CHEMIN FAISANT par Michel Dongois

Entre ciel et terre,
un pas à la fois

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La vie me donne de démarrer Le Chemin à la Fête-Dieu, à Saint-Julien, en Chaudière-Appalaches. «Le Christ-Soleil, que symbolise l’ostensoir, est le Chemin», annonce le prêtre, célébrant l’eucharistie à la Grotte dédiée à Notre-Dame de la Salette.

«Chacun peut se demander pour lui-même: quelles sont mes faims, quelles sont mes soifs?», poursuit-il en évoquant la multiplication des pains. Puis la procession s’ébranle vers l’église (photo), où l’ostensoir est déposé sur l’autel.

La double question sera mon pain de route pour ma semaine de marche. Elle rejoint celle de Léopold Lemay: «Pourquoi marchez-vous?»

Figure marquante du village, l’homme de 75 ans est de ceux qui accueillent les marcheurs. Très lié à sa paroisse, il s’y est longtemps occupé des loisirs, entre autres. Il vient d’ailleurs de recevoir la Médaille du Lieutenant-gouverneur «pour son engagement bénévole, sa détermination et le dépassement de soi». 

Nostalgie

Léopold Lemay reste l’une des mémoires vivantes de Saint-Julien. Dans sa jeunesse, l’Église rythmait la vie au quotidien, avec une liturgie pleinement accordée au rythme des saisons. Un souvenir cher à son cœur, celui du temps de Noël. Pour chauffer l’immense église, il fallait commencer à alimenter les deux fournaises avec 10 cordes de bois, par corvée, une semaine avant la messe de minuit. «Aujourd’hui, la vie est plus facile sur le plan matériel. Côté relations humaines, c’est une autre histoire! Malgré toutes les technologies, chacun semble plus isolé que jamais.» Ce qui le rend un brin nostalgique. 

Quant à moi, je suis touché, en visitant l’église, de voir combien le village garde mémoire de ses enfants défunts. Une plaque y rappelle la mortalité infantile (1864-1944). La seule année 1868 a vu mourir 39 jeunes! 

Léopold Lemay date des années 1960 le début du déclin de la vie sociale, avec la fermeture des écoles de rang et de celle du village. Son père a contribué à ouvrir la caisse populaire... désormais fermée. La perte du sentiment d’appartenance suscite une certaine insécurité, dit-il, l’individuel se détachant toujours plus du collectif. Tout est à recréer. Aussi voit-il l’arrivée des marcheurs/pèlerins comme un facteur de renouveau, modeste certes, mais bien réel. «Par leurs questions, ils nous font redécouvrir nos propres richesses. Grâce à eux, nous regardons notre région avec d’autres yeux.» 

Horizon

Pourquoi je marche? Pour le plaisir, la santé du corps, de l’âme et de l’esprit. Il me faut les trois. Pour entrer davantage en communion avec le monde aussi, et par besoin de réinventer ma vie chaque jour, de donner un au-delà à mon horizon habituel. La route se déploie en offrant un point d’observation de soi-même sans cesse renouvelé. 

Je ne connaissais pas la région que traverse Le Chemin. J’apprends qu’elle condense l’histoire du Québec, avec sa tripartition fondatrice – Premières Nations, Français, Anglais. Le long de la rivière Bécancour, les Abénakis pratiquaient la pêche, la chasse, la trappe. Le Chemin suit en partie les chemins Craig et Gosford, axes de colonisation et portes d’entrée des Cantons de l’Est depuis Québec vers Boston. La beauté des lieux incitait les immigrants à s’y installer, les carrefours étant souvent devenus le cœur des villages. Ils venaient d’Angleterre, d’Écosse et surtout d’Irlande à partir de 1815, fuyant la misère. Je suivrai leurs traces, de Saint-Julien à Saint-Sylvestre, en arpentant des rangs peu fréquentés, au milieu des érablières, dans cette contrée idyllique qui longe les Appalaches dans leurs premiers contreforts. Quittant les seigneuries surpeuplées de la vallée du Saint-Laurent, les Canadiens français afflueront en nombre à partir de 1840. 

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Je trouve un apaisement à randonner au long cours, jour après jour, une fois le corps adapté aux exigences du plein air. La randonnée pédestre, dit-on, c’est 40% dans les chaussures et 60% dans le moral. Mon sac à dos pèse sept kilos, soit 10% de mon poids, ce qui est recommandé. Apaisement lié à la lenteur, à voir défiler le monde à 5 km/h. Oublié, le kilomètre/moteur, qui prive l’être de participer au mouvement par tous ses sens. 

Cette joie si profonde à marcher au long cours, je la dois au sentiment de me sentir unifié. Unifié et éveillé à ce merveilleux équilibre mouvant qu’est l’être humain, les pieds sur terre, la tête au ciel, et le cœur en médiateur entre les deux. Il faut ressentir au moins une fois avec conscience, et dans la durée, ce point d’équilibre constamment recréé entre la force de légèreté, poussée verticale qui tend vers le haut, et la pesanteur de l’attraction terrestre qui cloue au sol. 

Chaque pas concilie ainsi le ciel et la terre, pôles réputés antagonistes, en une force de redressement. Debout, droit et en mouvement, on voit la vie autrement. N’est-ce pas cette stature qui signe notre humanité, notre dignité, dans l’esprit de guérison qu’insuffla le Christ dans une démarche en trois temps : «Lève-toi, prends ton grabat et marche!»? La marche, comme façon immédiate de retrouver en tout un rythme humain et générateur de santé, à une époque si maladivement arythmique. 

J’accepte la route telle qu’elle se présente à moi. Le pèlerin n’est-il pas d’abord un être de rencontres, se liant, le temps d’un passage, aux gens et aux paysages ? Je suis attentif à la façon dont les communautés se démènent pour conserver une certaine vitalité, mise à mal par la perte des services de proximité (commerces, bureau de poste). Attentif surtout aux gestes qui humanisent les milieux de vie. 

Cette recherche d’humanité sera mon fil d’Ariane pour 2020, où j’évoquerai ces gens et ces lieux rencontrés au pays des érables. C’est par eux que j’ai senti palpiter la vie du Chemin. 

Prochain numéro : Des pèlerins et des hôtes