ESPRIT SAIN par Yves Casgrain

L'escalier de la honte

esprit01Dans un témoignage diffusé au Téléjournal de Radio-Canada en novembre dernier, un ancien soldat expliquait que le bureau du psychologue de la base militaire où il était affecté se trouvait au deuxième étage d’un édifice. Pour s’y rendre, il devait impérativement gravir un escalier. Ce dernier, le militaire l’avait baptisé : l’escalier de la honte. Seuls les faibles y montaient.

Lui et ses camarades n’osaient pas s’y aventurer. Ils en avaient peur. En fait, ils avaient peur d’être jugés par leurs pairs. Le regard des autres les contraignait à demeurer en bas de la première marche.  

Des hommes qui ne parlent pas

Devant les caméras de Radio-Canada, le soldat précise avoir tenté de l’escalader à quelques reprises, sans y parvenir. C’est finalement sa tentative de suicide qui décida pour lui. 

Son témoignage, courageux, illustre à merveille une réalité que les professionnels de la santé mentale connaissent que trop bien : les hommes ont tendance à garder le silence lorsqu’ils ont une mauvaise santé mentale. Cela conduit souvent au suicide. Ainsi, selon l’organisme Movember, 2 900 hommes meurent par suicide chaque année au Canada. Bien plus, 3 suicidés sur 4 sont des hommes. Le suicide est la seconde cause de mortalité chez les 14-44 ans. 

Plus que les femmes donc, les hommes éprouvent de la difficulté à partager leur vie intérieure, surtout lorsqu’elle est toute chamboulée. Plusieurs facteurs expliquent ce fait, à commencer par certains stéréotypes qui confinent l’homme à un personnage viril dont le droit à l’expression de sa souffrance psychique est nié. 

L'ascenseur

Nous connaissons tous des hommes d’un âge avancé qui correspondent bien à ce portrait. Pourtant, les plus jeunes sont aussi victimes de ces stéréotypes. Comment aider les uns et les autres à gravir cet escalier qui les mènera à de l’aide professionnelle? Les statistiques que j’ai citées précédemment démontrent que la solution miracle n’existe pas. Pourtant, il nous faut tenter certains gestes, tendre la main. 

Permettez-moi de faire ici une petite digression. Sainte Thérèse de Lisieux se plaignait du fait qu’elle n’arrivait pas à gravir les marches de l’escalier qui mène à la sainteté. Bien de son temps, elle avait remarqué qu’une invention pouvait lui faciliter la tâche : l’ascenseur. «[L]’ascenseur qui doit m’élever jusqu’au Ciel, ce sont vos bras, ô Jésus!», écrit-elle. 

Sur cette terre, nous sommes les bras de Jésus. C’est donc à nous de transformer cet escalier de la honte en un escalier de la fierté! Comment? Commençons par reconnaître aux hommes le droit de souffrir, d’être dépressifs, de se sentir faibles, traumatisés. Aidons-les à exprimer leur douleur. Dirigeons-les vers des experts. Prions pour eux. Prions pour leur rétablissement. Prions pour les professionnels de la santé mentale. Et surtout, aimons-les dans leur fragilité, tout comme Dieu nous aime dans notre faiblesse.