ENTREVUE par Claudette Lambert

Jasmin Roy

L’intimidation, 
un
 véritable fléau en milieu scolaire

entrevue01Discrimination, commentaires haineux, agressions physiques ou sexuelles, la violence en milieu scolaire engendre une détresse profonde chez les victimes, et parfois même les pousse au suicide. L'animateur et comédien Jasmin Roy a créé une fondation pour lutter contre l’intimidation et la violence chez les jeunes.

À l’adolescence, vous avez vécu plusieurs années d’intimidation qui ont été le point de départ d’un long cheminement. Comment les choses se sont‐elles passées?
Quand j’étais jeune, mes parents ont suivi la grande mode du retour à la terre et nous sommes allés vivre sur une ferme. Je n’avais jamais vécu d’intimidation, mais quand je suis arrivé à la campagne, j’étais un enfant plutôt intellectuel, pas très fort physique­ment, alors que les fils de cultivateurs étaient habitués à travailler aux champs, à faire le train avant d’aller à l’école. Je ne parlais pas le même français qu’eux, car j’arrivais d’Outre­mont et rapidement, j’ai été pris en grippe. J’ai vécu de tout, des coups, des insultes, des agressions sexuelles, qui m’ont causé des problèmes anxieux à l’adolescence. 

Est‐ce que vos parents s’en apercevaient? 
À cette époque­-là, on ne parlait pas de problème de santé mentale, d’anxiété et de dépression chez les enfants. On ne s’occupait pas autant qu’aujourd’hui de leurs besoins émotionnels. On se disait que ça allait passer, que ça faisait partie de la vie. Mes parents ont fini par s’en rendre compte, mon père a fait des interventions à la direction, mais c’est devenu pire que c’était, alors j’ai arrêté de me plaindre. J’avais des troubles anxieux, je tremblais, je vomissais la nuit, et le médecin a dit que j’avais un estomac nerveux. 

Comment êtes‐vous sorti de cette impasse?
C’est venu par étapes. En secon­daire V, j’ai fait du théâtre, les gens ont vu que j’avais du talent et les choses ont changé. C’est vers l’âge de 27 ans que tout est remonté à la surface. J’ai fait une longue psychanalyse et j’ai com­pris qu’on n’en guérit pas, mais qu’on apprend à l’assumer. Ç'a été difficile! Il ne faut pas juste prendre des médicaments, il faut faire face au problème et amorcer une quête de soi. 

Est‐ce qu’il y a un profil psychologique de la victime?
Il peut y en avoir, mais pas tou­jours. Dans mon cas, les agres­sions m’ont dépersonnalisé et j’ai alors eu des comportements de victime. C’est insidieux, il y en a un qui commence, les autres embarquent, ça devient gros et tous les mécanismes de défense sont brisés. Un peu comme une femme qui vit de la violence conjugale. On perd confiance en soi, on n’ose pas dénoncer de peur que ça devienne pire, parfois même on peut s’accrocher à nos agresseurs. Moi, ça ne m’est pas arrivé, mais certaines victimes peuvent même les aimer. C’est assez spécial ce qui se passe dans la tête d’une victime. La science a démontré qu’une longue période d’intimidation pouvait provoquer de graves problèmes de santé mentale et même des lésions au cerveau. J’ai vu des gens handica­pés à vie. 

Et le profil psychologique de l’abuseur?
L’abuseur a des problèmes émotionnels et relationnels. Pour briser le cycle, il doit apprendre à gérer ses émotions, à entrer en communica­tion avec les autres. À l’âge adulte, l’agresseur risque d’exercer de la violence conjugale, d’avoir des problèmes de consommation de drogue. Certains agresseurs n’ont pas de problèmes socio­-affectifs, ils vivent dans de bonnes familles, mais ils agissent pour épater leurs amis qui trouvent ça drôle. 

Souvent, les parents disent que leur enfant n’est pas comme ça à la maison. La recherche l’a démontré, les punitions ne fonctionnent pas. Il faut lui apprendre à gérer sa colère, lui montrer le comportement qu’on attend de lui. Comme parent ou comme éducateur, quand il agit respectueusement envers ses pairs, on doit le gratifier et l’aider à établir des relations plus saines. 

