemin à sens unique. Les missionnaires quittaient leur pays pour aller évangéliser ailleurs. C’est après que nous nous sommes posé cette question : qu’est-ce que les autres peuples nous apprennent? Comment peuvent-ils m’aider à approfondir ma connaissance de l’Évangile? C’est ce que ma présence auprès des Amérindiens m’a appris. L’Église est présente partout à travers le monde. Est-ce que des chrétiens de culture différente peuvent m’aider à vivre l’Évangile autrement? 

Je me suis rendu compte, toujours dans le même ordre d’idée, que l’avenir des communautés chrétiennes d’ici sera l’œuvre des gens qui prennent en charge leur communauté. Nous observons maintenant que des évêques d’ici vont chercher des prêtres dans d’autres pays pour pallier au manque de prêtres. Cela est une bonne chose. Mais je ne crois pas que ce soit la seule voie à adopter. Il faut vraiment encourager les gens à prendre en charge leur Église. 

NDC – Est-il encore possible d’annoncer l’Évangile dans notre monde qui semble devenir de plus en plus hermétique à la religion?

A. P. -  Oui! Je mentionne dans mon livre un article du théologien Karl Rahner qui peu après le concile disait dans une conférence que  l’homme chrétien de demain sera un mystique ou il ne sera plus. Pour ce théologien, l’avenir du christianisme est une question mystique. Pour Karl Rahner, un mystique est une personne qui a vraiment fait l’expérience de Dieu. Il disait qu’on ne pouvait plus couler la spiritualité dans des formes uniques et officielles. Il faut donner de la chance à la créativité religieuse afin de permettre aux gens de faire l’expérience du Dieu de Jésus Christ. Les jeunes quittent souvent l’Église pour chercher dans d’autres traditions parce qu’ils ne trouvent plus de nourriture dans leur propre tradition.

NDC – En quoi consiste le fait de faire l’expérience du Dieu de Jésus Christ?

A. P. – Dans les évangiles Jésus fait comprendre à ses compatriotes que Dieu ne peut pas être seulement identifié à des institutions religieuses comme le Temple de Jérusalem ou la Loi de Moïse.  Dieu est au cœur de la vie. Dieu, pour Jésus, c’est à la fois le Père qui est au-dessus de tout, de même que l’Être qui réside au plus intime de chaque personne. Dieu est au-dessus de tout et en tout. Ce Dieu, Jésus nous dit qu’il est amour. C’est un Dieu de miséricorde et de bienveillance. Toutes les grandes valeurs dans l’Évangile se rapportent à cela. C’est ce Dieu que nous devons présenter au monde lorsque nous voulons l’évangéliser.

NDC- Le matérialisme ambiant serait-il un réel obstacle à la diffusion du christianisme?

A. P. – Il y a eu au cours des cinquante dernières années une baisse de la religion institutionnalisée. Par contre, il y a eu une montée de la spiritualité. Nous n’avons qu’à penser à l’influence du Nouvel Âge. Il y a beaucoup de choses qui entrent dans cela. Il y a de l’ésotérisme de même qu’un mélange de diverses traditions religieuses. Je constate qu’il y a une recherche de l’Esprit même dans le monde matérialiste. La vie ne se mesure pas seulement avec des données scientifiques et matérielles. Cependant, je constate que le monde occidental accorde beaucoup de place à l’économie. Nous avons assisté à une globalisation de l’économie et il y a un danger de tout vouloir réduire à cette dimension. C’est pourquoi il est important de voir ce qui se passe dans d’autres cultures car il y a des dimensions différentes de l’expérience spirituelle qui y sont affirmées et vécues.

NDC – Vous plaidez pour le fait que les catholiques d’ici observent la vie du christianisme dans d’autres cultures.

A. P. – J’ai été sensibilisé à cette action alors que je dirigeais des thèses en théologie menées par des étudiants qui venaient d’Asie et d’Afrique.          Je sentais qu’ils vivaient leur foi avec des sensibilités différentes de la mienne. Je voulais aller vérifier cela lors d’un congé sabbatique où je comptais passer du temps en Afrique et en Asie. Un rêve m’a révélé que je n’avais pas besoin d’aller si loin. Je pouvais me rendre ici au Canada chez les Amérindiens. Ces peuples vivent une réalité spirituelle différente de la nôtre et ils nous sont inconnus. Ces hommes et ces femmes font partie de notre réalité sociale et nous ne pouvons plus les ignorer. Je suis allé chez eux pour voir comment ils pouvaient m’évangéliser à partir de leur situation économique, politique, culturelle et spirituelle.

