La retraite : redéfinir l'essentiel

 

Blanchard Claire et Hubert de RavinelLa retraite venue, de nombreuses personnes se posent des questions sur ce qu'il va advenir de leur vie. Le temps est libéré et les contraintes des horaires ne sont plus un carcan dans la vie quotidienne. Que faire? N'y a-t-il pas danger d'occuper le temps libre seulement par des loisirs? C'est à ce moment que surgissent des questions très importantes pour l'avenir de l'existence, puisque nombreuses sont les personnes qui prennent maintenant leur retraite bien avant l'âge de 65 ans.

Claire Blanchard et Hubert de Ravinel sont mariés depuis vingt-neuf ans et ils sont tous les deux à la retraite depuis quelques années. Claire a enseigné dans un Cégep et Hubert est d'origine française. Il est venu au Canada en 1960 pour fonder les Petits frères des pauvres à Montréal. Ils ont dû faire face à la nouvelle réalité du temps libre qui s'offre maintenant à eux. Ils ont écrit ensemble un livre qui a pour titre Le temps libéré dans lequel ils partagent tous deux leurs réflexions sur ce thème. Hubert et Claire s'entendent sur une chose : «La retraite demeure un temps d'adaptation et de croissance sur tous les plans. Un temps de re-création beaucoup plus que de simple récréation.» Nous les avons rencontrés chez eux, à Montréal, pour entendre leurs propos pleins de sagesse.

Propos recueillis par Jérôme Martineau

Claire Blanchard de Ravinel et Hubert de Ravinel, Le temps libéré, dialogue sur la retraite,Éditions Novalis, 2003, 112 pages

NDC – Comment l'idée d'écrire un livre sur le temps libéré lors de la retraite vous est-elle venue?

Claire – Hubert a participé à une émission de télévision portant sur la retraite. L'équipe de réalisation est venue faire une entrevue qui a duré près d'une heure. Nous avons regardé l'émission, et nous avons constaté qu'ils avaient retenu à peine quelques minutes du témoignage d'Hubert. Une idée générale se dégageait de l'ensemble du dossier. Les téléspectateurs avaient la perception que la retraite était une longue période de vacances où les gens allaient dans le sud l'hiver, alors qu'ils consacraient leur l'été à jouer au golf. Cela nous a déçus. C'est alors que nous avons décidé d'écrire nos réflexions sur le thème du temps libéré au moment de la retraite. Pour nous, cette période de la vie ne consiste pas à attendre que la fin vienne. C'est la vie qui continue à se vivre. J'avais 55 ans au moment où j'ai pris ma retraite. Je ne me sentais pas vieille. J'étais en santé et je vivais en couple. J'avais aussi la chance d'avoir mes enfants près de moi.

NDC – Vous affirmez tous les deux, dès le début de votre livre, que la retraite ne peut pas être bâtie autour des loisirs. Expliquez votre point de vue...

Claire - Il est certain que les loisirs sont d'un grand attrait au moment de la retraite. Je me souviens de la première année que j'ai passée à la maison. Je n'ai pas voulu la remplir avec une foule d'engagements. Pour moi, une vie qui ne serait centrée que sur les loisirs n'aurait pas de sens, parce que je pense que la vie doit continuellement servir à nous développer et à apprendre des choses. Il est certain que je peux me permettre des loisirs, mais je dois aussi me préoccuper de ceux et celles qui m'entourent.

Les loisirs ne peuvent pas occuper toute la place. Imaginez un enfant qui serait continuellement en vacances. Il s'ennuierait rapidement. Le loisir vient à la suite d'un travail ou d'un effort. C'est comme cela que je l'apprécie. Je prends cependant comme une grâce le fait de ne plus voir ma vie organisée au jour le jour avec un horaire chargé. Mon agenda n'est plus mon employeur. C'est moi qui décide ce que je vais faire aujourd'hui.