Les parents dont l’enfant est abusé se sentent impuissants
et ne savent pas non plus comment l’aider.
Non, car souvent, les enfants ne disent rien, par honte ou par culpabi­lité. Parfois, il y a un père qui dit à son fils de ne pas se laisser faire et de lui mettre son poing sur la gueule. Le jeune peut alors penser qu’il n’est pas à la hauteur de l’amour de son parent, ça ne l’incite pas à demander de l’aide. Les parents ont beaucoup de difficulté à admettre que leur enfant a des problèmes de santé mentale. Ils ont l’impression que les victimes sont des personnes faibles, incapables de se défendre. Je l’ai souvent vécu avec des parents dont les enfants ont voulu se suicider. 

DES CHIFFRES PROBANTS

32% des élèves du secondaire ont été victimes d’au moins un geste d’intimidation en milieu scolaire. (Institut de la statistique du Québec)

Environ 35% des jeunes Canadiens de 14 à 21 ans disent avoir subi une agression physique à l’école, et 12% ont été agressés sexuellement par un ou plusieurs élèves.

57% des jeunes disent avoir été la cible de propos ou de commentaires haineux au moins une fois, en personne ou en ligne. (Sondage Mission Research mené pour le compte de CBC/Radio‐Canada, publié le 24 octobre 2019)



Des adolescentes, victimes de cyberintimidation,
se sont effecti
vement suicidées.
C’est un gros problème de société. J’ai donné des conférences dans plus de 400 écoles du Québec et j’ai pu mesurer l’ampleur de la situa­tion. On parle souvent des jeunes, mais faut voir comment les adultes s’expriment sur ces réseaux-­là. Si on veut que les jeunes adoptent de bons comportements, il faut poursuivre la lutte pour l’égalité des sexes et aider parents et éduca­teurs à comprendre les enjeux des réseaux sociaux. 

Qu’est‐ce qui vous a poussé а créer une fondation?
Après avoir publié mon premier livre dans lequel je racontais mon histoire, j’ai reçu tellement de confi­dences que je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose. Et je l’ai fait il y a maintenant une dizaine d’années. Cette fondation a pris beaucoup de place dans ma vie. Ça n’a pas été facile, j’ai subi des pré­jugés. Les gens pensaient que je voulais augmenter ma visibilité professionnelle. 

Avec le soutien financier de Mme Sophie Desma­rais, de grands donateurs et de communautés reli­gieuses, la Fondation Jasmin Roy a conçu les Ateliers 360 pour les élèves du secondaire, l’Émojeu pour les enfants de 5 à 7 ans, un essai sur la violence chez les filles, un guide d’information pour les parents et des guides d’animation pour les pro­fesseurs. Le dossier a donc beaucoup évolué au Québec. Une loi visant à prévenir l’intimidation et la violence dans les écoles a été adoptée en juin 2012. 

Dans votre livre La quête du p’tit Roy,
vous décrivez longuement votre recherche spirituelle.
Je nourrissais ce projet depuis ma psychanalyse. Nous avions beaucoup parlé de pardon, car il est essentiel à la catharsis. Pardonner signifie ne plus avoir d’émotion reliée au passé, plus de peine, plus d’agressivité, entrer dans un espace vierge où tu peux accueillir tout le monde. Je ne veux pas faire la guerre aux agresseurs, je veux trouver des solutions pour les aider. Je veux les comprendre, car j’ai perdu toute agressivité envers eux. 

entrevue02v1Deux grands courants vous ont influencé :
le bouddhisme et le catholicisme. «Aimez‐ vous les uns les autres», c’est inspirant?
Effectivement ! Mes parents n’étaient pas croyants, mais les fondements du catholicisme sont bien pré­sents dans notre société. Et puis un jour, je suis tombé sur le livre L’art du bonheur, qui donne l’es­sence du bouddhisme. J’ai trouvé là de quoi m’aider à devenir un meilleur être humain, à mettre en pratique une façon de vivre pour être mieux avec moi­-même et avec les autres. 

Comment incarnez‐vous votre spiritualité dans le quotidien?
Je tente d’être le plus bienveillant possible, d’être à l’écoute des autres; la compassion doit s’appliquer à tous, pas uniquement à ceux que j’aime. Le mento­rat avec les jeunes me passionne aussi, j’aime aider quelqu’un à développer son autonomie. 

Et Dieu? Où en êtes-vous par rapport à cette question?
Pour moi Dieu, c’est la force qui m’anime et qui anime toute vie. Quand je vais mourir, je crois que mon ego va disparaître, mais ce qui est à l’intérieur de moi va subsister, car nous faisons partie d’un tout. Je pense que je vais retourner là où vit toute l’énergie. À certains moments, j’ai l’impression de sentir cette connexion­-là. Mais c’est fugitif, ça nous échappe très rapidement. Je ne parle pas de ça sou­vent, c’est mon jardin secret.