NDC – Vous affirmez que nous devons nous laisser transformer par l’autre. En quoi cela consiste-t-il?

A. P. – C’est ce qui est le plus risqué et le plus difficile à faire. C’est là que réside une dimension importante du dialogue interreligieux ainsi que de toute forme de dialogue. Il faut respecter l’autre personne comme telle. Souvent nous avons tendance à dire que nous pensons comme l’autre, que nous avons des points en commun. C’est très sécurisant. Face à une autre personne, il faut voir comment elle vit sa religion et comment cela m’affecte. C’est la question que des jeunes m’ont posée à la fin d’une conférence que j’ai prononcée  et dans laquelle je leur parlais de mon expérience de vie avec les Amérindiens. Ils m’ont dit : qu’est-ce que tu as appris? Dans le monde autochtone, connaître c’est expérimenter. On apprend en  faisant des choses. Je n’ai pas rencontré de sages amérindiens qui m’ont donné une définition de Dieu. Ils m’ont parlé du fait qu’ils voyaient Dieu dans la nature. Le cheminement est plus important que le produit final.  Le catholicisme a beaucoup insisté sur les choses que nous devions savoir. Dieu n’est pas d’abord une idée, il est une réalité. C’est pourquoi le théologien Karl Rahner parle de l’avenir mystique du christianisme.

Nous constatons aujourd’hui que l’appartenance à l’Église est plus flexible. Les gens sont dedans et pas dedans… Ils pratiquent et ne pratiquent pas… Nous pouvons voir cela de manière négative car cela ne cadre plus avec notre passé. Mais, on peut voir cela comme un nouveau style de christianisme qui est en train de se développer. Ces gens sont difficiles à encadrer. Je comprends l’inquiétude des évêques qui voient disparaître une forme d’Église et ils se demandent : « Qu’est-ce qui va prendre la place? » Je  crois que la patience compte pour beaucoup en ce moment. La foi n’est plus une affaire qui s’impose mais quelque chose qui se développe.

NDC- C’est sans doute pour cela que face à ce phénomène vous prêchez la patience?

A. P. –Je crois en l’action universelle de l’Esprit. Je pense aussi que c’est un cheminement qui prend du temps. Il y a des choses neuves qui se développent et il ne faut pas penser que nous aurons la solution à tous les problèmes dans un an ou deux. Il faut faire confiance à l’Esprit qui agit à travers les personnes et les institutions. Le concile Vatican II a proposé des changements mais je crois qu’on a voulu aller trop vite. C’est pour cela que je parle de patience. J’ai trouvé cette idée dans un livre écrit par un évêque anglican qui a parlé de la patience de l’Esprit. Il faut laisser du temps à la Parole de Dieu afin qu’elle porte du fruit.

NDC- Il faut donc à votre avis, face à tout ce chambardement, développer une spiritualité trinitaire.

A. P. – Nous avons oublié en Occident le rôle joué par l’Esprit. Les gens parlaient beaucoup du Christ et du Père. L’Esprit était le grand absent. Le pape Jean-Paul II a jeté les bases d’une théologie de l’Esprit dans son encyclique sur la mission universelle de l’Esprit. L’action de l’Esprit dépasse le christianisme. L’Esprit est à l’œuvre dès la création. Il est présent partout où les gens font un effort pour créer de bonnes conditions de vie. Je ne suis pas pessimiste lorsque je pense à l’avenir. Il faut aujourd’hui être attentif à la présence de l’Esprit un peu partout. Nous devons apprendre à discerner dans notre milieu de vie les signes de l’Esprit. Cela est nouveau pour nous. Karl Rahner disait que les signes de l’Esprit peuvent prendre les formes les plus ordinaires de la vie. Jésus lui-même s’est laissé conduire par l’Esprit.