Hubert - Je pense que les loisirs ne suffisent pas à déterminer quelle est notre place dans l'existence et quel rôle nous avons à jouer. La retraite ne met pas fin à certains rôles que nous pouvons remplir. Je dois continuer à m'impliquer auprès des autres. Si ma vie est utile aux autres, elle est encore utile à soi. Ma mère est âgée de 95 ans, et elle me disait lors de ma dernière visite, qu'elle ne se sent plus utile. Je lui ai dit qu'elle avait 7 petits-enfants et 20 arrière-petits-enfants. «Vous êtes encore au coeur d'un noyau d'affection familiale. Si vous n'étiez plus là, quelque chose serait décapité», lui ai-je dit. Il faut souvent faire travailler notre imagination pour trouver cette utilité.

Hubert et Claire s'entendent pour dire que l'apprentissage le plus important consiste à savoir lâcher-prise.

NDC – Vous écrivez qu'à la retraite nous ne sommes plus devant un choix de carrière mais devant un choix de vie. C'est intéressant comme défi!

Claire – À l'âge de 20 ans, on se demande ce que l'on va faire dans la vie. Parvenu à la retraite, une autre question se présente à nous : qu'est-ce que je veux dans la vie? La situation par rapport à autrefois a changé. Souvent, les personnes mouraient peu de temps après avoir pris leur retraite. Aujourd'hui, les gens qui prennent leur retraite ont plusieurs années devant eux. C'est pour cette raison qu'elles ont un choix de vie à faire. Il est certain que je ne deviendrai pas une grande musicienne à l'âge de 60 ans mais j'ai encore des rêves à réaliser.

Je veux apprendre le piano. Je vais commencer au mois de septembre. Nous nous sommes mis en route et nous sommes en train de parcourir à pied le chemin qui mène à Saint-Jacques-de- Compostelle, en Espagne. Les années qui me restent à vivre sont très précieuses et elles peuvent contribuer à faire de moi une meilleure personne humaine. Je dois tendre vers cela.

NDC – Hubert de Ravinel, vous écrivez que la personne retraitée devrait adopter le pas du flâneur. Qu'est-ce à dire?

Hubert – J'ai d'abord le goût de vous dire : « Faites ce que je dis et non ce que je fais.» Cela demeure pour moi un objectif que d'adopter le pas du flâneur. Il faut donc prendre le temps de s'écouter. Nous prenons le temps d'admirer les paysages lorsque nous marchons vers Compostelle. Nous consacrons du temps à parler avec les personnes que nous côtoyons. Je pense qu'il faut cesser de voir le temps nous presser. Je peux maintenant prendre un bon bain tard le matin, chose que je ne pouvais pas me permettre auparavant. Je suis certain que les autres vont en profiter si je prends plus de temps pour moi. Je serai une personne plus détendue, plus épanouie et davantage capable d'écouter les autres.

NDC – Que faites-vous avec votre passé?

Claire – La page est tournée mais le passé est toujours là. Ce temps m'a amenée à être ce que je suis devenue. Il y a encore des moments où je ressens de la nostalgie. Je pense à la vie familiale. Que le temps est passé vite! Il y a des jours où je pense que je n'ai pas su apprécier quelques-uns de ces riches moments. J'essaie maintenant de mieux goûter l'instant présent. J'essaie de comprendre ce qui s'est passé. Je regarde ma vie en la voyant comme une mosaïque. Personne n'a une vie parfaite. Nous avons tous connu des erreurs, des deuils et des peines. La retraite devrait nous permettre de faire la paix avec notre passé. Je regrette certaines choses mais je ne peux pas m'en vouloir jusqu'à la fin de mes jours. Je dois faire la paix avec les zones d'ombre qui m'habitent.

Hubert –J'essaie de voir les bons coups que j'ai faits dans le passé et qui ont correspondu avec une période d'épanouissement. Je veux utiliser cette réalité du passé pour la transposer dans le présent, car il faut le dire, notre passé imprègne le présent.

J'espère que le futur va me donner l'occasion de vivre d'autres activités. Je trouve très pertinente une parole d'Albert Jacquard : «Le vieillissement, c'est le privilège de changer de cap.» Autrement dit, j'espère bien que les circonstances de la vie vont m'amener à réaliser des choses dont je n'ai pas encore l'idée. Il faut que je puisse accueillir l'imprévu. Beaucoup de personnes retraitées souffrent du fait que l'imprévu est perçu comme quelque chose de négatif. Certes, l'avenir reste insécurisant puisque que je suis en train de vieillir. Je suis cependant certain que de nouvelles avenues vont se présenter à moi. Je ne pensais pas du tout, il y a cinq ans, à prendre la route pour Compostelle et pourtant, j'y vis une belle aventure.

NDC – Vous avez écrit une parole de sagesse : «La retraite ce n'est plus ce que nous allons faire ensemble mais ce que nous allons être ensemble». Quel sens donnez-vous à ces mots?

Hubert – La période de la vie qui commence lors de la retraite n'est plus axée sur le faire. C'est pour cette raison que souvent la vie de couple devient plus difficile. Chacun a travaillé durant sa vie et maintenant, ils passent de longues journées à se regarder. Souvent, il est difficile de retrouver l'intimité qui nous unissait au moment de notre mariage. Il faut de nouveau avoir envie de continuer à cheminer ensemble. Ce cheminement ne sera pas bâti sur des activités, mais sur l'être.

Je peux vous en donner un exemple en racontant cette anecdote. Un couple fêtait 60 ans de mariage. Ils avaient à peu près 85 ans tous les deux. On demandait à la femme ce qui la surprenait encore chez son mari. Elle répondit : «Moi, je trouve mon mari extraordinaire. Après 60 ans de mariage, il m'épate toujours.» Ce couple avait réussi à fuir la routine qui n'est pas toujours visible lorsqu'on travaille. Les personnes à la retraite doivent se mettre à la conquête de l'être. Cela n'est pas acquis d'avance, même après 30 ans de vie commune. Il est plus que nécessaire de se remercier, de se surprendre à faire des choses imprévues.

Claire – Hubert dit vrai. Mais cela ne doit pas nous mener à la fusion. Nous avons gardé chacune de nos activités. Nous avons des choses différentes à nous raconter lorsque nous sommes ensemble. J'ai trouvé de nouvelles amitiés qui ne sont pas celles d'Hubert. Chacun doit avoir une partie de la vie qui lui est propre et une autre qui soit commune, afin que nous puissions nous régénérer et nous surprendre.

NDC – Vous signalez dans votre livre que le pouvoir de la personne qui vieillit est un pouvoir de pauvre. Expliquez...

Claire – Le pouvoir du riche signifie le pouvoir de la personne qui dirige, qui domine. Le pouvoir du pauvre que vit la personne âgée est basé sur son expérience de vie. Il s'agit du pouvoir que valent nos convictions. Nous accumulons toutes sortes de convictions au cours de la vie et cela, personne ne pourra nous les enlever. Je pense au respect des autres et à l'attention envers la nature. Je suis riche des expériences que j'ai vécues. Nous vivrions dans une situation financière précaire que ce pouvoir existerait encore. On dit que la vie vaut la peine d'être vécue. C'est cela le pouvoir du pauvre.

NDC – Hubert, vous parlez de l'espérance dans votre livre. Vous y croyez encore?

Hubert – Je ne sais pas ce qui m'arriverait si je n'avais pas l'espérance. Notre monde est bouleversé et il menace notre espérance. J'ai lu un livre qui racontait que l'espérance était présente, même lors des moments les plus difficiles de l'histoire de l'humanité. Je pense aux camps de concentration durant la Deuxième guerre. Il y avait des hommes et des femmes qui espéraient, malgré les difficiles conditions de détention. Un paysage brûlé par un feu de forêt reprend toujours vie. J'observe qu'un témoignage qui me fait du bien survient au moment où cela va mal. Il y a toujours quelque chose qui nous remonte et qui redonne espoir. La mythologie raconte que lorsque la boîte de Pandore s'est ouverte et que tout ce qu'elle contenait en est sorti, seule l'espérance est restée au fond.

NDC – Qu'est-ce que les personnes retraitées ont à apporter aux jeunes générations?

Hubert et Claire – Ils doivent leur apporter une certaine permanence dans leurs convictions au moment où les courants d'idées sont multiples et changeants. Je pense que nous devons leur accorder une écoute tranquille et manifester nos convictions, même si ce n'est pas toujours dans l'air du temps. Les jeunes ont aussi des choses à nous apprendre. Ils commencent leur carrière et ils le font avec enthousiasme. J'admire cela, car il n'est pas facile d'être confiant. Pour nous, la vie est un échange entre les générations.